CHAPITRE XII
Debra-Tabor. — La capitale d'un empire déchu. — Le quartier des étudiants et des clercs. — Le palais des rois fainéants. — Traversée périlleuse. — Metemma. — Des nègres qui savent le prix du temps.
18 Avril. — Après la prise de la forteresse, les troupes anglaises ont abandonné les rochers stériles de Magdala pour se rapprocher du rivage de la mer, où elles doivent s'embarquer prochainement; car l'Angleterre, satisfaite d'avoir montré sa puissance, ne manifeste aucune intention de fonder sur le territoire éthiopien une nouvelle colonie. La plus grande partie de l'armée retourne aux Indes, tandis que sir Robert Napier prend la route de Londres, où il va rendre compte à la reine de sa mission. Il emmène en otage le fils de Théodoros, le jeune Alumayahu, et quelques nobles abyssins; de plus il emporte, comme trophée de sa victoire, les joyaux du négus, sa couronne et son manteau royal.
J'aurais pu revenir avec lui en Europe; mais le Nil m'attire. Mes cotonnades et mes verroteries doivent être depuis longtemps arrivées à Khartoum; je me sépare des Anglais pour me diriger vers Gondar, d'où je regagnerai le Soudan.
Une gorge sauvage et accidentée conduit à la colline dont Théodoros a si longtemps fait son quartier général. Il préférait le séjour de Debra-Tabor à celui de Gondar, qu'il appelait dédaigneusement une ville de debteras et d'asmaris, de boutiquiers et de gens de basoche; il est à croire que, de leur côté, les paisibles habitants de la capitale abyssine avaient une médiocre sympathie pour le belliqueux négus. Un morne silence remplace aujourd'hui l'animation du camp; le sol, foulé par les pieds des soldats et des chevaux, ne produit encore que des herbes épaisses ; les cinq à six cents maisons de la ville de Debra-Tabor ont elles-mêmes un aspect de tristesse et d'abandon; plusieurs sont demeurées désertes, les occupants ayant suivi à Magdala la fortune de Théodoros. Au pied de la colline s'étend un pays semé de villages, d'églises et de cultures; l'abondance y régnait autrefois avec la paix. Une extrême pauvreté, conséquence de la guerre civile et de l'anarchie politique, pèse maintenant sur la population. Les chefs qui se disputent l'empire conduisent plus souvent leurs soldats au pillage qu'au combat et à la victoire. Leur caisse militaire, c'est la cabane du paysan, son beurre, son lait, son miel, son doura, ses moutons et ses bœufs. Pour comble de malheur, les sauterelles ont détruit une partie des récoltes; les habitants se trouvent donc réduits à une affreuse indigence.
Retardés par les orages du printemps, nous avançons à petites journées. Tana, ce lac qui fait l'orgueil des Abyssins et l'admiration de tous les voyageurs , étend jusqu'aux bornes de l'horizon le miroir argenté de ses eaux. Je quitte à regret les bords de cette mer en miniature , encadrée dans un paysage splendide, et j'arrive à Gondar au commencement de mai. La capitale de l'empire éthiopien est bien déchue de son ancienne gloire; ses maisons, séparées par des terrains vagues semés de décombres , lui donnent l'apparence de cinq ou six grosses bourgades plutôt que d'une cité unique : ses palais déserts tombent en ruines; ses églises mêmes réclament en vain les réparations les plus nécessaires.
Le geôlier Haïlo m'a donné une lettre pour un de ses parents qui habite Gondar. Grâce à ce brave homme, je trouve à réinstaller dans une habitation dont le propriétaire est absent depuis plusieurs mois; du reste, je ne compte pas faire dans la ville
un long séjour, car je veux être à Khartoum avant que la saison des pluies me ferme la route. Elle commence, il est vrai, beaucoup plus tôt en Àbyssinie que dans le Soudan. Nous avons ici presque chaque jour un orage diluvien, tandis que la plus extrême sécheresse règne encore sur les bords de l'Atbara; néanmoins il est indispensable que j'atteigne le Nil vers le milieu de juin.
Femme de Goodsr.
Je suis logé près de VEickeghé biet, dans le quartier le plus confortable et le mieux bâti de la ville; j'ai pour voisins une foule de moines, de prêtres, de debteras; c'est le foyer, par malheur assez pauvre, d'où la science rayonne sur le reste de l'Abyssinie; les rues, remplies de clercs et d'étudiants, doivent présenter une ressemblance frappante avec celles qui, au moyen âge, entouraient nos écoles. De ma demeure j'aperçois la maison de YEichegkë, ou supérieur général des ordres monastiques. Ce dignitaire jouit dans le pays d'une grande influence religieuse, il n'est pas rare que ses décisions soient plus respectées
que celles des abounas, dont la conduite peu exemplaire a fort affaibli le prestige.
