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CHAPITRE VIII

Magdala. — Marche facile. — Travaux gigantesques de Théodoros. — Entrevue avec le négus. — Notre geôlier. — Une Abyssine compatissante. — Les insignes de la Vierge. — Religion du pays. — Prix que les Egyptiens vendent un évêque.

9 Février 1868. — Magdala, cette forteresse abyssine de sinistre mémoire, est construite sur une montagne isolée de basalte , qui s'élève à neuf mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Sa longueur est de trois kilomètres , sa largeur d'un kilomètre environ ; et ce bloc rocheux se relie vers le sud au grand plateau de Tanta , vers le nord à la crête connue sous le nom de Salamgi. Deux ravin» profonds, Menjura et Kulkuia, bornent la région de Magdala dans la direction de l'est et de l'ouest; ils s'étendent jusqu'au Bachilo , torrent bourbeux qui passe au pied du vaste plateau de Talenta, situé au nord-ouest du fort éthiopien. Magdala n'est donc qu'une faible portion d'un système de montagnes grandiose. Rien ne peut donner une idée de ce ma-

gnifique ensemble quand on ne Fa pas vu. Les immenses colonnades basaltiques, d'un noir rougeâtre, se dressant sur les talus couverts d'arbres qui leur servent de base, offrent l'aspect le plus saisissant, le plus capable d'éveiller dans l'âme une admiration profonde, et religieuse en quelque sorte. L'homme se sent écrasé devant ces œuvres gigantesques de la nature; il comprend sa petitesse et s'incline avec respect.

Telles sont les impressions que j'ai ressenties lorsque, sous la conduite d'un corps d'Abyssins envoyé par Oued-Nimr pour renforcer l'armée de Théodoros, je suis venu hier grossir le nombre des captifs de Magdala. Le fils du roi Léopard, poursuivi par les troupes égyptiennes, obligé de fuir sans cesse d'un lieu à un autre, n'avait pas voulu garder plus longtemps un prisonnier de mon importance. On avait agité la question de me tuer; puis on avait craint d'exciter la colère de Théodoros en dépassant ses ordres. Sur ces entrefaites, une partie des compagnons d'Oued-Nimr avaient été requis par le négus; on avait profité de l'occasion pour 'se débarrasser de moi, et m'envoyer sous bonne escorte en Abyssinie.

Mes gardiens, pressés de rejoindre l'armée royale au camp de Bit-Hor, avançaient à marches forcées, sans s'inquiéter le moins du monde de la peine que j'avais à suivre leurs* pas. Pourtant je dois reconnaître qu'ils ne se livrèrent contre moi à aucun acte de cruauté. On avait laissé Ouelda libre de me suivre, et l'enfant, avec un dévouement infatigable, s'ingéniait à me rendre tous les services qui pouvaient adoucir ma situation. Grâce à lui, je ne manquais ni de farine de doura, ni d'eau, ni même de viande. Ses yeux intelligents, sans cesse tournés vers moi, épiaient mes besoins. Dans ma misère, ce n'était pas pour moi une faible consolation de recevoir les témoignages d'attachement de ce pauvre orphelin , qui me rendait avec tant d'usure ce que j'avais fait pour lui.

Vers le commencement de février, nous avions traversé le plateau de Wadela, situé au nord de Talenta, dont il n'est séparé que par le ravin de Djita. Sur les flancs de cette gorge, profonde de trois mille deux cents pieds , campaient les troupes du négus Théodoros, qui, dès les premiers jours d'octobre, avait quitté Debra-Tabor et les environs du lac Tsana pour se diriger vers la forteresse de Magdala, où les prisonniers anglais sont

enfermés. Cette citadelle, située au centre de l'empire abyssin, dans la province d'Amhara, devient ainsi le but des deux armées ennemies. Pour s'y rendre, celle deThéodoros est partie de l'ouest, celle de sir Robert Napier du nord-est; mais, contrairement à ce qu'on aurait dû attendre , c'est le prince indigène qui a rencontré sur sa route le plus d'obstacles et de résistances. La situation actuelle de l'Abyssinie peut se comparer à celle de l'Europe au moyen âge; le pays est morcelé en une foule dé fiefs dont les possesseurs rivalisent de puissance avec le roi lui-même. Ainsi étaient au xrv e siècle les ducs de Bourgogne, de Berri, de Bretagne, etc. Tfréodoros a tenté l'entreprise hardie de réduire à l'obéissance les grands vassaux abyssins ; tout son règne a été une lutte contre des feudataires rebelles qui sont devenus ses ennemis acharnés. Les nobles mécontents, les chefs du Tigré, de l'Amhara, du Wadela, favorisent l'invasion anglaise, tandis que Théodoros, entouré de bandes hostiles, ne peut compter que sur sa bravoure, son génie, et la fidélité d'un petit nombre de partisans.

