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CHAPITRE XIV

Valeur des troupeaux en Afrique. — Pas de bœufs, pas de femmes. — Utile intervention d'un ivrogne. — Je rejoins les trafiquants — Un philosophe nègre. — Scène d'esclavage.

10 Novembre. — Les bords du Nil, si plats et si marécageux jusqu'à Gondokoro, présentent, à partir de cette ville, une succession de chaînes de montagnes et de vallées profondes, où se déploie une luxuriante végétation; les tamariniers, les ébéniers, les acacias, s'y mêlent aux jujubiers et aux lauriers-roses; les bourgades des indigènes, entourées de haies d'euphorbes, sont tantôt étagées sur les hauteurs , tantôt dispersées au milieu des admirables forêts de «es régions.

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Les troupeaux sont la principale richesse de ces peuplades;

certaines tribus ne peuvent élever que des chèvres; les autres,

jouissant d'un climat plus salubre, ont des moutons et des

bœufs. Tels sont les Baris, dont nous voyons les bestiaux paître

autour des villages qui avoisinent les monts Bélénia. Comme l'or et l'argent, les palais splendides, les ameublements somptueux sont ici inconnus, l'amour- propre et la cupidité se réfugient dans la possession de quelques vaches. Sans ce trésor précieux, on n'est l'objet d'aucune considération, on n'exerce nulle influence dans la tribu; on ne peut ni porter la parole dans les assemblées, ni même prendre femme; car il faut du bétail pour acheter une épouse. Une jeune fille coûte de dix à

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cinquante vaches, selon son rang et. sa beauté. Les troupeaux représentent pour les indigènes tous les biens de la vie; aussi les entourent-ils d'une foule de précautions. Ils les réunissent pendant la nuit dans de vastes parcs appelés kraals, et situés au centre des habitations ; les rues , ou plutôt les ruelles de la bourgade, sont à dessein rendues assez étroites pour que, dans le cas d'une surprise, l'ennemi ne puisse faire sortir par là les troupeaux. Il n'y a que la voie centrale, le boulevard, si l'on veut, de ces cités primitives, qui ait quelque largeur. Bœufs et vaches y passent chaque jour pour aller au pâturage ou pour en revenir. Avec quel soin cette avenue est gardée! A la moindre alerte, au moindre signal qui annonce l'approche d'un danger, tous les indigènes accourent la défendre; les villages, en un mot, semblent construits, non pour la sécurité des habitants, mais pour celle* du bétail. Un Bari tient à ses troupeaux bien plus qu'à ses femmes et à ses enfants. Il dirait sans sourciller, comme le laboureur de Pierre Dupont :

J'aimerais mieux Les voir mourir que voir mourir mes bœufs.

Le pays fertile, semblable à un jardin en fleur, que nous parcourons depuis Gondokoro, ne tarde pas à faire place à des jungles impénétrables, à des collines abruptes, à des ravins profonds. Mes hommes menacent de se révolter; ils veulent suivre le Nil, aller vers le sud. Je tiens bon, jet continue à me diriger du côté de l'est.

Aucune différence notable ne sépare, du moins à des yeux peu exercés, les indigènes des différentes tribus; il me serait impossible de les distinguer les uns des autres, si le guide ne m'avertissait que nous avons quitté le territoire des Baris pour entrer dans celui des Ellyrias. Tous vont également nus; ils ont le front déprimé, la bouche démesurément épaisse et saillante; leurs traits annoncent la prédominance des instincts brutaux. Des arcs faits de tiges de bambous, des flèches barbelées avec un art infernal et imprégnées d'un poison mortel , achèvent de leur donner l'aspect le plus farouche qui se puisse voir. ' Cependant mes bêtes de somme * déjà malades à Gondokoro, sont exténuées de fatigue. J'ai perdu deux chameaux, et plu-

sieurs de mes ânes sont dans un état de maigreur à faire pitié. Je me décide à m'arrêter dans Une large vallée couverte de figuiers sauvages et arrosée par un ruisseau.

