CHAPITRE XVI
Négociations pour entrer dans l'Ounyoro. — Le chevreau propitiatoire. — Une hospitalité antiécossaise. — Kamrasi. — Un mendiant royal. — L'Ouganda habité par des monstres féroces qui dévorent les hommes.
29 Décembre. — La largeur du Nil me sépare seule de Magungo; là je trouverai d'amples approvisionnements. Je donne à deux de mes Arabes Tordre de traverser à la nage pour demander une barque. Aussitôt une foule d'indigènes armés de lances surgissent comme par enchantement sur la rive opposée. Un homme monté sur un canot s'avance vers moi.
« Qu'est-ce qui vous amène en ce pays? Que peut- il y avoir de commun entre vous et les Ounyoros?
— J'apporte des présents à votre kamma (roi), et c'est à lui seul que j'expliquerai le motif de mon voyage.
— Alors faites-lui demander s'il veut vous recevoir.
— Je n'y ai pas manqué; mais mon messager s'est probablement égaré en route. J'irai chercher moi-même la réponse.
— Kamrasi est un grand prince; on n'est pas admis tout de suite en sa présence. Attendez le retour de votre envoyé; nous ne pouvons vous laisser entrer sur notre territoire sans l'autorisation du roi. »
J'essaye de vaincre par des présents la résistance dès indigènes; tous mes efforts sont inutiles. Aucun d'eux ne consent même à me donner sur le pays le moindre renseignement.
« Nous sommes trop jeunes pour rien savoir, » disent les vieillards avec un sourire.
« On nous défend de parler » s'écrient les enfants d'un air de terreur.
Deux semaines se passent ainsi. Ma situation est des plus critiques. Comment continuer mon voyage si le roi de l'Ounyoro refuse de me laisser passer? Cependant nos vivres s'épuisent, le gibier manque et les naturels ne veulent rien fournir. Je me vois contraint de diminuer les rations, au risque d'exciter parmi mes hommes des murmures inquiétants. Les indigènes que j'avais engagés en qualité de porteurs désertent les uns après les autres, ce qui augmente encore mon embarras; car je n'ai qu'un petit nombre de bêtes de somme. Les Ounyoros ont même cessé de parlementer avec moi; ils me laissent, sur un radeau formé de roseaux liés ensemble , pousser des reconnaissances le long du Victoria-Nil ; mais ils font bonne garde sur les bords du fleuve.
Je ne puis attendre indéfiniment. Mikaël est mort ou bien il est retenu prisonnier. Le seul parti qui me reste à prendre est de forcer le passage , et de venger mon fidèle serviteur si le roi l'a fait périr. J'ai soixante Arabes, tous coquins déterminés, avides de combattre. Je possède d'excellents fusils; peut-être réussirai-je à intimider les indigènes.
Avant de me résoudre à employer ce moyen extrême et d'un succès douteux, je tente une fois encore les voies diplomatiques. Je m'approche du bord méridional du fleuve; et, m'adressant aux Ounyoros :
« Je ne crois pas que Kamrasi soit un grand roi , ce n'est qu'un prince barbare, un misérable poltron, puisque au lieu d'accueillir mon messager, il le retient traîtreusement, et qu'une poignée d'hommes suffit pour l'effrayer. »
Les indigènes refusant de répondre, je cherche des arguments plus propres à les convaincre :
« Je venais en ami , j'apportais à votre kamma de riches présents; je les garderai pour d'autres. Quant à lui, ma poudre et mes balles le feront repentir de sa conduite; car je suis décidé à passer, qu'il le veuille ou non. »
Cette menace triomphe du mutisme des Ounyoros. Ils paraissent en proie à un trouble extrême; ils s'agitent, gesticulent, se consultent à la hâte. Enfin un vieillard , qui est sans doute le chef de Magungo, me supplie d'avoir encore un peu de patience; il m'assure que Kamrasi me donnera satisfaction ; car le grand kamma aime les blancs et n'a jamais fait de mal aux étrangers qui sont venus dans ses États.