Les travaux qu'il a déjà exécutés pour se rendre de Debra- Tabor à son nouveau camp de Bit-Hor, sur le versant occidental du ravin de Djita, suffiraient seuls pour illustrer le nom de ce roi d'Abyssinie, qui, malgré ses cruautés et son despotisme, est l'homme le plus remarquable que l'Afrique ait produit de nos jours. Il lui a fallu transporter au milieu des montagnes des canons d'une pesanteur prodigieuse. Pour y réussir, il a construit une route, chef-d'œuvre de hardiesse, qui lui a permis de franchir les crêtes élevées , les ravins profonds , et d'amener à Bit-Hor sa massive artillerie.

En cet endroit, les difficultés augmentent. A droite et à gauche du torrent desséché de Djita se dressent les versants des hauts plateaux de Wadela et de Talenta, taillés perpendiculairement en colonnes basaltiques. Ce formidable obstacle n'effraya point Théodoros. Il résolut d'y faire passer la route qu'il voulait prolonger jusqu'à Magdala. Le tracé en est admirablement conçu : elle a en moyenne trente à quarante pieds de largeur, et elle s'appuie tantôt sur des murs de pierre , tantôt sur des terrassements protégés par des pieux entrelacés de branches. Plus d'une fois il a fallu employer la mine pour détacher des quartiers de roc, ce qui se faisait sous la direction des ex-mission-.

naires allemands que le négus a transformés en forgerons , et qu'il garde près de sa personne; mais l'ingénieur en chef, l'âme de cette entreprise colossale , c'est Théodoros.

La route était fort avancée quand nous arrivâmes au camp du négus. Une activité prodigieuse régnait dans le ravin de Djita et sur le plateau de Talanta. Les soldats abyssins, transformés en pionniers, travaillaient avec une ardeur et une discipline ad-

mirables; partout on sentait la présence d'un chef qui sait se faire obéir. Mes gardiens demandèrent la tente du roi.

« Sa tente , » répondit un nègre à la figure belle et intelligente, qui était, comme je l'appris plus tard, Waldo-Gaba, le serviteur favori de Théodoros, « sa tente, elle est où il y a un danger à braver, un obstacle à vaincre. Regardez, voici le négus. »

Je tournai vivement la tête, et j'aperçus un homme qui, debout près d'un. rocher, y plaçait lui-môme la poudre destinée à faire sauter l'énorme bloc de pierre. Averti de ma présence par un Européen, M. Waldemeir, qui se tenait près de lui, il se redressa et attendit, dans une attitude pleine de noblesse, que nous nous fussions approchés.

Le négus Théodoros , roi des rois d'Ethiopie , n'avait aucun des insignes de la majesté souveraine. Vêtu fort simplement, il maniait lui-même la pioche et le marteau comme le dernier des ouvriers , afin d'encourager les siens par son exemple. C'est bien l'homme énergique, le héros farouche dont M. Guillaume Lejean, qui l'a connu assez intimement pour l'appeler son « terrible ami » , a tracé un si vivant portrait. Il a cinquante ans environ, sa taille est moyenne, ses membres musculeux, son teint presque noir, ses traits d'une beauté remarquable. Ses cheveux, partagés en larges tresses, retombent sur les épaules. Son front élevé, saillant, est sillonné au milieu d'un pli profond, creusé sans doute par les préoccupations qui l'assiègent; son nez aquilin surmonte une bouche dont les lèvres minces , fortement serrées, annoncent la résolution. On ne peut découvrir un indice de cruauté que dans l'éclair de son regard. Tout en observant la flamme qui s'en échappait, je songeais avec une inquiétude involontaire que mon sort était entre les mains du redoutable prince.

Il interrogea les Abyssins qui m'avaient amené ; puis , tenant

fixés sur moi ses yeux noirs et pénétrants, il me demanda quels motifs avaient pu me conduire dans ses États. Un sourire d'incrédulité accueillit ma réponse.