Ma situation n'a rien de rassurant; les indigènes, sans cesse en butte aux violences des marchands d'ivoire, regardent tout étranger comme un ennemi ; le moindre incident peut amener avec eux une collision. D'un autre côté, je ne saurais avoir aucune confiance dans la fidélité de mes hommes ; j'ai même tout lieu de craindre qu'ils ne se tournent contre moi, s'il survient un conflit. Pourtant je suis obligé de rester dans ce pays dangereux; car il faut du repos à mes bêtès de somme, et je n'ai pas de porteurs pour mes bagages.

J'ai à peine terminé l'installation de mon petit Gampement, que je me vois environné d'une centaine d'Ellyrias; ils rôdent autour jies ballots, cherchant à en deviner le contenu; l'un d'eux, dans son indiscrète curiosité , a déjà percé la toile d'un paquet de verroterie. Ses yeux brillent de plaisir; je m'empresse de mettre un terme à cette admiration dangereuse. Le sac est refermé, mes hommes reçoivent l'ordre de se tenir, le fusil sur l'épaule, devant les bagages. La foule s'est retirée à distance; bientôt elle s'ouvre pour laisser passer un homme aux membres courts et trapus, à la physionomie féroce. C'est le chef. Je me hâte de lui offrir des bracelets de cuivre et deux mouchoirs représentant, à grand renfort d'enluminages bleus et rouges, des combats sanglants. Je crois qu'il va être émerveillé; pas le moins du monde. Il considère mes présents d'un œil de dédain , et se met à fureter sans façon au milieu de mes ballots. Je serais bien tenté de donner à ce hobereau nègre une leçon de savoirvivre; la prudence me retient.

Tout à coup ses narines se dilatent.

« Gela sent bon, dit-il en désignant du doigt un panier plein de spiritueux destinés à mes gens. »

Heureux d'avoir découvert enfin un objet capable de me concilier ses bonnes grâces, je lui tends une bouteille d'eau-de-vie. Il la saisit avidement, la vide d'un trait; puis il fait claquer sa langue et la promène sur ses lèvres. Le flacon est demeuré dans ses mains; il le regarde avec amour. Ses traits grossiers prennent une expression si singulière de jubilation et de regret, que

je retiens à grand'peine un éclat de rire. J'ai envie de lui apprendre la chanson de Sganarelle :

Ah! bouteille, ma mie,

Pourquoi vous videz-vous?

Mon sort ferait bien des jaloux Si vous étiez toujours remplie.

L'eau-de-vie a relevé mon prestige aux yeux du chef; je lui donne quelques flacons du liquide qu'il semble priser si fort, ce qui provoque chez lui une explosion de reconnaissance dont je profite pour lui demander de me fournir une quarantaine de porteurs.

Le sauvage ne peut rien refuser à un homme qui possède d'aussi précieuses liqueurs; l'arrangement est bientôt conclu. Je vais donc pouvoir reprendre ma route. Ma joie est extrême; je donne le signal du départ. Cependant , au lieu de s'ocfcuper des préparatifs nécessaires , mes Arabes restent tranquillement appuyés sur le canon de leurs carabines. Seuls, Mikaël, Ouelda et quelques femmes se mettent en devoir d'amener les bêtes de somme. Le vakil Isur fait de nouveau battre le tambour; les hommes de l'escorte ne bougent pas davantage. Je m'avance vers eux.

« Laissez là vos fusils, misérables, et chargez les chameaux.

