‹ Deux ans dans l'Afrique orientaleChapitre 18 sur 28 · CHAPITRE XIII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIII

Khartpum. — Intérêt excessif que le gouverneur prend à ma sécurité. — J'en découvre le mqtifV — La traite de nègres au Soudan. — Gondokoro. — Une mutinerie. — Aux grands maux les grands remèdes.

29 Septembre. — Après un court séjour à Metemma, j'ai traversé de l'est à l'ouest le Gallabat; puis, gagnant la rivière Rahad, je l'ai descendue dans presque toute sa longueur , et je me suis dirigé vçr£ Khartoum par le Nil-Bleu. , Il était grand temps d'arriver dans cette ville. Ma bourse, ravitaillée en Abyssinie par un officier de l'armée anglaise, s'épuisait de nouveau, et la saison des pluies rendait mon voyage fort difficile. J'ai trouvé chez mon mandataire l'argent et la cargaison de marchandises expédiés au moment de mon départ; ces ressources m'ont permis de me; loger dans une maison de briques assez propre, et j'ai en outre le plaisir de me trouver au milieu d'une société européenne; car une trentaine de marchands français, allemands et italiens ont fondé ici des comptoirs.

Le gouverneur du Soudan, Mo uça- Pacha, me laisse tout le loisir de savourer les avantages de ma position. Depuis trois mois que je suis à Khartoum, il m'a été impossible d'obtenir de lui l'autorisation de continuer mon voyage ; il invente mille faux-fuyants pour m'empêcher de partir; et même, sous prétexte de prendre intérêt à ma sécurité compromise par mes desseins téméraires, il cherche, la bonne âme, à me persuader de retourner en Europe par le plus court chemin . Mais je ne tarde pas à voir clair dans son jeu. Il ne se soucie pas d'encourager une expédition dans les districts d'où l'on tire les esclaves, de peur qu'une lumière trop vive venant à faire connaître cet odieux trafic, les puissances occidentales n'emploient des moyens efficaces pour y mettre un terme. Je n'ose rompre en visière à ce personnage, et je m'efforce de prendre patience.

Khartoum, situé au confluent du Nil-Blanc et du Nil-Bleu, est le siège de l'administration égyptienne dans le Soudan. On y compte environ trente mille âmes, ce qui ne l'empêche pas d'être la plus maussade capitale qu'on puisse imaginer. A part quelques maisons occupées par les Européens, elle ne renferme que de chétives cabanes de briques crues, entassées le long de ruelles malpropres. La campagne qui l'entoure ne présente pas un plus riant spectacle; le Soudan est régi par la force militaire, ou plutôt livré à une armée qui, ne recevant aucune solde, s'affranchit de toute discipline, et dépouille sans merci les habitants. «L'herbe ne pousse jamais où le Turc a mis le pied, » dit un proverbe arabe. Ce triste dicton ne se réalise que trop : le gouverneur, tout le premier, donne l'exemple des extorsions et des violences. Le pays, ruiné par des taxes excessives, est tombé au dernier degré de la misère; aussi son occupation ne doit-elle offrir à l'Egypte que de bien chétifs avantages , maigre compensation des embarras et des dépenses que lui occasionne cette province lointaine. Il semble au premier coup d'œii que ce soit folie de conserver une possession si peu profitable, et Khartoum, en effet, cesserait bientôt d'exister si le commerce des esclaves n'y réunissait une foule d'étrangers sans foi ni loi : Syriens, Coptes, Turcs, Arabes, Égyptiens, ramassis impur auquel tout sentiment d'humanité ou d'honneur reste complètement étranger.

Les officiers turcs feignent, il est vrai, de s'opposer àla traite,

la présence des consuls envoyés à Khartoum par la France, l'Autriche et l'Amérique les oblige à entraver quelque peu les abominables spéculations des trafiquants. Les expéditions dirigées vers l'intérieur n'ont en apparence d'autre but que le commerce de l'ivoire. Pour ménager les susceptibilités des nations occidentales, les marchands d'esclaves ont soin de se débarrasser de leur cargaison vivante avant d'arriver à Khartoum ; les nègres capturés sont dirigés secrètement vers le Sennaar ou vers la mer Rouge. Les consuls européens n'ignorent pas le fait ; mais les ^ preuves leur échappent.