« En Europe tu serais fusillé , me dit-il d'un ton où perçait l'amertume; mais le barbare Théodoros, cet homme qu'on représente comme une bête sauvage, se contentera de te retenir captif. Qu'on le mène à Magdala, » continua-t-il en s'adressant à un ras (colonel) qui attendait ses ordres.

Cet arrêt ne me paraissait guère préférable à une sentence de mort. Je ne doutais pas que les prisonniers européens enfermés dans la forteresse ne fussent condamnés à périr, si Théodoros était vaincu; car il voudrait se venger sur eux de sa défaite, et cette défaite me semblait certaine, le négus ayant à combattre à la fois une foule d'ennemis intérieurs et une puissance étrangère armée de tous les formidables engins de la science moderne.

Il nous restait à faire plusieurs lieues au milieu d'une région montagneuse, où le trachyte et le basalte forment des crêtes ardues ; nous n'atteignîmes que vers le milieu du jour le petit plateau de Salamgi , situé au pied de Magdala. La montée qui conduit à la citadelle consiste en un sentier pierreux, très étroit et très rapide, dominé sur la droite par d'énormes quartiers de roches. Le chemin s'arrête devant une grande porte voûtée appelée Koket-Bir. De chaque côté l'approcbe est défendue par une forte palissade. Quand nous eûmes franchi ce premier passage, nous gravîmes une seconde montée aussi raide que la première, qui nous conduisit à une autre porte. Elle se referma sur nous , et j'éprouvai un indicible serrement de cœur. Il me semblait entendre une voix lugubre murmurer à mon oreille les paroles que Dante a inscrites au seuil de son Enfer : « Vous qui entrez ici, laissez toute espérance. »

La forteresse de Magdala est une véritable ville; car elle possède un palais, une église, et renferme une population de trois à quatre mille âmes , y compris une garnison de douze cents hommes et six à sept cents prisonniers. Je m'y trouve confondu, non seulement avec les captifs allemands et anglais, mais encore avec les criminels d'État, les voleurs, les meurtriers , etc. Par bonheur, ces derniers sont renfermés dans un bâtiment spécial, tandis que chaque Européen a sa hutte où

il jouit d'une liberté relative, si toutefois on peut appeler ainsi la situation d'hommes détenus dans une forteresse, avec les fers aux pieds comme des galériens.

Après une nuit sans sommeil , passée tout entière dans les réflexions les plus tristes, je vois entrer le geôlier chargé spécialement de me surveiller. Il n'a point la mine repoussante dont on a l'habitude de gratifier les gens de sa profession ; ses traits annoncent la rudesse et non la méchanceté. L'âge -a courbé sa taille et blanchi ses cheveux; il a été sans doute témoin de bien des souffrances; le spectacle répété des misères humaines a-t-il produit en lui l'indifférence ou bien la compassion ? C'est ce que je cherche vainement à lire sur le visage d'Haïlo. J'essaye de lui adresser diverses questions en abyssin , dont j'ai appris à estropier quelques mots pendant mon voyage avec les gens d'Oued-Nimr. Le geôlier me répond par des monosyllabes qui ne m'apprennent pas grand'chose; il dépose dans un coin de la hutte ma pitance du jour, pitance fort maigre pour un homme épuisé de lassitude; puis il se dispose à sortir.

Je l'arrête pour lui montrer mes chevilles gonflées par la marche et cruellement meurtries par les nouveaux fers qu'on a jugé à propos de me mettre la veille au soir.

Une lueur fugitive de pitié passe dans ses yeux; mais il surmonte aussitôt cette impression.

« Cela regarde le chef des gardiens; je ne puis rien prendre sur moi , » dit-il.

J'avais été séparé de mon fidèle petit Ouelda. Qu'était-il devenu? Allait-on le garder dans la forteresse? Je n'avais pu le savoir. Grande est donc ma joie lorsque, peu d'instants après le départ du geôlier, il s'élance dans la hutte en s'écriant :

a Me voici, maître, je ne vous quitterai plus. On me permet de rester avec vous! »

Je serre l'enfant dans mes bras, et, les premiers moments d'effusion passés, je me demande comment il est parvenu à me rejoindre.