— 'Nous n'obéirons pas ! Vous pouvez partir si bon vous semble ; pas un de nous ne vous suivra. »

Le mutin n'a pas achevé ces paroles que, d'un coup de crosse de revolver vigoureusement appliqué, je l'étends à terre sans connaissance. Les porteurs indigènes, qui se sont rassemblés autour de moi , applaudissent par de bruyants éclats de rire à cet acte de justice. Le chef, les jambes chancelantes, le regard troublé par les nombreuses libations que ma libéralité lui a permis de faire, s'approche, et d'une voix avinée :

« Vous êtes mon ami. Dites un mot; les flèches empoisonnées de mon peuple vous vengeront de ces rebelles. »

Les paroles du sauvage achèvent de déconcerter mes Arabes ; je juge le moment favorable pour montrer de la clémence :

« Vous voyez qu'il me serait facile de vous punir; mais j'aime mieux vous faire grâce. Que chacun de vous rentre dans le devoir. »

Les hommes tout à l'heure si indociles se mettent aussitôt à charger sur les chameaux et les ânes les bagages trop lourds ou trop embarrassants pour être portés par les indigènes. Isur ne tarde pas à m'expliquer la cause de la mutinerie qui vient d'être si heureusement étouffée. Une des bandes du trafiquant Debono se trouve derrière nous, à deux jours de marche; les Arabes l'ont appris , et ils ont cru l'occasion favorable pour exécuter leurs projets de révolte.

A mesure que nous nous éloignons d'Ellyria , les difficultés de la marche augmentent. Une chaîne de montagnes escarpées nous sépare du pays des Obbos. Les chemins serpentent toujours entre des massifs de roches si rapprochées les unes des autres, qu'elles laissent à peine l'espace nécessaire au passage d'une bête de somme. Les chameaux se laissent tomber dans les fondrières; les ânes, plus prudents, refusent d'avancer; il faut les animer par des cris , les pousser par derrière , les tirer parles oreilles, exercice qui amuse fort Ouelda, mais qui perd beaucoup de son charme lorsqu'il est continué pendant plusieurs heures.

Non loin de là, une petite plate -forme s'offre à notre vue. Nous approchons, suant, soufflant, harassés de fatigue; mais, à notre extrême désappointement, nous reconnaissons que la place est occupée. Une bande de marchands d'ivoire en a pris possession. Quelques Arabes font sentinelle, d'autres sont étendus à l'ombre des tamariniers. Dès qu'ils nous aperçoivent, ils se lèvent d'un air de surprise , courent aux armes et se rassemblent autour du pavillon rouge, orné du croissant, qui flotte au milieu de la verdure sombre. Quels sont ces trafiquants? Me serais- je, sans le savoir, jeté dans la bande de Debono? Le cœur plein d'anxiété, mais résolu à faire bonne contenance, j'arbore le drapeau des parlementaires. Quelques hommes se détachent alors du groupe des aventuriers pour se diriger vers moi.

J'examine d'un œil inquiet celui qui marche à leur tête. Son extérieur n'a rien de rassurant. Son nez mince et aquilin, son menton pointu, ses pommettes saillantes, tout en lui annonce l'astuce; son front proéminent surmonte deux grands yeux noirs où brillent les instincts mauvais. Ses premières paroles néanmoins sont pour moi un véritable soulagement; il se nomme Ibrahim ; c'est le vakil de Kourchid-Aga.

Tandis que je lui expose les motifs qui m'amènent en Afrique, il me regarde d'un air plein de défiance et de dédain.

t Oui, répond- il, d'autres voyageurs sont déjà venus, et nous avons eu la faiblesse de leur servir de guides. Allah sait ce qui en résultera pour nous. Je ne puis comprendre la curiosité qui pousse les Européens à se mêler toujours de ce qui ne les regarde pas. »

Évidemment il me soupçonne d'être un espion chargé de surveiller la traite des nègres. Par bonheur, Kourchid m'a remis une lettre qui change les dispositions du vakil. Un imperceptible mouvement d'épaules trahit seul le déplaisir que lui causent les instructions de son maître; mais il réprime ce mouvement d'humeur, et ajoute avec un sourire :