Grâce à l'appui énergique du consul français, je réussis enfin à vaincre la répugnance de Mouça-Pacha. Déjà j'ai loué deux bateaux pour remonter le Nil, et je me suis occupé de réunir une escorte; car je n'ai en ce moment avec moi qu'Ouelda et mon serviteur abyssin Mikaël. Or il faut être accompagné d'une force imposante pour voyager au milieu des tribus sauvages de l'Afrique. Je voudrais des hommes sûrs et dévoués; mais où en trouver dans Khartoum? La traite y attire une foule d'aventuriers corrompus que l'on pendrait partout ailleurs, et qui, grâce aux trafiquants , trouvent à utiliser avec avantage leurs instincts de vol et de meurtre. C'est parmi ces honnêtes gens que je dois recruter les compagnons avec lesquels j'affronterai des périls de toutes sortes. La perspective n'a rien de rassurant, mais je compte sur mon énergie pour maintenir la discipline parmi cette tourbe brutale.

J'ai posé pour condition première que les gens à ma solde s'abstiendraient d'exercer aucune violence contre les indigènes dont nous traverserons les territoires. Cette clause suffit pour faire le vide autour de moi. En vain j'offre des salaires considérables; le pillage rapporterait plus encore. Personne n'est pressé d'entrer àmon service. A force de persévérance, je finis cependant par réussir à me procurer une escorte d'une trentaine d'hommes; mais quels hommes! Leur mine farouche, leurs façons grossières, leur regard oblique et fauve, tout en eux décèle une vie passée dans le brigandage.

« Voilà, murmure entre ses dents Mikaël, le plus joli assortiment de coquins que j'aie jamais vu.

— Maître, me dit Ouelda dès qu'ils sont partis, est-ce que nous allons emmener ces gens-là?

— Sois tranquille, enfant, je prendrai mes précautions. » J'ai soin, en effet, de faire inscrire au consulat de France et

chez les autorités turques le nom des coupe-jarrets que je viens d'enrôler; je signifie ensuite à mes hommes qu'ils auraient un compte sévère à rendre s'il m'arrivait malheur.

Notre départ est fixé au 5 octobre. La veille, les bètes de somme ont été embarquées, les provisions de bouche, les verroteries, les cotonnades, ont été chargées sur les bateaux. Dès le lever du soleil, poussés par un vent favorable, nous quittons Khartoum pour nous diriger vers le but après lequel ont soupiré tant de voyageurs, pour visiter les sources du Nil. Une foule nombreuse est réunie sur le rivage; ce sont les oisifs de la ville, les parents et les camarades des hommes qui partent avec moi. Tons nous saluent, selon l'usage arabe, de cris et de souhaits bruyants; mais les marins, fiers de montrer leur adresse, font force de rames; le bruit des voix se perd peu à peu; bientôt Khartoum ne nous apparaît plus que comme une tache grisâtre sur le fond du paysage.

l eP Novembre. — Un mois s'est passé sans que nous ayons rencontré autre chose que des marécages insalubres, hantés par des nègres hideux et affamés. Enfin nous arrivons k la station autrichienne de Sainte-Croix.

Des prêtres dévoués y avaient établi une mission ; nous y trouvons même encore les ruines d'un presbytère et d'une église; quelques vestiges d'un jardin, de petits bois de citronniers; mais ces tentatives de civilisation, semences tombées en pure perte le long de la route, sont demeurées infécondes.

« Les Européens sont tous les mêmes, me dit Isur, le vakil ou chef de mon escorte; ils s'imaginent que l'on peut humaniser les sauvages. Gomme si ces créatures-là étaient capables d'intelligence! On apprivoise un chacal; il ne faut rien attendre d'un nègre.

— Sans doute, répliquai-je d'un ton ironique, il n'est bon qu'à être vendu sur un marché d'esclaves; mais est-il bien vrai que les missionnaires aient complètement échoué?