Des amas de ruines , de vastes espaces vides isolent les unes des autres les différentes parties de la ville; elles marquent l'endroit où s'étendaient naguère les rues populeuses , et attestent la décadence rapide amenée par les discordes qui déchirent le pays. La main puissante de Théodoros aurait pu relever Gondar; mais il n'avait jamais pardonné aux habitants leur sourde hostilité contre lui, et la* capitale abyssine n'avait eu aucune part dans les bienfaits qui marquèrent le commencement de son règne. Le Négus -Ghimp, ou palais impérial, ce majestueux édifice qu'ont tant admiré Bruce et Lefebvre, est aujourd'hui dans un état de ^dégradation déplorable. Des portions entières du monument menacent de crouler; d'autres ont disparu, détruites par Ménène, l'orgueilleuse princesse qui avait essayé de lutter contre la fortune de Théodoros. Cet acte de vandalisme lui fut inspiré, dit-on, par la fureur qu'elle éprouva en voyant le pouvoir lui échapper des mains.
« Puisque nous ne devons rien laisser après nous qui perpétue notre mémoire, s'écria-t-elle, pourquoi conserverie témoignage de la grandeur d'autrui? »
Malgré ces mutilations, le Négus -Ghimp a encore un aspect imposant. Je considère d'un œil attristé ses fières tourelles , ses bastions , ses créneaux, et je me reporte par la pensée au temps où il abritait une dynastie puissante, qui étendait son empire sur tout l'orient de l'Afrique, depuis le Nil -Blanc jusqu'à la mer. Que deviendra cette grande monarchie chrétienne, dont l'extension eût peut-être empêché la race nègre de croupir dans la barbarie? Le Négus -Ghimp n'a plus même la garde du fantôme de royauté qui s'est renfermé si longtemps dans ses murs ; les descendants de Salomon et de Ménilek , les princes fainéants qui régnaient nominalement à Gondar, ont quitté le palais de leurs ancêtres. Le dernier rejeton de cette famille a été envoyé par Théodoros à Magdala, où du reste on le traitait avec tous les égards dus à son illustre origine. Après la prise de la forteresse, il est tombé aux mains des Anglais, qui, je suis obligé de le dire , se sont conduits envers l'inoffensif vieillard de façon à lui faire regretter de n'être plus au pouvoir de son rival.
Le palais impérial n'est pas le seul édifice dont les murailles grises et mornes racontent à la génération actuelle la gloire du passé. En face s'élève un château, style moyen âge, également désert; c'est le Ras-Ghimp, qui servait autrefois de résidence au ras ou connétable du royaume. L'office fut supprimé à la fin
Église d'Abyesinie.
du dernier siècle, et le titre de ras désigna simplement les dignitaires de l'armée. Nul n'habite plus maintenant le palais, qui ne tardera pas à tomber en ruines.
Je m'éloigne avec tristesse de ces monuments abandonnés, pour me diriger vers une église; là du moins je retrouverai la vie. Les Abyssins ont coutume de placer leurs temples au milieu de véritables bois sacrés, qui les entourent de mystère et de silence. Je traverse d'épais massifs de genévriers, dont la flèche
aiguë s'élance vers le ciel comme un symbole de la prière , et j'arrive à l'église de Baatha , une des plus importantes de Gondar. La piété des indigènes ne laisse jamais le lieu saint vide d'adorateurs ; je respecte le recueillement des fidèles agenouillés devant l'image de la Vierge; aussi je m'efforce d'amortir le bruit de mes pas, tandis que j'examine d'un œil curieux les peintures qui ornent les murailles.
Les Européens qui ont visité Gondar avant moi ont exprimé au sujet de ces œuvres des avis bien différents. L'appréciation la plus impartiale me paraît être celle de M. Guillaume Lejean, qui, pendant un séjour prolongé, a étudié avec un jugement d'une rare finesse l'Abyssinie sous tous ses aspects : religion, morale, politique, arts et littérature. Les tableaux que j'ai devant les yeux justifient l'opinion émise par cet éminent explorateur; ils ont, malgré de nombreux défauts, des qualités incontestables. L'influence de l'école byzantine y est encore reconnaissable après tant de siècles ; elle se manifeste dans la rigidité hiératique des personnages dessinés d'après des règles fixes qui laissent peu de place à la fantaisie individuelle. La Vierge, par exemple, a toujours la main droite fermée, sauf l'index et le médium, qui sont étendus en signe de protection. L'attitude du Christ, des saints, des anges, ne varie pas davantage. Le génie particulier des Abyssins trouve cependant moyen de se faire jour à travers cette raideur et ces procédés mécaniques; leurs compositions sont souvent farouches, terribles , pétrifiées , mais elles expriment un sentiment profond et vrai.
