‹ Deux ans dans l'Afrique orientaleChapitre 16 sur 28 · HO DEUX ANS · texte numérisé non relu

HO DEUX ANS

si facile exploit n'a pas exalté les courages, et j'entends plus d'un Anglais dire en considérant le corps de Théodoros :

« C'était un brave ennemi; il méritait un traitement meilleur. »

Waldo Gaba, le serviteur fidèle du négus, n'a pas été trouvé auprès de son maître. Les questions faites à son sujet m'ont appris cependant qu'il est resté près de lui jusqu'à sa mort. On ne tarde pas à le découvrir derrière un bloc de basalte , guettant un moment favorable pour s'enfuir. Il est aussitôt amené au quartier général, et interrogé par sir Robert Napier lui-même sur le drame sanglant qui s'est accompli à Magdala.

Nous l'entourons au moment où il s'éloigne du général; chacun de nous veut connaître les derniers actes de la vie de Théodoros , savoir comment est arrivée la catastrophe finale.

« Dès ce matin, dit Waldo Gaba d'une voix altérée, mon maître avait pressenti qu'il ne verrait pas le soir de cette journée. Il m'avait appelé vers neuf heures, et me montrant le soleil qui était entouré d'un cercle noir : « Regarde , m'avait-il « dit, c'est un présage de deuil et de sang. » Il parlait encore, quand uu régiment de cavalerie anglaise parut sur le Salamgi. Detjatch Abuya, qui était près du négus, s'écria qu'il voulait voir de plus près les Européens et en tuer au moins quelquesuns. Gomme le roi ne répondait pas, il saisit un fusil, s'élança sur son cheval, et se mit à galoper au-devant des ennemis..., pardon, je veux dire des Anglais. Mon maître restait debout et immobile. Tout à coup ses yeux étincellent ; son visage s'anime comme à l'approche d'une bataille. Je ne l'avais pas vu ainsi depuis le jour où il avait obligé le rebelle Gobasié à fuir dans les montagnes. Il me demande sa carabine et son cheval favori. Je me jette à ses pieds; Amanayi et Ras Engedda le supplient de ne pas s'exposer inutilement. « Je n'ai rien de mieux à faire, « répond-il, que de mourir là. »

« Six chefs s'étaient précipités sur leurs montures en même temps que lui; tous s'élancent avec fureur dans la direction de l'armée anglaise : tantôt ils passent, rapides comme l'éclair, devant le front des troupes; tantôt ils tournent en cercle, et déchargent leurs carabines ou brandissent leurs lances pour défier l'ennemi.

— J'ai été témoin, dis-je, de ce noble mais impuissant

DANS L'AFRIQUE ORIENTALE lit

effort d'un courage que rien ne peut abattre. Ainsi Théodoros était à la tête de la vaillante troupe? J'étais trop loin pour distinguer ses traits.

— Vous auriez dû le reconnaître rien qu'à la manière dont il dirigeait sa monture et déchargeait sa carabine. C'était le meilleur cavalier, le plus habile tireur de toute l'Abyssinie. Que de fois je l'ai accompagné dans ces courses rapides, emportées, qu'il aimait tant. Aucun de ses officiers ne pouvait le suivre. Je crois le voir encore franchir avec la rapidité d'une flèche montagnes et vallées, passer devant nous comme un tourbillon, puis revenir en riant de notre lenteur; l'air et le mouvement l'enivraient... Hélas! il ne montera plus maintenant son cheval favori.