A son entrée dans Magdala, les gardes avaient aisément reconnu, au teint bronzé du petit orphelin, qu'il devait être de race abyssine; de plus, son jeune âge avait excité l'intérêt. On l'avait interrogé; puis, en attendant qu'on eût pris un parti à son égard, on l'avait envoyé chez Haïlo. Le geôlier avait une fille,

la charmante Melkamia; l'enfant avait bientôt gagné les bonnes grâces de sa nouvelle protectrice ; il lui avait dit ses malheurs et son attachement pour moi. La jeune Abyssine Pavait encouragé par de tendres paroles; et, se retournant vers son père : <r Ne pouvons-nous rien pour ce pauvre Franc ?

— Rien du tout. Il s'est laissé prendre; tant pis pour lui!

— Ne pairlez pas ainsi, mon père. On sait bien que vous n'êtes pas si méchant que vous voulez le paraître. »

Ici Ouelda s'était jeté aux genoux du geôlier, en le suppliant d'obtenir au moins qu'il lui fût permis de me servir.

« Eh bien , on verra. »

Haïlo avait obtenu, en effet, la triste faveur que l'enfant souhaitait; Ouelda, plus heureux que s'il eût remporté une victoire, était accouru aussitôt près de moi.

a Tu ne peux pas rester ici, lui dis -je; à ton âge on a besoin d'air et de liberté; tu tomberais malade dans cette cidatelle. Puisque ce geôlier est un brave homme, je lui demanderai s'il ne serait pas possible de te faire reconduire dans le pays de ton père, tu dois y avoir encore des parents.

— Je ne les connais pas; vous êtes ma seule famille. »

La porte de la hutte s'ouvre de nouveau. Une femme jeune et fort belle , avec des yeux de velours noir comme on n'en trouve qu'en Abyssinie , paraît sur le seuil , tenant un vase à la main. C'est Melkamia, la fille du geôlier.

— Je vous apporte du tedj, me dit-elle; il n'y a pas de boisson meilleure ni plus fortifiante. J'y ai joint quelques morceaux de viande ; cela vous fera du bien. »

Tandis qu'elle parle ainsi , elle étale sur la natte qui me sert de table une douzaine de petites tranches de bœuf cru , minces comme une lame de couteau et longues comme le doigt. Je regarde avec surprise ce bifteck singulier, me demandant de quelle manière je vais le faire cuire, puisque je n'ai ni bois ni fourneau.

« Mangez donc, continue Melkamia. Est-ce que vous n'avez pas faim?

— Manger de la chair crue! »

La jeune fille se mit à rire.

«Ah oui! M. Cameron disait la même chose, et il nous faisait couper des tranches de viande dix fois plus grosses, aux-

quelles on laissait seulement regarder le feu ; puis, quand le jus et le sang commençaient à couler, il mangeait ce bœuf qui rougissait son couteau et sa fourchette. Pour moi, j'aurais autant aimé mordre à belles dents la chair de l'animal avant qu'il fût tué! »

Melkamia n'a pas tout à fait tort. Les fines lanières dont elle veut me faire goûter offrent cet avantage, qu'elles ne ruissellent pas de sang comme le rosbif, si fort recommandé par les médecins aux belles Parisiennes de constitution délicate; elles ne laissent pas même sur les doigts une trace rougeâtre , et je finis par convenir qu'après tout la coutume des Abyssins n'est pas plus sauvage que la nôtre. Melkamia m'assure que les Français venus dans le pays se sont fort bien accommodés de ce régime. Pour m'encourager à suivre leur exemple, elle saisit un des morceaux de viande qu'elle se met à manger tout en riant, et en nous montrant ses petites dents blanches comme des perles.

La conversation s'engage. Melkamia se montre fort curieuse de m'entendre parler de l'Europe; elle pousse des cris de surprise et d'admiration à la vue de trois ou quatre livres qui m'ont été laissés et qui renferment des gravures. Un de ces dessins représente la basilique de Saint-Pierre de Rome.

« Vous êtes chrétien comme M. Cameron, n'est-ce pas? s'écrie-t-elle.

— Non; il est protestant, je suis catholique.

— Ah ! tant mieux. »

Aussitôt la jeune fille tire de son sein une petite médaille de métal attachée à un cordon de soie bleue, et elle me la présente d'un ait* interrogateur.

