CHAPITRE XI
Un champ de bataille après l'action. — Attente douloureuse de Théodoros. — Dispersion de l'armée. — Les seize héros de Magdala. — Prière touchante des enfants de Bas Engedda. — L'assaut. — Prise de la forteresse. — Où sont les ennemis? — Mort de Théodoros.
13 Avril. — Après la bataille du vendredi, les troupes anglaises se sont avancées sur les hauteurs d'Aficho, près du plateau de Fala; c'est là que nous avons rejoint le camp. De tous côtés s'offre à mes yeux un triste spectacle. Devant moi s'élève, sombre et muette , la forteresse de Magdala, que d'avance on peut considérer comme le tombeau de Théodoros. A mes pieds, le champ de bataille d'Arogi étale toutes ses horreurs. La moitié de l'armée abyssine a été mise hors de combat. On a enlevé les blessés ; mais un millier de morts restent sans sépulture. L'odeur des cadavres attire les vautours ; nous les voyons descendre en *
tournoyant, accourir de tous les points de l'horizon vers l'hor- I
rible festin , que leur dispute les marabouts , les hyènes et les chacals.
Nous sommes au lundi de Pâques. Dès le matin, plusieurs fugitifs, sortis de Magdala, ont apporté la nouvelle que le négus s'est enfui avec un petit nombre de serviteurs dévoués. S'il en est ainsi, grâces soit rendues à Dieu! Ce noble lion blessé va échapper à une mort misérable. Pourtant il est difficile de croire que Théodoros réussisse à se frayer un passage au milieu des provinces révoltées qui entourent Magdala. Lorsqu'il était à la tête de son armée, les rebelles, frappés de terreur, n'osaient lui fermer la route; maintenant qu'il n'est plus à craindre, tous se jetteraient sur lui.
Un indigène, nommé Madrakal, s'approche alors des officiers européens. Cet homme, amené autrefois à Paris par le voyageur
Lefebvre, a passé plusieurs années en Europe, où il a pris quelque teinture des sciences et des usages de l'Occident. Fier de son nouveau savoir, il est revenu en Abyssinie, croyant n'avoir qu'à demander pour obtenir les plus hauts emplois. Déçu dans son ambition , il a continué néanmoins à suivre la fortune de Théodoros, — qui, de temps à autre, l'apaise par quelque présent, — et celle des Européens, auxquels il sert d'interprète, et même, à l'occasion, de traducteur.
Questionné par un des généraux anglais, Madrakal affirme que le négus vient de se retirer à Magdala. Jamais il n'a songé à fuir, comme plusieurs de ses soldats l'ont assuré ; il sait trop bien qu'il est cerné de toutes parts , et qu'une tentative de ce genre amènerait infailliblement sa capture. Pendant la journée précédente, il est resté de longues heures immobile, seul, assis sur un rocher, d'où il observait fréquemment le camp britannique avec sa longue -vue. Combien ses pensées ont dû être amères et anxieuses! Là se décidait sa vie, et chaque moment passé diminuait la faible espérance qui le soutenait encore. Le soir vint; il comprit que tout était perdu.. Il avait rendu les prisonniers, envoyé des présents, sans recevoir en retour aucun message écrit ou verbal, pacifique ou hostile; un dédaigneux silence avait seul accueilli sa soumission.
Théodoros avait passé la nuit sous une tente faite de chamas; il avait tenu longuement conseil avec ceux de ses officiers qui avaient survécu au désastre d' Arogi ; puis , dès les premières lueurs de l'aube , il avait assemblé ses troupes pour leur déclarer qu'il était résolu à se défendre jusqu'à la dernière extrémité.
« Ceux d'entre vous qui craignent les boulets européens sont libres de partir, avait-il ajouté. Quant à ceux qui préfèrent une fin glorieuse à une vie flétrie , le moment est venu pour eux de se serrer autour de moi. Nous apprendrons du moins à nos ennemis comment un Abyssin sait mourir. »
Un morne silence avait suivi ces paroles. Presque aussitôt les soldats s'étaient débandés et s'étaient répandus par groupes sur les montagnes. Théodoros n'avait pas prononcé un mot, n'avait pas fait un geste pour les retenir. Quand l'armée fut dispersée, seize hommes seulement restaient autour du négus. Voici, d'après le rapport de Madrakal, les noms de ces braves,
noms qui mériteraient de prendre place parmi les plus glorieux de l'histoire :
4° Ras Engedda, le principal conseiller du roi; c'est un tout jeune homme , que Théodoros a fait élever à Tohenkar, le plus renommé des collèges abyssins.
2° Le frère de Ras Engedda.
3° Ras Tugga , commandant de l'artillerie.
4° Engedda Warka, artilleur, fils d'un Juif du Bengale au service du négus.
5° Bitawudut Bakal.
6° Ras Baraka, de la province de Godjam.
7° Bâcha Engedda, artilleur.
8° Ras Bessowa.
9° Bitawudut Demach, de la province de Kouara, homme de basse extraction, dont le roi a fait la fortune.
40° Salafa Kantiba.
14° Bitawudut Hasani, chef des tirailleurs.
42° Bitawudut Bari, trésorier du roi, noble abyssin de grande famille.
43° Detjatch Abuya.
44° Agafari Machecha, exécuteur des hautes œuvres.
45° Amanayi, écuyer du roi qui porte ses armes et les charge.
46° Le nègre Waldo Gaba, domestique de Théodoros; il a servi fort longtemps le consul de Massaouah, M. Barroni. Depuis cinq ans qu'il est attaché à la personne du roi, il ne l'a jamais quitté.