« Cependant les Anglais arrivaient en foule, reprend Waldo Gaba après un silence que nous n'avons pas voulu rompre; le négus et les seigneurs qui l'accompagnaient furent obligés de regagner la forteresse, dont ils barricadèrent les portes. Il ne leur restait plus qu'à attendre la mort. Mon maître avait mis ses plus riches vêtements, comme pour un jour de fête; il s'assit sur un rocher entre la première et la seconde palissade. Pendant de longues heures, il suivit du regard les mouvements des troupes anglaises. Quand il vit arriver les énormes bouches à feu portées par les éléphants, il nous dit avec un rire amer : <( Ce général prend bien de la peine; il n'en faut pas tant pour « tuer quinze hommes. » Un obus frappa près de lui Ras Engedda; un autre emporta la tête de Bitawudut. Le négus pensa que son costume le faisait reconnaître, et attirait les coups sur l'endroit où il était; il se souciait peu d'être atteint, mais il ne voulut pas exposer davantage ses fidèles serviteurs. Il ôta sa tunique brodée d'or, et en mit une autre de batiste, sur laquelle il jeta une chama blanche; puis il continua de considérer les canons avec sa longue- vue, baissant la tête chaque fois qu'il apercevait l'éclair ou la fumée. De temps en temps un des siens tombait. Pour lui, les boulets semblaient avoir peur de l'atteindre.

« Quand l'assaut commença, il descendit vers le Koket-Bir pour tirer sur les ennemis. C'était comme s'il eût mis un caillou sur le passage d'un torrent, afin de l'arrêter; mais il ne voulut pas succomber sans avoir cherché bravement à se défendre.

Nous n'étions plus que dix, en comptant le roi. Je chargeais les carabines et je les lui présentais; il faisait feu par les meurtrières pratiquées dans la porte. Pendant ce temps, les balles pleuvaient sur nous; le frère de Ras Engedda en reçut une en pleine poitrine, l'écuyer Amanayi fut tué, les autres officiers blessés plus ou moins grièvement. Bientôt les soldats anglais escaladèrent la palissade ; il nous fallut gagner la seconde porte, laissant derrière nous les morts que vous avez trouvés. Le négus rentra le dernier; la résistance devenait impossible; il jeta ses armes, et se tint debout, les bras étendus, comme pour servir de cible aux assaillants ; mais cette fois encore la mort ne voulut pas de lui.

« Les Anglais approchaient toujours. Mon maître se retira vers les huttes qui se trouvent au milieu de la ville. Alors il renvoya ceux de ses officiers qui, malgré leurs blessures, avaient eu la force de le suivre jusque-là. « Vous pouvez vous sauver « à la faveur du désordre; profitez -en, leur dit-il; vous avez « vaillamment fait votre devoir; que Dieu vous récompense! »

« Nous restâmes seuls. « Tout est fini, ajouta le négus en se « tournant vers moi : je ne tomberai pas vivant en leur pou- « voir. » #

« Il avait saisi un pistolet. Avant que je pusse arrêter sa main, il avait mis le canon dans sa bouche, et je ne tenais plus dans mes bras qu'un cadavre. »

Waldo Gaba se tut; des larmes sillonnèrent son noir visage. Pour moi, saisi d'horreur et de pitié, je redescends vers le Salamgi, en réfléchissant à la triste destinée d'un prince que son génie semblait appeler à transformer l'empire abyssin. Sans doute il a commis de nombreux actes de violence, le délire de l'orgueil l'a entraîné à bien des fautes; mais, pour le juger, ne doit-on pas tenir compte du milieu où il a vécu? Ses derniers jours ont été marqués par une loyauté, un héroïsme qui honoreront à jamais son nom, et, si l'on déplore le faux sentiment d'honneur qui l'a poussé à se tuer plutôt que de subir la loi du plus fort, il faut reconnaître que la plus grande part du blâme retombe sur les Européens, dont la rigueur l'a réduit au désespoir.

Le général anglais a durement usé du droit de la guerre. Était-il tellement lié par ses engagements avec les chefs in-

surgés qu'il ne pût accorder à Théodoros aucune condition honorable? Avait-il la conviction que l'empire du négus était devenu odieux, impossible, et qu'il fallait le détruire pour le bien même de la nation? C'est un mystère qui jusqu'ici reste au fond de sa conscience. Quoi qu'il en soit, la mort de Théodoros laisse l'Abyssinie dans une anarchie profonde. Parmi les chefs qui aspirent à lui succéder, aucun ne semble avoir l'habileté nécessaire pour pacifier le pays et lui faire prendre, la place à laquelle lui donnent droit les rares qualités de ses habitants.

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