« Oui, oui, dis -je en regardant d'un air attendri le pieux insigne qui me rappelle à la fois mon pays et mes souvenirs d'enfance, Denghel Mariam (la Vierge Marie)! »

Rien n'égale le culte passionné des Abyssins pour la Vierge. Son nom est à chaque instant sur leurs lèvres; ils aiment à porter scapulaires, médailles, chapelets. Ils célèbrent nombre de fêtes en son honneur, et se préparent à l'Assomption par un jeûne de quinze jours. Les missionnaires protestants ont heurté ce sentiment national si profondément enraciné dans les cœurs; c'est là une des principales causes de leur insuccès en Abyssinie, où non seulement ils n'ont jamais fait un seul prosélyte,

mais encore où ils sont l'objet d'une aversion presque aussi profonde que les musulmans, ces ennemis contre lesquels les Éthiopiens combattent avec tant de courage depuis dix siècles. Cette résistance héroïque d'un peuple qui, seul dans tout l'Orient, a su garder son indépendance et sa foi en face de la

propagande armée du mahométisme, témoigne d'une noblesse d'intelligence, d'une vitalité, d'une énergie incontestables. Les Abyssins avaient embrassé avec ardeur la religion chrétienne, apportée chez eux au rv» siècle de notre ère. On retrouve dans ce pays , perdu au milieu des montagnes africaines , le dogme de l'Eucharistie, la confession, l'usage du jeûne et des abstinences, etc. Ainsi s'explique la sévérité du jugement des missionnaires anglais sur les chrétiens d'Abyssinie, chez lesquels

ils retrouvent en pleine vigueur des formes de croyance qui leur sont antipathiques. Par malheur, l'Ethiopie s'est trouvée depuis le vii e siècle dans une situation qui a exercé sur elle une fâcheuse influence. L'islamisme, étendant ses conquêtes, Fa enveloppée de toutes parts. Séparée de la grande famille fondée par l'Évangile, elle a langui depuis lors au lieu de porter des fruits de progrès et de civilisation.

Elle essaya pourtant de se rattacher au monde chrétien. Dans cette intention , elle prit l'habitude de choisir parmi les blancs son pontife suprême et de le demander au patriarche d'Alexandrie. C'était l'époque où l'erreur jacobite détachait de l'unité romaine les Égyptiens qui n'avaient pas subi le joug du mahométisme. Le chef des novateurs profita de l'isolement des Abyssins pour leur envoyer un évêque hérétique. On sait dans quelle dégradation profonde est aujourd'hui tombée l'Église d'Alexandrie; les Abyssins ne partagèrent point toutes ses erreurs ; mais ils continuèrent de chercher dans les rangs de ce clergé avili leur abonna ou chef spirituel. En acceptant pour premier prélat un homme ignorant et corrompu , la nation se frappait elle-même de stérilité. Toutefois, avec cette ténacité qui caractérise l'Orient, elle conserva ses anciens dogmes, ses antiques traditions. Sa soumission envers l'abouna fut tout extérieure, et l'Abyssinie demeura un champ tout disposé à recevoir la semence catholique.

Les missions fondées il y a une vingtaine d'années amenèrent des conversions si nombreuses , que les prélats abyssins s'en émurent. L'abouna eut recours à Théodoros , et réussit à lui persuader que tout esprit national serait détruit chez les Éthiopiens s'ils adoptaient la religion des pays d'Europe. Le négus, qui cependant ne l'estimait guère, suivit ses conseils; il expulsa du royaume les missionnaires catholiques. L'Abyssinie continua d'être livrée à un clergé ignorant, dirigé par un pontife méprisé.

Si la conduite particulière de l'abouna est ordinairement peu édifiante, la manière dont on se le procure n'est pas faite pour le relever aux yeux du peuple. Le patriarche d'Alexandrie le vend aux Abyssins moyennant une somme de sept mille talaris (40,000 francs); aussi, pour ne pas avoir à renouveler trojJ souvent une aussi lourde dépense, la première qualité que l'on

exige du prélat, c'est d'être jeune et bien portant. Arrivé en Ab yssinie , il est l'objet de vives démonstrations de respect, en même temps que d'une surveillance étroite. On dit même que Théodoros a plus d'une fois fait mettre aux fers l'abouna lorsqu'il s'est produit des conflits entre la puissance spirituelle et la puissance temporelle. En pareille occasion, le pontife, conduit dans une forteresse, est servi à genoux par des gens qui lui baisent les pieds, mais qui ne le gardent pas avec moins de vigilance pour cela.

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