« Eh bien ! soit. Je veux montrer à votre roi combien mes intentions sont pacifiques. Je resterai ici jusqu'à ce que le huitième soleil soit levé; si le kamma n'a pas alors fait droit à ma demande, qu'il s'en prenne à lui-même des maux qui pourront suivre. »
Afin de donner plus de force encore à mes arguments, j'étale devant le vieux chef mes carabines.
« Combien d'ennemis un de vos guerriers peut-il tuer avec sa lance dans un combat ?
— Nos braves en abattent souvent cinq ou six.
— Voici des armes qui portent la mort à une grande distance, et dont les coups sont toujours sûrs. Avec elles, chacun de nous tuerait facilement douze hommes dans l'espace d'une minute. »
Tandis que l'Ounyoro considère avec un respect mêlé de terreur le merveilleux engin, je tire d'une caisse des étoffes brodées d'or, des colliers de verroteries d'une grosseur et d'un éclat peu communs, et je lui dis que tous ces objets appartiendront au kamma, s'il me traite d'une manière digne de moi. Bref, le nègre se retire ébloui, fasciné.
Avant que le délai convenu soit expiré, je remarque sur la rive une animation extraordinaire; un canot se détache du bord et fait force de rames vers mon campement. Il est monté par Mikaël, qui m'apporte une invitation en règle de Kamrasi; en outre , le roi promet gracieusement de me fournir des vivres et une escorte. Il y met toutefois une condition : je ne dois pas amener avec moi plus de vingt hommes. Cette restriction ne me surprend pas ; car j'ai entendu parler du caractère défiant du
prince ounyoro, et les malheurs qui ont suivi le passage de Speke et de Grant dans ses États justifient trop bien sa prudence. Après le départ des explorateurs anglais, les trafiquants se sont autorisés de leur nom pour revenir dans le pays , où ils ont récompensé l'hospitalité des indigènes par le meurtre et la trahison.
Les conditions de Kamrasi, loin de me déplaire, s'accordent avec mes désirs. J'ai pris l'engagement de congédier, sur les frontières de l'Ounyoro, les hommes qu'Ibrahim m'a prêtés, et mon escorte personnelle, réduite par les désertions, ne s'élève guère au delà du chiffre fixé par le roi.
Le soir même, je traverse le Victoria-Nil. Les indigènes m'accueillent par un concert assourdissant de cornets et de flageolets ; des hommes munis de torches et armés de lances me conduisent en grande pompe à l'habitation qui m'a été préparée dans le village. Les Ounyoros ne ressembent pas aux sauvages nus et grossiers que nous avons rencontrés depuis Khartoum. Ils sont vêtus de robes dont la forme rappelle la tunique romaine. Le tissu a la couleur du cuir tanné, la souplesse du coton et l'aspect du velours; les Ounyoros le fabriquent avec l'écorce d'une espèce particulière de figuier. Les femmes portent une double jupe assez gracieuse, faite de la même étoffe, et quelques-unes ont en outre la poitrine à demi couverte par une sorte de plaid, jeté en travers sur les épaules.
Magungo est situé sur une hauteur d'où l'on domine tout le pays; nous jouissons de la vue splendide de P Albert -Nyanza; un air fortifiant nous retrempe , et nous avons maintenant une table copieusement servie; car les Ounyoros, pour se conformer aux ordres du roi, nous apportent chaque matin de la volaille, des œufs, des patates, du lait caillé, du beurre, etc. Ouelda est déjà presque rétabli. La jeunesse a en elle d'inépuisables ressources; il a regagné son appétit et sa belle humeur; notre régime actuel achève de le guérir.
20 Janvier 1869 . — L'escorte promise par Kamrasi est arrivée. Le monarque ounyoro veut me donner une grande idée de sa puissance; il m'envoie, autant pour me surveiller que pour me faire honneur, cinq cents hommes commandés par un de ses principaux officiers.
DANS L'AFRIQUE ORIENTALE IftQ
Nous quittons Magungo, confiants et joyeux. Nos guides indigènes ont sacrifié deux jeunes chevreaux à l'esprit des montagnes et des bois pour se le rendre favorable. Un mganga, sorte de prêtre indigène, a tué les victimes et jeté leurs membres sur le chemin, dans la direction que nous devons suivre; tous nos hommes ont foulé aux pieds ces restes sanglants, précaution indispensable à qui veut s'assurer un bon voyage.
