CHAPITRE VI
Départ de Thérat. — Conjectures à propos d'un trousseau de clefs. — Une chevauchée pittoresque. — Chasse à l'éléphant. — Comment les botes savent aimer.
15 Octobre. — Pendant trois mois , les pluies et les fièvres m'ont retenu à Thérat ; je ne pouvais même sortir du village, pour faire la moindre excursion. Les plaines d'alentour étaient transformées en un marécage au milieu duquel le promeneur assez imprudent pour s'y aventurer enfonçait à mi-jambes. Ma seule distraction était de contempler les rivières tumultueuses, les éboulements de terre produits par les eaux, les nuages chargés d'éclairs ou colorés d'un fugitif rayon de soleil. Un ennui profond s'est donc ajouté à mes souffrances physiques, et plus d'une fois j'ai regretté la chaude saison où, libre comme l'antilope du désert, j'errais au gré de ma fantaisie, ne demandant qu'un arbre pour m'abriter durant le jour, m' endormant la nuit sous le pavillon étoile du ciel.
Enfin octobre est venu mettre un terme au déluge qui me rendait captif; les fleuves rentrent dans leur lit; le sol reprend sous les pieds quelque consistance, et je puis me risquer à faire dans le voisinage une courte excursion à la recherche du gibier. Au moment où je reviens, le carnier rempli d'une bonne provision de perdrix et de pintades, je trouve dans ma hutte Taher Chérif.
«Si vous souhaitez d'assister à nos chasses, me dit-il, vous aurez bientôt une excellente occasion d'en voir une. Le fils de notre cheik a le projet de se rendre, avec nos plus intrépides aggadjirs , à un endroit où l'on a signalé un grand nombre d'éléphants. Mon frère et moi sommes de la partie. Voulez-vous venir avec nous ?
— De grand cœur. Quand doit-on partir?
— Dans huit jours.
— Fort bien; je serai prêt.
29 Octobre. — C'est hier seulement que j'ai quitté Thérat avec mes compagnons les Omrams pour aller à une vingtaine de lieues plus loin chercher les éléphants dans leur retraite. Taher, Rodur et le fils du cheik me témoignent une déférence respectueuse; car j'ai plus d'une fois devant eux tué au vol des oies sauvages, des canards, des bécasses et autres oiseaux. Ces exploits m'ont acquis la réputation de tireur émérite , les Omrams étant tout à fait hors d'état de rivaliser avec moi sur ce point. Les plus riches possèdent bien quelques armes à feu, mais ce sont de mauvais fusils à pierre d'un usage fort incommode. Mes carabines causent aux Arabes un émerveillement extraordinaire. Dans leur enthousiasme pour le génie européen, ils se livrent aux conjectures les plus bizarres , et ne doutent pas que nous ne puissions enfermer la mort aussi bien dans un tube microscopique que dans nos plus fortes pièces de canon. Ainsi un trousseau de clefs tombe de mes poches ; un compagnon de Taher les ramasse, les regarde, et, s'apercevant qu'elles sont forées , il nous dit :
« Ce sont des pistolets, n'est-ce pas? Est-ce chargé? Les Francs inventent des choses étonnantes. »
Au delà de Thérat, les bords du Settite se découpent en une multitude de collines et de ravins couverts de mimosas ; des rochers, dont la hauteur atteint parfois jusqu'à deux cents pieds, dressent çà et là leurs cimes aiguës ; enfin la rivière décrit mille courbes capricieuses dont l'aspect peut charmer la vue, mais qui allongent tellement la route , que, pour les éviter, nous sommes obligés de gagner les hautes plaines par des pentes escarpées d'un accès fort difficile.
Cette chevauchée par monts et par vaux excite l'enthousiasme des Omrams. Dès qu'ils sont montés à cheval , une transformation soudaine s'opère en eux : le grave et taciturne musulman fait place au sauvage chasseur. Frappant l'air de leurs épées nues, ils bondissent sur les rochers, franchissent les ravins et les buissons, gravissent les collines abruptes; ils sont enivrés par le mouvement, le bruit et la lumière. Monture et cavalier
semblent ne former qu'un seul être, qui a la légèreté de l'hirondelle et la souplesse du serpent. Tout à coup l'Omram saute à terre, tandis que le cheval continue à galoper de toute sa vitesse à travers rocs et broussailles; mais l'agile écuyer le rejoint, et, saisissant la crinière, il se remet en selle.