« J'ai eu tort de ne pas mieux vous recevoir; tant d'aventuriers courent le pays , qu'on ne sait jamais à qui l'on a affaire. Plantez vos tentes à côté des nôtres , et comptez sur nous ; nous vous conduirons aux grands lacs. D'ailleurs, ajoute t-il en jetant sur, moi un regard oblique, d'honnêtes négociants comme nous , qui font loyalement le commerce, ne craignent pas qu'on les observe. »

Charmé de l'issue pacifique d'une rencontre qui m'a causé tant d'appréhensions, j'offre à Ibrahim un riche présent, et je lui assure que là ne se bornera pas ma reconnaissance, s'il me mène sain et sauf au but de mon voyage. Jiai laissé à Khartoum, entre les mains d'un ami, de quoi récompenser amplement ceux qui m'auront été utiles.

48 Novembre. — Après avoir côtoyé la base du mont Assul, qui élève à une hauteur de quatre mille pieds son sommet de granit, nous avons atteint hier un village dont le chef a fait, l'an dernier, alliance avec Ibrahim. Sa tribu était en guerre avec une peuplade voisine ; le trafiquant lui a offert le secours de ses armes à feu pour combattre les ennemis. Tous deux, escortés de leurs hommes, se sont, à la faveur des ténèbres, dirigés vers la bourgade vouée à la destruction. Les habitants, sans défense, dormaient profondément; on a mis le feu à leurs cabanes, on les a massacrés sans pitié; puis les femmes et les enfants ont été capturés par les Arabes; les provisions, les troupeaux, l'ivoire, partagés entre les vainqueurs.. Bien entendu,

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Ibrahim s'était réservé la part du lion; tout ce qui lui importait dans cette affaire , c'était de se procurer des esclaves et du butin; mais son crédule allié n'en a pas moins estimé qu'il lui avait rendu un signalé service. Il accueille à bras ouverts les trafiquants, sans songer que cette année peut-être il sera leur victime.

Le lendemain, Ibrahim m'annonce qu'obligé d'aller acheter de l'ivoire à quelques lieues de là, il me laisse pour une semaine sous la garde du chef, dont les dispositions amicales lui sont connues. Je comprends sans peine que le vakil médite une razzia aux environs, mais qu'il ne se soucie pas de me mettre dans sa confidence. Feignant donc de croire à la sincérité de ses paroles, je m'efforce de prendre mon parti du retard que m'impose son expédition.

Mes Arabes brûlent de se joindre aux trafiquants; le pillage d'une bourgade nous procurerait des vivres, et nous faisons assez maigre chère, les indigènes refusant avec obstination de nous vendre du bétail. Cependant aucun symptôme de rébellion ne se manifeste; mon escorte commence à s'habituer au joug de la discipline. Deux ou trois des plus mauvais drôles ont déserté; le reste me considère avec une crainte mêlée de respect. Aux yeux des Arabes comme à ceux des indigènes, je passe pour être doué de pouvoirs surnaturels; ils n'expliquent pas autrement la supériorité que l'éducation , la science et les arts donnent aux Européens. Je ne demande pas mieux, du reste, que d'avoir la réputation de sorcier; c'est un moyen de me faire obéir des hommes grossiers qui m'entourent.

Pour tromper l'impatience où m'a jeté le départ d'Ibrahim, je cause avec les indigènes, j'assiste aux délibérations publiques tenues devant le village, à l'ombre de quelques arbres. Là sont traitées les affaires de la tribu, là se décident la guerre et la

paix. Tout le monde peut y prendre part et donner sa voix;

mais la discussion n'est permise qu'au chef et aux notables, c'est-à-dire à ceux qui possèdent le plus grand nombre de têtes de bétail. J'entends parler de projets d'attaque et d'invasion. « Nous avons des alliés puissants, dit un des orateurs; avec eux, nous sommes sûrs de la victoire; c'est le moment de nous venger de nos ennemis, de nous enrichir de leurs dépouilles, » J§ reconnais dans ces paroles les funestes effets «les conseils

d'Ibrahim; ainsi les indigènes favorisent eux-mêmes le fléau qui

ruine leur pays.