Quelques jours de marche au milieu d'un pays fertile et accidenté nous conduisent à la Kufïo, rivière dont les eaux vaseuses et indolentes coulent lentement à travers une plaine marécageuse. Depuis Magungo, nous nous sommes constamment dirigés vers le sud-est, et nous nous trouvons maintenant tout près du Victoria-Nil, qui, entre l'Albert-Nyanza et M'rouli, la capitale de - l'Ounyoro, décrit un arc dont nous avons suivi la corde. Une demi-heure après, le chef de l'escorte donne l'ordre de faire halte.
« Voici le lieu que le grand kamma vous assigne pour résidence, » me dit-il.
Je regarde avec curiosité autour de moi : tout est triste, morne, solitaire; trois ou quatre huttes misérables, et qui paraissent désertes, s'élèvent seules sur les rives de la Kufïo.
« Vous ne prétendez pas me loger dans ces affreuses cabanes?
— Les Banas (Européens) qui vous ont précédés dans le pays n'ont pas eu d'autre demeure.
— Est-ce ainsi que votre roi pratique l'hospitalité? Des voyageurs comme moi doivent être reçus dans le palais.
— Vous n'en êtes pas loin; mais le kamma refuse de vous laisser entrer dans M'rouli , parce qu'il sait les sortilèges dont vous êtes capable. Vous pouvez, assure-t-on, dessécher les fleuves , engloutir les montagnes , frapper de mort en quelques instants une armée entière.
— Ajoutez à cela que, dans mon pays, un peu de vapeur suffit à nous transporter avec la rapidité de l'hirondelle. Nous nous servons de la foudre pour transmettre nos messages; mais ce pouvoir merveilleux, l'homme blanc le doit au travail, non à la magie. Si j'étais le sorcier dangereux que vous croyez, je commencerais par abîmer sous les eaux la demeure de votre roi, pour le punir de son mauvais accueil.
— Gardez-vous-en bien. Le grand kamma est puissant. Il se vengerait. »
Malgré cette fière réponse , l'Ounyoro n'est pas aussi rassuré qu'il veut le paraître. Il se retire en promettant d'instruire Kamrasi de mes réclamations; mais, pour le moment, je suis réduit à m'installer dans les tristes huttes qui, avant moi, ont abrité Speke, Grant, Baker et sa femme. Je considère d'un œil ému le sol humide foulé par les illustres voyageurs pendant les longs mois de leur réclusion; je cherche dans tous les recoins si je ne trouverai pas des traces de leur passage. Un clou fixé près de la porte dans une tige de bananier attire mon attention. Il est placé à un mètre et demi environ au-dessus du sol, et de façon à recevoir de l'entrée quelques rayons de lumière. Peutêtre la gracieuse lady Baker y suspendait -elle le miroir devant lequel, au grand ébahissement des sauvages, elle peignait sa soyeuse chevelure blonde.
29 Janvier. — Après bien des pourparlers, le méticuleux prince ounyoro consent à m'accorder une audience. Son palais est situé sur un petit promontoire, au confluent du Victoria- Nil et de la Kuffo; il a choisi cette position, regardée comme inexpugnable, pour se mettre à l'abri des incursions d'un de ses frères, le rebelle Rionga, qui a établi son camp à quelques lieues vers le sud, dans une île située au milieu du fleuve. Un village composé de plusieurs centaines de huttes s'étend auprès de la demeure du « chef de tous les rois », ainsi se fait appeler Kamrasi; mais je ne suis pas admis à le traverser, tant on redoute mes maléfices. L'Ounyoro qui m'accompagne me conduit par une ruelle détournée au palais de mon hôte.