6 Novembre. — Nous dressons nos tentes dans une petite île qui forme une oasis verdoyante au milieu du lit desséché du Settite. L'endroit est favorable; car les éléphants viennent par troupes boire dans les étangs qui marquent le cours de la rivière. Partout nous apercevons des traces nombreuses; mais il est difficile de distinguer les plus récentes , toutes laissant à peu près la même empreinte sur le sol durci. Après une longue recherche , nous entendons enfin retentir le cri puissant de ces animaux : l'un d'eux s'avance sans nous voir; car nous nous sommes jetés à la hâte derrière un monticule de sable , de manière à ne pas trahir notre présence. Arrivé près de la rivière, il étanche tranquillement sa soif; puis il plonge sa tête dans l'eau, secoue sa trompe et ses oreilles, fait jaillir autour de lui des flots écumeux.
« Laissez-moi celui-ci, dis-je aux Omrams; il est admirablement placé. Je vais lui envoyer une balle dans la tête. »
Au bruit de ma voix, l'animal se retourne. Je me suis approché par derrière , et pas un arbre, pas un buisson ne croît sur le sable. Il m'aperçoit, hésite un instant, puis s'enfuit vers une forêt qui borde la plaine où nous nous trouvons. Un coup de feu l'atteint à la tête, un autre à l'épaule; je crois qu'il va tomber. A notre extrême surprise, ces blessures n'ont d'autre effet que d'accélérer sa course; il va disparaître au milieu des arbres , quand trois Omrams , rapides comme des limiers , lui coupent la retraite , l'épée à la main.
Les aggadjirs sont presque entièrement nus , parce qu'il ne faut pas que le moindre vêtement puisse les faire accrocher par les buissons quand ils veulent dépister leur vigilant ennemi. Ils ont sauté à bas de leurs chevaux pour se jeter au-devant de l'éléphant. L'animal paraît comprendre la tactique des chasseurs. Avec une incroyable agilité, il les empêche de se glisser derrière lui; tournant sur lui-même comme sur un pivot, il les attaque l'un après l'autre, rugit furieusement et soulève des
nuages de poussière. Jamais je n'ai rien vu d'aussi admirable ni d'aussi follement dangereux. L'épaisseur du sable dans lequel les aggadjirs enfoncent jusqu'à mi-jambes rend leur situation plus périlleuse encore. Ils n'échappent à une mort certaine que par une entente merveilleuse. Tandis que l'éléphant se jette sur l'un, les deux autres l'attaquent de flanc, ce qui l'oblige à quitter le premier pour se mettre en défense. Le fils du cheik réussit enfin à frapper l'animal de son épée; mais le coup a porté trop haut. Gomme on est à l'endroit de la forêt, le jeune homme reçoit un coup terrible d'une branche d'arbre que l'éléphant a fait plier devant lui, et qui, en se redressant, renverse le chasseur. Heureusement son redoutable adversaire, harcelé par les autres aggadjirs, ne songe à profiter de sa victoire que pour gagner l'abri du bois. Guidés par le sang qui s'échappe de ses blessures, les Omrams le poursuivent. Un quart d'heure plus tard, on le trouve étendu mort dans un fourré.
Pendant ce temps, Rodur et Taher ne sont pas demeurés inactifs. Ils ont aperçu de loin une douzaine d'éléphants qui se disposaient à traverser le Settite, pour atteindre, de l'autre côté de la rivière, des jungles presque impénétrables, et ils ont réussi à écarter du troupeau un des plus beaux mâles. Us passent et repassent devant lui, en criant de toutes leurs forces :
« Nous sommes tes ennemis; nous avons tué ton père, ton grand-père et tes frères; nous venons à présent pour te tuer toi-même. Tu n'es qu'un chacal, si tu cherches à fuir au lieu de combattre. »
Les Omrams croient réellement que l'éléphant comprend ces paroles, et l'apparence justifie en ce moment leur conviction. L'animal s'arrête, immobile comme une statue; ses yeux seuls guettent anxieusement les chasseurs et semblent mesurer le danger. Tout à coup il se précipite sur Rodur avec l'impétuosité . d'une avalanche.