— S'ils avaient réussi, ils n'auraient pas quitté leur station. J'ai entendu dire qu'ils avaient réuni autour d'eux une trentaine de familles; les enfants apprenaient à lire, à écrire, que sais-je

encore? Nous nous attendions à voir les naturels plus traitables, plus disposés au commerce; c'est l'effet ordinaire de la civilisation. Bast, nous arrivons dans le pays, nous trouvons de véritables bêtes féroces. Au lieu de s'entendre avec nous pour nos petites spéculations, ils nous reçoivent à coups de lances et de flèches. Conçoit-on de pareilles brutes? Vous comprenez qu'un accueil aussi peu hospitalier nous échauffe les oreilles; nous avions des fusils, nous tirons sur cette canaille, nous mettons le feu à ses huttes. Le lendemain, il restait encore quelques rebelles cachés au milieu des décombres; on les amène à notre chef, qui ordonne de leur lier les pieds et les mains, et de les porter sur une roche près de la vieille église. Le Nil coule au-dessous, on les jette les uns après les autres dans les flots; ils auront engraissé les crocodiles Depuis cette époque, les indigènes se sont montrés doux comme des agneaux. C'est ainsi qu'on doit s'y prendre avec eux pour se faire obéir. »

Cet acte de barbarie , raconté avec tant de cynisme, me remplit d'horreur. Je comprends maintenant pourquoi les missionnaires ont vu leurs pieux efforts frappés de stérilité. Le commerce des esclaves , voilà le grand obstacle au progrès et à la moralisàtion des nègres , voilà l'impur foyer qui allume dans le cœur des populations une haine profonde contre les blancs. Aussi longtemps que ce fléau pèsera sur l'Afrique, la race noire demeurera l'ennemie de la civilisation européenne.

Quelques jours plus tard, les mélancoliques marais dont la vue me fatigue depuis si longtemps font place à une région fertile, couverte de nombreux villages ; une montagne, la première que l'on rencontre en venant de Khartoum, dessine à l'horizon ses contours bleuâtres. Nous approchons de Gondokoro.

Cette ville, frontière extrême après laquelle commence le monde sauvage, n'est qu'un amas de misérables huttes, habitées trois à quatre mois de l'année seulement par les marchands d'ivoire. A l'époque de notre arrivée, il y règne un morne silence; deux ou trois bâtiments au plus sont à l'ancre; un Circa^ssien, nomme Kourchid, occupe seul avec quelques hommes la bourgade déserte, tandis que sa bande armée recueille l'ivoire et les esclaves dans le district qu'elle exploite. Les trafiquants

se sont partagé tout le pays qui s'étend au sud de Gondokoro sur les deux rives du Nil, à peu près comme des rois alliés diviseraient entre eux des provinces conquises. Ainsi tel territoire est affecté à l'Italien Debono , tel autre à Mohammed Her, celuici à Kourchid, un quatrième à Chenouda, etc. Jamais un marchand d'ivoire n'essaye d'empiéter sur les domaines de ses rivaux; il sait trop bien qu'en agissant de la sorte il appellerait sur lui d'implacables représailles.

Un matin que je reviens dans la tente, me demandant de quelle façon je m'y prendrai pour transporter l'immense bagage qui m'est indispensable, je trouve Ouelda fort pâle et fort ému. Il regarde si personne ne peut l'entendre; puis d'une voix mystérieuse :

« Maître, défiez-vous de vos hommes d'escorte; ce sont des bandits qui ont résolu votre perte. Ils disent que vous êtes un espion envoyé par l'Europe, et que, si on vous laisse faire, le commerce du Nil -Blanc sera ruiné; ils ajoutent que tout le monde à Khartoum , à commencer par le gouverneur Mouça- Pacha, leur saura gré d'empêcher votre voyage. Pour vous contraindre à y renoncer, ils veulent déserter en emportant vos armes et vos marchandises; ils iront ensuite rejoindre la troupe d'un trafiquant appelé Debono, et vous laisseront ici tout seul.

— Es -tu sûr de ce que tu dis là? Tu as peut-être mal compris; songes-y bien, la chose est grave.