Kamrasi est un bel Africain, âgé de quarante -cinq ans environ, d'une taille élevée, d'une figure régulière; ses traits ont une expression astucieuse et pensive. D'après la coutume du pays, on lui a, dans son enfance, arraché les dents incisives et canines de la mâchoire inférieure. Son front, large et bien fait, est, ainsi que son nez, sillonné de profondes cicatrices; une tunique de tissu d'écorce, fortement serrée à la taille et tombant jusqu'aux genoux, forme son seul vêtement. Un tabouret de cuivre, placé sur un tapis de peaux de léopard, lui sert de trône. A ses pieds sont rangés ses principaux officiers,
accroupis sur la paille qui couvre le sol. Pour moi , qui ne veux pas me tenir dans cette attitude servile, j'ai eu soin de me munir d'un pliant. Après avoir adressé à Kamrasi un salut respectueux , je m'assieds sans attendre qu'on m'y invite.
La tête appuyée sur sa main, le coude posé sur ses genoux, le roi me regarde assez longtemps en silence. Enfin il m'adresse d'un air soupçonneux différentes questions sur le but de mon voyage.
« Plusieurs Danas sont déjà venus visiter les grands lacs ; quel intérêt peuvent-ils avoir à cela?
— C'est l'amour de la science qui fait mes compatriotes puissants et forts. Nous voulons connaître la cause, l'origine de toutes choses; nous remontons aux sources des fleuves, comme nous cherchons 4'explication des phénomènes de la nature. C'est ainsi que nous sommes devenus un grand peuple , plus grand que vous n'en pouvez avoir l'idée au fond de vos déserts; mais ne craignez pas de me tendre la main , je vous apprendrai nos arts, je vous ferai part de nos richesses. »
L'œil perçant de Kamrasi ne m'a pas quitté. Son visage impassible ne laisse rien paraître de ses sentiments. Il s'excuse de m'avoir retenu sur la frontière; les amis de Speke et de Baker ont exercé tant de ravages dans le pays , qu'il devait se défier aussi de moi. Maintenant il sait que je n'ai rien de commun avec les trafiquants , et je puis compter sur son désir de m'être utile.
Je saisis l'occasion pour lui représenter que le marais pestilentiel où il m'a confiné ressemble plutôt à une prison qu'à un lieu propre à loger un hôte et un ami. Il élude froidement mes réclamations , et s'informe des présents que j'ai à lui offrir. J'ai apporté avec moi un manteau de soie brodé d'or, un fusil à deux coups, des bracelets de cuivre, des colliers de perles, plusieurs écharpes, une longue-vue, etc. Deux indigènes, rampant sur les mains et sur les genoux, se chargent de remettre ces objets au kamma. Arrivés devant son trône, ils frappent le sol de leur front, selon l'étiquette ounyoro. Kamrasi accepte gravement mes dons , sans témoigner ni plaisir ni surprise. Presque aussitôt, sous prétexte qu'il va pleuvoir, il met fin à l'audience. Je suppose toutefois que, s'il me congédie aussi brusquement, ce n'est pas dans la crainte de m'exposer à l'orage, mais bien
plutôt afin d'être libre d'examiner à loisir les présents qu'il a reçus.
4 Février. — Kamrasi m'a fait prévenir qu'il a l'intention de m'honorer de sa visite. En conséquence, je décore ma hutte avec tout le luxe possible à un voyageur; les parois disparaissent derrière les draperies dont je les revêts; çà et là des bannières et des cornes d'antilope sont disposées en trophée. Je recouvre d'un tartan une grande caisse d'étain, et, devant ce trône improvisé , je place un tapis de fourrure.
Ces préparatifs sont à peine achevés, qu'un bruit de rames annonce l'approche du roi. Il regarde autour de lui d'un air de défiance, comme s'il craignait à chaque pas des embûches secrètes. Les frais d'imagination que j'ai faits pour le recevoir, n'ont pas l'air de lui plaire; ses serviteurs ont apporté quelques peaux de léopard sur lesquelles il s'assied à l'entrée de la hutte. Je le presse d'accepter le siège qui lui a été destiné; il s'y refuse. Puis, sur mes instances, il réplique d'une voix brève :
« Montrez-moi ce qu'il y a dessous, que je sache si vous n'y avez pas caché quelqu'une de vos machines diaboliques.