Plus prompt que l'éclair, l'Arabe a déjà fait volte-face. Penché sur sa monture, la tête tournée en arrière pour épier tous les mouvements de l'éléphant, il dévore l'espace sans se. laisser arrêter par aucun obstacle. Un moment je crois qu'il va être atteint; je jette un cri d'épouvante, mais, en quelques bonds vigoureux; son cheval met un à deux mètres de distance entre
lui et la trompe étendue qui va le saisir. Pareils à des faucons, Taher et un autre Omram se sont élancés sur les traces de l'éléphant, qui, fou de rage, ne voit rien, hormis la proie qu'il poursuit. Taher saute à bas de sa monture, dont il jette les rênes à son compagnon. Il tire son épée; l'acier flamboie un instant aux rayons du soleil ; puis un bruit sinistre retentit : la lame acérée tranche la jointure et fait craquer les os.
L'animal s'est arrêté court. Rodur met pied à terre, prend une poignée de sable et l'envoie dans les yeux de l'éléphant , qui essaye de se ruer sur lui; mais sa blessure empêche ce mouvement; le tendon est entièrement séparé : il ne peut avancer d'un pas. Taher revient à la charge , tenant à deux mains son arme. Un nouveau coup tranche l'artère de la seconde jambe; le géant tombe et meurt en perdant tout son sang.
Les autres éléphants se sont dispersés dans la forêt ou dans les jungles ; deux seulement restent à notre portée : c'est une femelle et son petit. Rodur propose de les laisser tranquilles, parce que leurs défenses n'ont pas grande valeur; mais le fils du cheik, furieux des meurtrissures qu'il a"reçues, ne veut rien entendre. Il pousse sa monture et vient se placer résolument devant la femelle. Par malheur, il n'a pas calculé la distance : l'éléphant, d'un coup de sa formidable trompe, terrasse le cheval; et, tandis que le cavalier se sauve à grand'peine, il piétine la pauvre bête, dont il arrache tous les membres les uns après les autres. Dans cette mêlée, je n'ai pu faire usage de mes armes à feu, de crainte de blesser celui-là même à qui je veux sauver la vie. D'ailleurs le peu de succès de mes premiers coups ne m'encourage pas à risquer une seconde tentative; la balle la mieux dirigée ne tue jamais instantanément l'éléphant africain. Il a le temps de se retourner, et son assaillant pourrait passer un fort mauvais quart d'heure, tandis que l'épée d'un Omram le met hors d'état de se mouvoir, par conséquent de nuire.
La femelle blessée par les aggadjirs pousse des hurlements de douleur; des flots de sang coulent de sa blessure. Il se produit alors un incident qui nous cause une vive émotion. Le jeune éléphant s'est enfui sans que personne ait songé à le poursuivre; mais, lorsqu'il entend les cris de sa mère, il sort du bois et vient se jeter sur les hommes et les chevaux. C'est
quelque chose de touchant à voir que les efforts de ce pauvre animal pour défendre, au péril de sa propre vie, celle qui ne peut plus le protéger. Je crie aux chasseurs de ne point lui faire de mal; mais il n'est plus temps. Taher, ayant été légèrement blessé à la jambe, lui a déjà porté un coup mortel; plusieurs autres Omrams le frappent aussi, et il tombe à côté de sa mère, qu'il a si courageusement voulu secourir. Saisi de compassion, je ne puis m'empêcher de dire à Taher :
« Voilà un acte de cruauté bien inutile. Je ne comprends pas qu'un brave chasseur comme vous ait pu tuer une pauvre bête qui obéissait aux meilleurs instincts de la nature.
— Croyez-vous que ce soit pour mon plaisir? J'aurais donné ma part de gibier pour qu'il ne fût pas venu se jeter au-devant de ma lance. Je ne voulais attaquer ni lui ni sa mère, vous le savez bien; mais, furieux comme il était tout à l'heure, il aurait pu, quoiqu'il ne soit guère plus gros qu'un âne , casser la jambe d'un des nôtres, s'il l'avait atteint aveé sa trompe.
— Allons, il faut reconnaître que vous avez raison. C'est égal, je regrette mon petit éléphant.
— Les hommes et les bêtes ont leur destinée, répond philosophiquement Taher ; c'était écrit. »