La religion des tribus du Nil-Blanc se compose de croyances vagues, de superstitions grossières, qui semblent plutôt un vestige des antiques traditions qu'un culte véritable. La plupart

Indigène du Nil-Blanc.

du temps , les indigènes ont même oublié le sens des pratiques qu'ils conservent encore. Quelques-uns, par exemple, ont la bizarre coutume d'exhumer les morts, après les avoir laissés ensevelis sous terre pendant un mois; tous célèbrent avec de grandes réjouissances le lever de la lune nouvelle; mais si on leur demande ce que signifient ces usages : « Nous n'en savons rien, répondent-ils; nous faisons cela parce que nos pères le faisaient. » Tout porte à croire que les cérémonies religieuses

observées chez ces peuplades sont le souvenir d'un culte ancien détruit par l'envahissement de la barbarie. Pourtant, chez ces êtres dégradés , on trouve parfois un fonds d'intelligence et de droiture qui montre qu'ils ne sont pas d'une manière irrémédiable voués à la corruption ; ils seraient capables de connaître les grandes vérités qui donnent la vie aux âmes; je suis frappé des aperçus judicieux qu'ils laissent échapper; leur esprit a des clartés qui m'étonnent. Néanmoins j'essaye en vain de leur inspirer le désir d'un état social moins grossier; je parle au chef de la tribu des sciences et des arts de l'Europe; il m'écoute avec intérêt; puis, ayant réfléchi quelques instants, il répond :

« A quoi nous servirait tout cela? Nous sommes plus heureux que vous, puisque nous avons moins de besoins, et qu'il nous est aisé de les satisfaire. Nos bestiaux suffisent à notre nourriture, nos femmes pourvoient aux soins du ménage; la guerre et la chasse sont nos principales occupations , celles que nous trouvons les plus dignes de nous.

— Et les douceurs de la vie civilisée , la sécurité dont nous jouissons, les comptez-vous pour rien?

-— N'y a-t-il jamais parmi vous de disputes ni de combats? » réplique le sauvage en me regardant avec finesse.

Mon philosophe africain est, comme tous les philosophes, entêté de ses opinions ; mais , à la manière vive et piquante dont il les défend, on voit qu'il possède des facultés naturelles qui, développées par l'éducation , le mettraient au niveau des races les mieux douées. Nous abordons les questions religieuses; il professe le matérialisme le plus complet; il ne croit ni à l'existence de l'âme, ni à la vertu, ni à la justice divine. Les raisonnements sur lesquels il s'appuie , fort semblables à ceux de nos incrédules, me rappellent le mot si connu : « Il est impossible de prouver avec plus d'esprit que l'on n'est qu'une bête. » Quel dommage que tant d'aptitudes précieuses soient stérilisées par l'influence funeste de la vie sauvage, par l'action plus pernicieuse encore d'une civilisation que représentent seuls les marchands d'esclaves.

26 Novembre. — Ibrahim a terminé ses ténébreuses transac^ tions. Il ne ramène pas d'esclaves; il craindrait peut-être de les montrer devant moi, maïs il a une quantité considérable d'ivoire

et de bestiaux. L'abondance règne dans son camp; car il obtient des indigènes toutes sortes de provisions en échange d'un bœuf ou d'une vache. Quant à moi, qui n'ai que des verroteries à leur offrir, je subis une dure abstinence. Depuis plusieurs semaines je n'ai eu qu'une seule fois de la viande de boucherie; je me dédommage avec le gibier; je fais une guerre implacable aux oies sauvages, aux grues, aux antilopes.