— Dans mon pays , un tel soupçon serait une offense. Je me suis confié à votre loyauté; pourquoi douter de la mienne? »
En parlant ainsi, j'ai fait un signe à Ouelda; il retourne la caisse, et montre au roi que le fond est parfaitement vide. Kamrasi, un peu honteux, se rend enfin à mon invitation; mais il ne reste pas longtemps assis. Après m'avoir questionné d'un air d'indifférence sur les usages de l'Europe, il se met à passer en revue le chétif mobilier de la hutte : angareps , couvertures , couteaux de table, moustiquaires, albums, casseroles, etc. Chacun de ces objets excite sa convoitise; il demande que je lui en fasse présent. Bien différent du bon vieux Katchiba, qui admirait toujours sans jamais exiger rien, il a l'air de tout dédaigner, et il voudrait tout avoir. La boîte de pharmacie attire surtout son attention. Plusieurs de ses enfants étant morts en bas âge, il désire obtenir un remède ou un talisman qui empêche le retour d'un malheur pareil. Je lui donne quelques médicaments inoffensifs, qu'il reçoit avec sa royale froideur.
Malgré le peu d'affabilité de ses manières , Kamrasi n'est pas
Afrique orientale
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cruel. Je m'attendais à voir un de ces affreux despotes nègres qui se font un jeu de la vie des hommes; je trouve un prince qui gouverne ses sujets avçc douceur, et ne punit de mort que les grands coupables. Ses femmes, paraît- il, sont mieux traitées que celles de la plupart des chefs africains; il n'exige d'elles aucun travail et les entoure d'une foule de serviteurs ; elles ne pourraient, du reste, s'en passer, car elles ont la réputation d'être d'une beauté merveilleuse. Or la beauté dans ce pays consiste à posséder un énorme embonpoint, qui rend incapable de se mouvoir. Les coquettes de l'Ounyoro arrivent à ce résultat enviable en se gorgeant de lait, à l'exclusion de toute autre nourriture.
9 Février. — L'insalubrité de ma demeure marécageuse épuise rapidement mes forces; Oueldane tarde pas à en ressentir aussi la funeste influence; de fréquents accès de fièvre minent sa frêle organisation, et je commence à regretter vivement de l'avoir emmené. Je dépêche à Kamrasi messager sur messager pour lui demander de fixer le jour du départ; mais le roi, tout en me redoutant comme un dangereux magicien , veut obtenir mon aide dans la guerre qu'il soutient contre Rionga. Je lui fais répondre qu'un puissant prince comme lui n'a pas besoin d'assistance étrangère pour triompher de la révolte; d'ailleurs je suis un homme de paix. J'ai pris pour règle de ne jamais intervenir dans les querelles des indigènes. Kamrasi ne se tient pas pour battu; mais, avant de revenir à la charge, il m'accable d'un autre genre d'importunités. 11 m'a envoyé des vaches et des chèvres; il s'étonne que je lui fasse si peu de présents. En conséquence, il m'invite à lui offrir mes meilleures carabines. Avec ces armes , il mettra en fuite les partisans de son frère. Je lui réponds en riant qu'il faudrait pour cela savoir s'en servir, et il n'ose pas même toucher au fusil que je lui ai déjà donné.
En effet, toutes les fois que Kamrasi veut faire entendre aux chefs qui composent sa cour « le tonnerre des blancs », il envoie chercher Mikaël; et, pendant que mon Abyssin décharge l'arme, il a grand soin de se placer derrière lui, aussi loin que possible.
Sur les instances du roi, je lui remets cependant un second
fusil avec une provision de poudre et de balles. Il me demande alors le talisman qui me sert à reconnaître ma route au milieu des déserts. Je devine qu'il veut parler de la boussole ; et , comme j'ai plusieurs de ces instruments , je lui en donne un , avec les instructions nécessaires. Sou avidité cependant n'est pas encore satisfaite; il lui faut des perles, il lui faut des aiguilles; il ambitionne la possession d'un canif. Plus je cède à ses désirs, plus sa convoitise augmente. Je finis par lui dire avec ironie que je croyais avoir affaire à un roi , non à un mendiant. Cette réponse le déconcerte et me débarrasse pour un jour de ses obsessions; mais, dès le lendemain, il me fait demander un crayon avec le* quel il m'a vu prendre des notes. Quelques heures après, il vient dans ma hutte , où il se livre à une perquisition en règle. Un morceau de savon rose et parfumé le séduit par son agréable odeur. Il le porte à sa bouche; mais il l'en retire bien vite en faisant une affreuse grimace.