Ouelda m'accompagne dans toutes ces pérégrinations ; il n'est pas, comme nous autres Européens, blasé sur la splendeur des édifices du culte. La vue des églises d'Abyssinie le jette dans un transport d'enthousiasme.
« Ne voudrais-tu pas, lui dis-je, rester dans ce pays qui a de si beaux temples? Je t'adresserais à un missionnaire catholique de la frontière ; tu ferais près de lui ton éducation »
L'enfant me regarde avec une moue mutine; il sait bien que cette séparation me serait pénible à moi-même.
« Les églises de France sont plus belles que celles-ci , vous me l'avez répété bien des fois. Est-ce que vous ne voulez plus m'emmener? .
— Mais je ne retourne pas encore en Europe; je vais dans le fond de l'Afrique.
— Le chemin sera un peu plus long, voilà tout. Nous quittons demain Gondar, n'est-ce pas, maître? Je cours aider à préparer les bagages. »
10 Mai. — Nous sommes partis de grand matin , nous dirigeant à l'est vers la ville de Tchelga, la dernière place de quelque importance que nous ayons à traverser avant de franchir la frontière. Un peu avant midi nous faisons halte à Djenda, grosse bourgade plus agréablement située que Gondar. Ses maisons mêmes paraissent mieux bâties ; elles sont séparées les unes des autres par des jardins enclos de haies vives couvertes de fleurs, et entremêlées d'arbres. J'ai observé cette heureuse disposition dans la plupart des villes éthiopiennes.
Tchelga est une cité fort commerçante ; tous les jours il s'y tient un marché qui attire une foule considérable. Les habitants des environs y viennent vendre et acheter le musc, l'or, les bestiaux et des denrées de toutes sortes. A mon entrée dans la ville, je ne songe guère cependant à m'occuper de son trafic. Le jour baisse rapidement, et, depuis deux heures, nous sommes exposés à une pluie battante. Nous franchissons au plus vite le petit bois d'aloès qui entoure Tchelga; une seule pensée nous anime : trouver un gîte où nous puissions nous réconforter. Les Abyssins qui m'accompagnent me procurent une maison commode, moyennant la somme modeste d'un sel (25 cent.). J'envoie chercher des vivres, et, l'estomac satisfait, je m'endors d'un profond sommeil, récompense bien due à la fatigue qui m'accable.
Près de Tchelga commencent les forêts de la Kolla, terres basses , embrasées , malsaines , qui entourent le plateau abyssin et le protègent non moins que ses défilés et ses âpres montagnes. Nous devons traverser cette région à peu près déserte; car l'homme la laisse prudemment aux bêtes sauvages. Après un repos de deux jours à Tchelga, nous nous engageons au milieu de la chaîne qui précède la Kolla. Les chemins sont difficiles; des blocs de rochers que nous gravissons à grand'peine obstruent à chaque instant le passage. Enfin nous arrivons au milieu de bois presque impénétrables et remplis d'arbres épi-
neux. Le pays est tel encore que le voyageur Bruce Fa décrit au siècle dernier; il y règne une chaleur étouffante, quoique les rayons du soleil ne puissent percer le feuillage des épaisses forêts; çà et là quelques éclaircies rompent seules la monotonie de la route, des torrents se précipitent avec impétuosité du sommet des montagnes voisines. Trois jours, qui nous semblent interminables, nous amènent à Voebné, le village abyssin le plus rapproché des frontières ; nous avons ensuite à descendre un de ces plateaux , bastions si nombreux en Abyssinie , et dont les pentes rapides mettent nos muscles à une dure épreuve. Quelques heures plus tard nous sommes devant la Gandova, rivière profonde et rapide, dont la traversée est fort dangereuse; elle serait même impossible pendant la saison des pluies, si une île appelée Kaokib ne partageait les eaux. Gomme cet endroit est très fréquenté par les caravanes qui se rendent du Sennaar en Abyssinie, nous y trouvons une tarikoa, espèce de bac à l'aide duquel nous franchissons la rivière. C'est un radeau fait de bottes de paille solidement liées et pouvant porter sept ou huit personnes; à l'avant se tient le passeur, armé d'un simple bâton qui lui sert de rame; car les Abyssins, très routiniers, malgré leur vive intelligence, n'ont pas su imaginer l'aviron à palettes employé depuis longtemps par les sauvages des bords du Nil.