— Faites venir le vakil, vous verrez s'il ose me démentir. » Isur, interrogé, nie d'abord l'accusation; mais, avec une

énergie que j'étais loin d'attendre chez un enfant de son âge, Ouelda, l'air assuré, la parole haute, l'œil brillant de colère, lui déclare qu'il sait tout, et rappelle les détails de la trahison projetée.

Le vakil hésite, se trouble.

« Mes hommes se plaignent, répond-il en balbutiant. Depuis deux jours, ils n'ont pas eu de viande. Ils disent que si vous les empêchez de faire des razzias sur le bétail des indigènes , vous les condamnez à mourir de faim .

— Fort bien, assemblez-les. »

Pendant que le vakil exécute cet ordre, je charge mes revol-

vers et je me dispose à tenir tête aux rebelles. Ouelda et Mikaël, également armés, se placent derrière moi.

«J'apprends, dis-je aux mutins, que plusieurs d'entre vous ont dessein de trahir. Ils ont oublié peut-être à quoi ils s'exposent. Qu'ils le sachent donc, j'ai l'œil sur eux. Le premier qui se révoltera sera tué comme un chien. Maintenant, préparezvous à partir; nous quittons Gondokoro ce soir.

— C'est impossible, réplique un des Arabes, qui paraît remplir le rôle de meneur. Nous ne connaissons pas le pays, et depuis hier nous n'avons pas eu de viande. Il nous faut du bétail d'abord, ensuite un guide.

— Le guide, je l'ai déjà. Quant au bétail nous en achèterons en route.

— Nous avons décidé de faire une expédition dans le village voisin ; nous aurons des bœufs aujourd'hui.

— Piller! je vous le défends.

— On se passera de permission. »

A cette insolente réponse, ma colère éclate :

« Garrottez ce drôle et qu'on lui donne vingt coups de fouet. Allons, vakil, obéissez, ou je vous brûle la cervelle. »

Le canon de mon revolver est dirigé sur les mutins. Isur et quelques hommes s'emparent du meneur, qui les accable d'injures et leur reproche, avec mille imprécations, d'abandonner lâchement leur camarade,

La rébellion est vaincue pour cette fois. Kourchid, le trafiquant circassien qui réside à Gondokoro , m'offre de la façon la plus obligeante son assistance et ses conseils.

« Vous auriez grand'peine, me dit-il, à vous avancer vers le sud avec une escorte aussi peu nombreuse et aussi indisciplinée. Les naturels considèrent tout étranger comme un ennemi ; trente hommes toujours prêts à déserter ne sont pas une protection suffisante. Faites un détour à Test, vous éviterez le territoire des Debono, où vos Arabes ont des intelligences, et vous rejoindrez dans le pays des Obbos mon vakil Ibrahim, avec lequel vous gagnerez ensuite la région des lacs. »

J'éprouve une vive répugnance à m'allier avec une bande de trafiquants; la sincérité de Kourchid m'inspire même quelque doute. Ne doit-il pas, comme ses confrères de Khartoum, craindre le regard indiscret des Européens? Pourtant le pays

que je vais parcourir étant occupé par les marchands d'ivoire, il faut bien me résoudre à passer sur le territoire de l'un d'eux. Dans la situation où je me trouve, la proposition de Kourchid est une bonne fortune que je ne dois pas laisser échapper.

La révolte de mes hommes m'a fait prendre le parti de quitter Gondokoro plus vite que je ne l'avais d'abord résolu; j'ai hâte de briser leur résistance.

Au moment où le dernier chameau va être chargé, Ouelda me tire doucement par l'habit, et me fait signe de venir à l'écart. Là il m'apprend que mes hommes n'ont nullement renoncé à leurs desseins criminels ; ils se sont soumis en apparence, ils me suivront dans l'intérieur des terres ; mais ils chercheront à égarer notre marche , de manière à se rapprocher des Debono. Sûrs alors de trouver à s'enrôler dans une bande où ils comptent de nombreux amis , ils me mettront à mort.

Le plus sage est de paraître tout ignorer, puisque aussi bien je ne puis rien faire que de me tenir sur mes gardes et d'observer avec soin la boussole pour ne pas me laisser entraîner hors de ma route.

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