« C'est un fruit de votre pays? demande-t-il.
— Non, non. Nous nous en servons pour enlever sur notre peau la poussière et les souillures.
— Ah! sans doute, vous êtes blanc; c'est une couleur salissante. Mais, continue-t-il en regardant avec satisfaction ses mains noires, cela me serait inutile, à moi. »
Le jour suivant, j'envoie Mikaël porter à Kamrasi de riches présents d'adieu ; car je veux partir sans tarder davantage. . « Le Bana est bien pressé , » répond sèchement le roi.
lime retient une semaine encore, dans l'espérance de m'arracher de nouveaux dons; mais j'ai réfléchi que le meilleur moyen d'obtenir mon congé, c'est de ne plus accorder la moindre chose, et, au contraire, de demander beaucoup. Le délabrement de ma santé autorise, du reste, mon exigence. Tantôt je me plains que le bétail est trop maigre; tantôt je réclame de la volaille, des fruits, etc. Je réussis de la sorte à inspirer au roi le vif désir de se débarrasser d'un hôte aussi incommode. Il me donnerait sans tarder une escorte, si je retournais vers le nord; mais j'ai annoncé l'intention de visiter le Victoria -Nyanza et la source du Nil. Or le roi du pays est en hostilité perpétuelle avec Kamrasi. L'ombrageux souverain a peur que le zèle géographique ne soit pas l'unique mobile de mon voyage. Si j'allais me liguer avec les ennemis de l'Ounyoro? Pour prévenir une
éventualité aussi redoutable, on me fait de l'Ouganda la description la plus décourageante. Un prince d'une atroce barbarie gouverne ce royaume; il se fait un jeu de la vie des hommes, et ne passe point de jour sans tremper ses mains dans le sang de plusiaurs victimes. Rien pour lui n'est sacré; le titre d'hôte ne me sauvegardera point, car M'tessa ne connaît d'autre loi que ses caprices. Bref, je ferais beaucoup mieux de renoncer avoir le Victoria-Nyanza que de courir de pareils risques.
Je réponds tranquillement à Kamrasi que s'il ne veut pas me donner d'escorte, je m'en passerai. Avec ma boussole, je saurai bien trouver la route de l'Ouganda; et, quant aux périls qui m'y attendent, je suis résolu à les braver. Le roi, n'osant me retenir de force, se décide enfin à m'envoyer des guides. De cette façon, il sera du moins renseigné sur mes démarches.
16 Février. — Les hommes qui m'accompagnent, armés de lances et de boucliers, affublés de peaux de léopard, la tête ornée de cornes d'antilope pour se préserver des sortilèges, ressemblent à une bande de démons ou à une troupe de jongleurs, plutôt qu'à une escorte destinée à protéger un voyageur paisible. Ils emportent peu ou point de vivres; ce sont les habitants que nous rencontrerons qui doivent payer les frais du voyage.
Un fâcheux contretemps vient me retarder : mon escorte indigène a déserté en masse. Le chef a entendu dire que la nouvelle de mon arrivée s'étant répandue dans l'Ouganda, le roi de ce pays a envoyé des messagers pour m'inviter à ne point passer sans l'aller voir. Jusqu'ici rien de mieux. Je suis charmé d'apprendre les dispositions bienveillantes du terrible M'tessa; mais son nom suffit à répandre l'effroi parmi les Ounyoros, et mes guides, craignant d'avoir maille à partir avec les Ougandas, ont bravement pris la fuite. Grande est ma perplexité. Malgré la fière attitude que j'ai prise devant Kamrasi, je suis loin de pouvoir me passer du secours des indigènes. Je puis, il est vrai, compter sur la fidélité de mes Arabes. Ma fermeté, jointe aux bons traitements, les a disciplinés; jamais on ne reconnaîtrait en eux les mutins de Gondokoro. Par malheur, ils ne sont que quinze.