Un jour que la chasse m'a entraîné plus loin que de coutume, la fatigue m'oblige à m'arrêter sur la lisière d'un bois épais. Tout à coup des cris aigus retentissent à peu de distance. Je me lève surpris ; car je ne croyais trouver dans cette solitude aucun être humain. Une jeune négresse se précipite hors du fourré. Malgré la vitesse de sa course, je vois sur ses épaules nues de larges traces sanglantes ; elle est poursuivie par quatre ou cinq Arabes, armés de fusils.

« Arrête! crie l'un d'eux, ou je te tue. » Déjà il pose le doigt sur la détente; je me jette au-devant du furieux.

« Qu'a fait cette femme pour mériter un pareil traitement? »

L'homme, qui est un des lieutenants d'Ibrahim, tourne la tête et me reconnaît.

« Vous ici! par l'enfer! je ne .m'attendais pas à vous rencontrer. »

Puis, se retournant, il ajoute d'un air calme :

« Cette négresse est à moi; je l'ai prise pour femme, et j'ai, suivant l'usage du pays, payé à son père une dot de dix vaches.

— Ce n'est pas vrai! s'écrie la jeune fille, qui, me voyant prendre sa défense, s'est approchée de moi. Les trafiquants ont pillé notre village , brûlé nos habitations , et ils m'ont emmenée prisonnière avec une vingtaine d'autres femmes. Mon père avait pu s'échapper; hier matin il est revenu; il apportait de l'ivoire pour ma rançon; mais les Turcs l'ont chassé à coups de courbatch. Ils m'ont aussi cruellement battue, et maintenant...

— J'espère bien que vous ne croyez pas un mot de ces mensonges , » interrompt l'Arabe.

Je me trouve fort embarrassé; j'éprouve une vive compassion pour la jeune négresse. Ses larmes, l'accent de vérité de ses paroles, ce que je sais des habitudes des trafiquants, tout assure qu'elle ne songe pas à me tromper; mais Ibrahim supporte

avec peine ma présence; il me cache avec soin son odieux commerce d'esclaves. S'il apprend que j'en suis instruit, il va certainement me prendre en haine ; car il me considère comme un espion. Or ma sécurité dépend trop de lui pour que je puisse le blesser aussi ouvertement.

« Il est possible qu'elle soit votre femme, dis -je à l'Arabe; mais, puisqu'elle ne vous aime pas, pourquoi la garder? Laissez-la plutôt retourner chez son père; je vous dédommagerai de cette perte. »

Le drôle, content de l'échappatoire que je lui offre, s'empresse de le saisir. Quelques piastres arrangent l'affaire, et, de crainte qu'après mon départ la jeune esclave ne soit de nouveau poursuivie par ses ravisseurs, je la renvoie chez les siens sous l'escorte de Mikaël.

Malgré la précaution que j'ai eue de dissimuler mes sentiments véritables, cet incident ne laisse pas, comme je l'ai craint, d'augmenter la froideur d'Ibrahim à mon égard. Le vakil comprend que je ne suis pas dupe de ses manèges; une colère sourde s'empare de lui. Pour mettre fin le plus tôt possible à cet état de choses , je le presse de continuer le voyage ; mais il a concerté avec le chef une expédition plus profitable encore que la première razzia; il me demande un nouvel ajournement. Fatigué de ces interminables délais, je propose à Ibrahim de me donner vingt-cinq à trente hommes pour compléter mon escorte. Ils m'accompagneront jusqu'à l'Ounyoro, le pays des lacs. Une fois dans ce grand royaume, je me mettrai sous la protection du prince Kamrasi , et je laisserai les trafiquants retourner auprès de leur chef.

Ibrahim ne demande pas mieux que de se débarrasser de mon importune compagnie; il ne compte pas sous ses ordres moins de trois cents Arabes , et peut sans s'affaiblir en détacher quelques-uns. Je promets de donner une double solde aux trafiquants qui me suivront ; à la condition toutefois qu'ils s'abstiendront de pillage. Le soir même je fais mes préparatifs de départ, en me félicitant d'avoir réussi à séparer ma cause de celle d'une bande de voleurs.

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