Malgré les renseignements fournis par Madrakal, le général anglais persiste à croire que la forteresse renferme un grand nombre de défenseurs capables d'opposer une vigoureuse résistance. Théodoros, dit -il, a dû garder près de lui l'élite de ses troupes; le renvoi d'une partie des soldats n'est qu'une ruse de guerre. En conséquence , il donne l'ordre de foudroyer Magdala avec toute l'artillerie qu'il possède. Les deux batteries d'acier sont placées sur le Salamgi, à une distance de quinze cents mètres ; la brigade navale met en ligne ses bouches à feu , et les deux mortiers, ainsi que les gigantesques canons Armstrong, dirigent leur gueule menaçante vers la citadelle.
Le bombardement commence à deux heures de l'après-midi; les canons d'acier lancent contre les remparts une grêle de
boulets; le reste de l'artillerie fait pleuvoir sos projectiles dans l'intérieur de la place. Un obus tombe sur Yakabiet ou trésorerie ; deux autres sur le palais , où ils tuent plusieurs domestiques , blessent une femme et trois enfants.
Pendant ce temps une scène touchante se passe sur le plateau de Salamgi. Les officiers de l'état- major viennent de recueillir trois jeunes garçons de douze à quatorze ans que les défenseurs de Magdala ont fait sortir de la forteresse, sans doute pour les soustraire aux horreurs de l'assaut. Ce sont les fils de Ras Engedda, le conseiller du négus. Saisis de terreur à la pensée des périls auxquels leur père est exposé, ils supplient en pleurant les Anglais de cesser le feu. Les officiers leur répondent par de banales paroles d'encouragement et se débarrassent de leurs étreintes. Alors les pauvres enfants s'adressent aux soldats; ils s'attachent à leurs habits, leur promettent du tedj s'ils consentent à ne pas tirer sur la citadelle. Leurs prières, hélas! ne sauraient être entendues; ce jour- là va les faire orphelins.
Bientôt les lueurs rouges de l'incendie se mêlent aux nuages de fumée qui entourent Magdala. Une obscurité profonde couvre la terre, et rend plus sinistres les éclats des obus , le grondement de l'artillerie. L'heure approche où l'orage périodique du printemps va augmenter le désordre et faciliter l'œuvre de destruction. Les Anglais le savent, c'est le moment qu'ils ont choisi pour commencer l'assaut. Tandis que les canons vomissent la mort, que le ciel rassemble ses foudres sur les 'cimes des montagnes, une colonne anglaise , composée du 33 e régiment et de quelques hommes du génie, s'élance vers le Koket-Bir. La palissade qui en protège les abords n'est pas gardée; mais un feu assez vif part de la porte, près de laquelle sans doute se tient Théodoros avec le petit groupe des défenseurs de la place. La longue ligne des habits rouges , armés de carabines Snider, gravit rapidement la montée qui conduit au Koket-Bir. Arrivés devant la porte, les soldats essayent inutilement de l'enfoncer; elle a été si bien protégée par sa position, que les boulets ont frappé à droite, à gauche, au-dessus, audessous, sans presque l'atteindre; de plus, elle est fortement barricadée par des amas de pierres. Les Anglais s'aperçoivent vite qu'ils perdront un temps précieux à vouloir la forcer; car
i08 DEUX ANS DANS L'AFRIQUE ORIENTALE
ils ont négligé de se munir de haches et de sacs à poudre. Quelques hommes escaladent bravement la palissade, et ouvrent la porte à leurs compagnons. Une vingtaine de soldats seulement ont été blessés.
La première enceinte est au pouvoir des Anglais ; mais où se trouve l'ennemi? Les corps de quatre chefs richement vêtus gisent l'un sur l'autre près de l'entrée; autour d'eux, on ne découvre personne. Sans doute les Abyssins se sont réfugiés derrière la seconde porte. Pourtant ils ont cessé le feu, et paraissent avoir abandonné toute intention de résistance. Les assaillants pénètrent sans coup férir dans l'enceinte intérieure ; dix minutes après, le drapeau de la Grande-Bretagne flotte sur la forteresse. Magdala est prise!
L'Abyssin Madrakal a dit vrai. Une quinzaine de défenseurs étaient seuls dans la place pour lutter contre toute l'armée anglaise et sa formidable artillerie. Cinq ou six de ces héroïques guerriers sont étendus mourants près de la seconde palissade. Les prisonniers politiques indigènes renfermés dans la forteresse ont profité du désordre produit par l'incendie pour recouvrer leur liberté. Ils se répandent au-devant de l'armée anglaise en agitant leurs fers et en poussant de sauvages cris de joie. L'un d'eux heurte du pied un cadavre enveloppé d'une chama blanche. Il se baisse, regarde.
Théodoros! » s'écrie-t-il; et une expression de terreur se peint sur son visage , comme si le négus mort pouvait encore le froudroyer de son regard.
L'exclamation du prisonnier fait accourir un grand nombre d'Anglais, avides de voir l'homme qu'ils sont venus combattre de si loin. Le corps est d'une maigreur extrême, car depuis plusieurs jours Théodoros n'a pris aucune nourriture; il ne s'est soutenu qu'avec du tedj et quelques gouttes d'araki. La blessure qui l'a tué ne le défigure point; ses traits gardent leur expression énergique et fière. Son œil, ouvert fixement, reflète seul l'horreur de la mort; il semble considérer avec épouvante et angoisse les mystères d'au delà. Le général anglais donne l'ordre de placer le cadavre sur une litière, et de le transporter dans une des huttes qui ont servi de demeure aux prisonniers européens. Demain on lui rendra les derniers devoirs.
Le silence et la tristesse régnent parmi les vainqueurs. Un
Portrait de Théodoros.