Notre embarcation a l'avantage de ne pouvoir couler; mais elle chavire fort aisément. Deux de nos serviteurs tombent à l'eau; heureusement les indigènes ont le bon esprit de remédier à l'imperfection de leurs barques en prenant la précaution d'apprendre tous à nager, de sorte que les naufragés atteignent avant nous le rivage. De fait, le moyen qu'ils ont pris involontairement est le meilleur ; le bâton avec lequel notre batelier a la prétention de diriger le bac ne nous empêche pas d'être entraînés par le courant de la Gandova; le brave homme cependant ne ménage pas sa peine; il se cramponne avec l'énergie du désespoir à la corde qui est tendue d'un bord à l'autre de la rivière; la sueur coule de son front. Inutiles efforts! nous dérivons de trois à quatre cents mètres, et il nous faut plus d'une heure pour revenir à notre point de départ; après quoi nous recommençons sur nouveaux frais, cette fois avec un succès meilleur.
La Gandova est bordée de forêts. A mesure que nous avançons, l'ombre se fait plus profonde, les fourrés deviennent plus inextricables , les gigantesques tamariniers élèvent à une hauteur prodigieuse leur cime d'un vert sombre. Un parfum doux et pénétrant s'en échappe ; car nous sommes à l'époque de la floraison, et partout pendent aux branches des grappes de fletars bleues.
Le troisième jour, un peu avant midi, nous apercevons l'Atbara, dont nous nous sommes insensiblement rapprochés. Ce fleuve prend sa source non loin de Tchelga, qu'il semble quitter à regret, car il décrit une capricieuse spirale autour des montagnes qui avoisinent la ville. Pendant toute notre marche, l'épaisseur seule de la forêt nous a séparés; à l'endroit où nous sommes parvenus, les bois font place aux fertiles plaines de Gallabat. L'Atbara change brusquement de direction; il a jusqu'alors coulé de l'est à l'ouest, il va maintenant du sud au nord. A peu de distance de ses rives s'élève un gros bourg entouré de cultures.
« Enfin nous voici à Metemma ! J'ai cru que ces forêts ne finiraient point, s'écrie Mikaël, serviteur abyssin que j'ai emmené de Gondar.
— Beau sujet de joie vraiment d'être dans le Gallabat ! murmura le guide.
— Pourquoi cela? lui dis-je. N'est-ce pas un pays commerçant, où nous sommes sûrs de ne manquer de rien?
— Oui , mais les habitants sont les plus méchants coquins du monde. Figurez-vous des nègresavares, vicieux, cruels ; dureste, ils sont musulmans ; c'est tout dire.
— Bah! riposte Mikaël, le diable n'est pas aussi laid que vous le faites. Les gens de Metemma aiment l'argent; mais ils aiment aussi le travail, et, s'ils cherchent à s'enrichir, ce n'est pas en dépouillant leurs voisins. Il y a quelques années, j'accompagnais dans ce pays un voyageur européen qui avait pour serviteur des Arabes et des Takrouris, c'est ainsi qu'on appelle les habitants du Gallabat, comme vous savez. Rien n'était plus curieux à voir. Tandis qu'avec leur grave nonchalance les Arabes s'étendaient à l'ombre d'un deleb pour dormir et fumer, les nègres allaient, venaient, ramassaient le coton qui croît le long des routes ; avec une branche d'arbre, ils se fabriquaient
un fuseau, et les voilà qui filaient, filaient tout le long du jour.
— Même en marchant?
— Je crois bien. L'un d'eux faillit se casser le cou en trébuchant contre une pierre, tant il était occupé de sa besogne. Quand le colon manquait, les Takrouris faisaient des sandales de peau de buffle, des fouets , des colliers , des bracelets , une foule de bibelots, et qui n'étaient pas mal tournés, je vous assure. En arrivant à Metemma, ils avaient tant de marchandises, que cela formait la charge d'un chameau. Le lendemain, notre maître les appelle. Personne ne répond; mes gaillards avaient disparu, et devinez où ils étaient allés.
— Sans doute proposer leur pacotille à quelque marchand de la ville.
— Pour la céder au quart de sa valeur? Non, non. Ils étaient bel et bien sur la place du marché, où ils vendaient eux-mêmes leurs articles.