La vue des colliers de perles que je promets aux hommes
qui voudront me servir de porteurs décidé cependant les habitants d'un village voisin. Je me traîne péniblement d'étape en étape, triste, alangui, n'ayant souvent pour dîner que des graines de lullaboun, petite céréale d'un goût amer fort déplaisant. Près de la frontière , je rencontre enfin les envoyés de M'tessa. Les bruits qui avaient effrayé les Ounyoros n'étaient point mensongers ; je comprends même, en voyant le nombre et la mine guerrière des Ougandas , la terreur de mes guides.
« C'est bien cela, dit l'officier qui commande la troupe , après m'avoir considéré d'un œil scrutateur : barbe longue, cheveux lisses , peau blanche , vêtements étroits ; vous êtes le frère de Speke et de Grant! »
Mis sur ce terrain, nou? faisons bien vite connaissance. Les deux voyageurs anglais ont laissé dans l'Ouganda des souvenirs si sympathiques , ils ont tellement émerveillé les habitants , que tout Européen est sûr de recevoir un excellent accueil. L'indigène qui me donne ces détails se nomme Maribou. Chargé d'escorter Grant, il a eu des rapports fréquents avec les illustres explorateurs.
« Avez-vous comme eux, me demande-t-il, le pouvoir de foudroyer à distance, de rendre la santé, de -faire venir au bout de vos talismans les objets les plus éloignés, pour que l'on puisse les examiner à l'aise ?
— Certainement. Tenez, regardez là-bas. Voyez-vous ce nuage grisâtre?
— Oui. Ce doit être une montagne.
— Fort bien. Mettez ici votre œil, dis-je en plaçant une lunette devant l'officier indigène. Maintenant ne distinguez -vous rien de plus?
— Merveille du ciel! on dirait que la colline est à portée de ma main! Voilà un bouquet d'arbres, un ruisseau, des huttes, un troupeau de vaches.
— Je vous montrerais des choses bien plus étonnantes si vous veniez dans mon pays. *
Tout en parlant des arts de l'Europe, nous atteignons le village voisin. Les naturels se sont enfuis à notre approche. Maribou s'y installe comme dans une province conquise. Les districts ougandas que nous traversons ensuite pour nous rendre auprès du roi ne sont pas traités avec plus de ménagement. Comme
dans TOunyoro, les habitants sont tenus de nous fournir les approvisionnements nécessaires; mais ils ne se conforment pas toujours aux instructions de leur prince; ils aiment mieux abandonner leurs demeures que de s'exposer aux violences des gens de M'tessa. Un jour cependant, nos hommes sont mis en grand émoi : les habitants d'une bourgade se sont réunis en armes et menacent de nous barrer le passage; car, la nuit précédente, un enfant et deux jeunes filles ont été capturés, afin d'extorquer une rançon.' Fort embarrassé , Maribou me demande de tirer sur la foule.
« Un seul coup de votre fusil chassera cette canaille.
— Non pas. Rendez d'abord les prisonniers, nous verrons ensuite.
— Mais ce sera enhardir les rebelles.
— Alors donnez-moi votre parole qu'aussitôt le rassemblement dispersé, vous mettrez en liberté les captifs. »
L'arrangement conclu, je charge à poudre une carabine, et je fais feu. La détonation produit un effet magique. Les indigènes, saisis de terreur, se sauvent en désordre vers le village. Jamais volée de pigeons ne s'enfuit plus effarée. Maribou rit aux larmes. Bientôt, observant qu'aucun blessé ne reste étendu sur le sol :
« Vos fusils ne foudroient donc pas? s'écrie- t-il d'un air de désappointement.
— Ils auraient tué si j'avais voulu; mais il me suffisait de faire peur à ces pauvres diables. »
Cependant nous approchons de la kibonga ou résidence royale, et nous ne tardons pas à voir cesser les scènes de désordre, tout acte de violence étant sévèrement défendu dans un rayon de dix lieues autour du palais. Des troupeaux de bœufs et de chèvres paissent en sûreté le long de la route ; aucun homme de l'escorte n'ose y toucher, bien que les provisions soient rares; mais les habitants de ce district constituent l'aristocratie de l'Ouganda et jouissent d'immunités particulières.