— A la bonne heure, voilà des gens industrieux; mais j'imagine que ce n'était point pour faire ce petit commerce que votre maître les avait engagés. Pendant qu'ils fabriquaient et débitaient leur marchandise, que devenait leur service?
— Ah! dame, réplique en riant Mikaël, leurs intérêts d'abord, ceux des autres après. »
Tout en parlant, nous sommes arrivés à Metemma. Des champs bien cultivés, de belles plantations de coton témoignent des habitudes laborieuses de la tribu. Les maisons sont propres, la ville pleine de gens affairés; à peine y rencontre-t-on un groupe de curieux et d'oisifs; encore est-il facile de reconnaître que ce sont des étrangers, Abyssins ou Arabes pour la plupart.
Mes abyssins se sont fait indiquer la demeure d'un Allemand établi dans la ville, et à qui je compte demander l'hospitalité. Il m'accueille comme un compatriote et m'installe dans sa maison, déjà trop petite cependant; car il vient d'y recevoir deux Badpis envoyés par la société protestante dite de Saint-Crichosna. Les membres de cette curieuse association ne partent pas armés seulement du glaive de la parole divine ; avant d'être missionnaires , ils ont été simples ouvriers ; aussi leur instruction estelle des plus médiocres ; en revanche , chacun a un état dont l'utilité, plus appréciable aux yeux des sauvages, supplée à Pin-
suffisance des produits du ministère évangélique. C'était parmi des apôtres de ce genre que Théodoros avait trouvé ses fondeurs et ses fabricants d'eau-de-vie. Mes pieux commensaux sont : l'un forgeron, l'autre charpentier. Dans un style tout émaillé de citations bibliques, ils m'apprennent qu'ils vont se rendre en Abyssinie pour convertir, non les indigènes, trop infestés de superstitions, mais les Juifs.
« Puisque vous bornez de la sorte votre zèle, pas n'était besoin, ce me semble, de venir si loin ; il ne manque pas de Juifs eu Allemagne.
— Quel timide conseil me donnez-vous! Quoi! moi je serais infidèle à ma mission apostolique I Mais si le sel de la terre s'affadit, comment fera-t-on pour le saler? Non, non, je veux que ma lumière brille devant ce peuple d' Abyssinie; je sais qu'il ne me croira pas, qu'il n'écoutera pas ma voix; qu'importe! la parole de Dieu aura été annoncée. Je secouerai sur cette terre la poussière de mes pieds , et je me rappelerai la parole de mon Maître : « Au jour du jugement, Sodome et Gomorrhe seront « moins rigoureusement traitées que cette terre infidèle. » D'ailleurs les difficultés du ministère évangélique doivent-elles nous arrêter? Saint Paul s'est- il laissé vaincre par de tels obstacles? Il a exposé sa vie dans les voyages; « il a été dans les périls « sur les fleuves, dans les périls de la part des voleurs, dans « les périls de la part des païens , dans les périls au milieu des « villes, dans les périls au milieu des déserts. » Nous sommes de nouveaux saint Paul, et nous marchons sur ses traces. »
Étourdi par ce torrent d'éloquence , je cesse de discuter avec l'apôtre forgeron, et je me borne à lui demander s'il a du moins appris la langue des gens au milieu desquels « il v$ faire briller sa lumière ». Je puis à peine réprimer un sourire lorsqu'il me répond, d'un air d'assurance admirable, qu'il n'a pas eu le temps de se consacrer à cette étude, mais qu'elle n'est pas très nécessaire; car il s'est pourvu d'une quantité considérable de Bibles en idiome indigène. A la bonne heure, me dis-je; voilà des hommes habiles! Du reste, qu'ils s'y prennent de façon ou d'autre, le résultat sera le même; les Abyssins n'ont pas la fibre protestante.
Depuis trois ans, Metemma n'est plus sous la domination des négus ; l'Egypte a profité des troubles de l'Ethiopie pour éten-
dre la main sur une proie qu'elle convoitait depuis longtemps. L'administration turque saura- 1- elle développer les ressources du Gallabat? Il n'est guère permis de l'espérer. Les fonctionnaires musulmans sont partout les mêmes; en Afrique comme en Europe, ils ruinent les provinces confiées h leur garde, et font haïr le gouvernement qui les emploie. Et pourtant, si l'on encourageait l'industrie naturelle des Takrouris; si, par d'intelligentes concessions de terres, on stimulait l'agriculture, les magnifiques plaines qui s'étendent entre le Nil et les montagnes d'Abyssinie deviendraient un des districts cotonniers les plus prospères du monde.