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CHAPITRE XVII

La Kibouga. — Réception pompeuse. — Souvenirs de Speke et ch Grant. — Capri.es sanglants d'un despote. — Orgueil naïf de MUssa. — Son opinion sur le mariage. — Visite à la reine mère. — Consultation médicale. — Les sources du Nil et le Victoria -Nyanza. — Scène d'adieu.

22 Février. — Le palais de M'tessa, placé sur une colline, s'aperçoit de fort loin et domine majestueusement le paysage. Cest un groupe de huttes spacieuses qui servent de demeure aux officiers du roi, à ses femmes et à sa mère. Nul profane ne saurait habiter dans l'enceinte consacrée par la présence du prince. J'avais eu l'orgueilleux espoir d'y être admis sur-lechamp; mais Maribou m'avertit que l'étiquette ne le permet pas. Il m'engage à faire connaître mon arrivée par une salve d'artillerie, puis à me tenir tranquillement dans la hutte qui m'a été préparée au pied de la colline, en attendant qu'il plaise à M'tessa de me recevoir.

Le monarque Ouganda se montre cependant bon prince , et ne prolonge pas indéfiniment les délais. Le lendemain matin, une demi-douzaine de jeunes négrillons, les pages de Sa Majesté africaine , viennent m'annoncer que leur maître me donnera audience dans l'après-midi. Je revêts un riche costume albanais brodé d'or; car mes habits parisiens paraissent véritablement trop étriqués auprès des manteaux de peaux d'antilope et des longues tuniques flottantes de mes sauvages amis. A l'heure indiquée, je me rends en grande pompe au palais de M'tessa. La bannière aux trois couleurs flotte devant moi; Maribou et plusieurs autres officiers m'accompagnent. A ma suite marchent mes quinze Arabes , drapés dans des plaids de laine rouge et chargés des présents que je veux offrir au roi : verroteries précieuses, étoffes, armes, poudre, balles, candélabres de bronze , paquets de bougie, boîtes d'allumettes, albums de gravures.

La porte extérieure du palais glisse lourdement sur elle-même, en agitant une clochette placée au-dessus , et je passe sous une corde à laquelle sont suspendus plusieurs talismans. Une large cour donne accès à une vaste hutte surmontée d'un toit fort élevé : c'est la salle d'audience. Un grand nombre d'Africains , tête nue, vêtus avec recherche de peaux d'antilope, sont accroupis en cercle, le visage tourné vers l'entrée de la pièce, au fond de laquelle se tient Sa Majesté M'tessa. On me fait signe de m'arrêter. Au bout de quelques minutes , les courtisans passent par une barrière qui vient d'être ouverte. Je me dispose à les suivre; mais un garde ferme la porte, et je demeure où je suis, c'est-à-dire en plein soleil. Quand tous les préliminaires prescrits par le cérémonial sont enfin terminés , on m'introduit auprès du roi, et je fais placer mon tabouret en face du banc de gazon qui lui sert de trône.

M'tessa est un beau jeune homme, grand, bien fait, aux manières vives et enjouées; ses yeux très proéminents annoncent l'intelligence; sa chevelure laineuse, arrangée avec soin, forme au-dessus de sa tête une sorte d'aigrette; sa tunique de fin tissu d'écorce est nouée sur l'épaule droite, d'où elle retombe en plis savamment disposés. Les verroteries qui ornent ses bras et son cou témoignent d'un goût parfait dans le choix des couleurs. De temps en temps une jeune fille, debout à ses côtés, lui présente une coupe pleine de vin de banane. Après en avoir bu, il s'essuie la bouche avec une serviette en tissu d'écorce. Le karnaraviona (commandant en chef), seul homme auquel il soit permis de s'asseoir en sa présence, se tient à ses pieds ; à gauche se trouvent une de ses sœurs et plusieurs femmes qui me regardent curieusement, échangeant à voix basse leurs observations railleuses.

Je brûle d'engager l'entretien; mais j'ignore la langue du pays , et aucun de mes interprètes n'ose adresser la parole au roi sans être interrogé. Une demi-heure se passe ainsi. Les courtisans, accroupis autour de M'tessa, le nez collé à terre, mes Arabes même, plies en deux et les yeux baissés, ont la plus grotesque mine du monde. Quand le roi pense m'avoir assez ébloui, il appelle Maribou et lui demande compte de la mission dont il l'a chargé pour moi. L'officier commence à raconter avec force détails notre première entrevue dans l'Ou-

nyoro. L'assemblée l'écoute au milieu du plus profond silence. Tout à coup il s'interrompt; Maulah , le chef de la police du palais, vient de surprendre une infraction à l'étiquette : un homme, crime impardonnable et digne de mort, s'est permis de murmurera demi-voix quelques paroles. Aussitôt le malheureux est saisi et entraîné hors de la salle. Le regard d'angoisse qu'il jette sur les assistants fait peine à voir; mais personne n'ose intercéder en sa faveur, et Maulah rentre bientôt seul, le visage rayonnant de satisfaction , comme s'il eût accompli un glorieux exploit. Cet incident ne paraît émouvoir aucun des assistants. Le son du tambour et d'autres instruments de musique a couvert les plaintes du condamné, et retentit longtemps encore, sans doute pour charmer les oreilles des courtisans admis au lever du roi.

Ainsi donc Kamrasi n'a rien exagéré; ce jeune prince à l'air aimable et souriant est un despote sanguinaire. Je suis tombé entre les griffes d'une bête féroce qui pourrait m'égorger sans souci ni remords; mais les bêtes féroces se laissent dominer par la fascination qu'exercent sur elles l'intelligence et la volonté du dompteur. C'est de mon sang-froid , c'est de la manière dont je ferai sentir à ce sauvage ma supériorité morale , que dépend mon salut.

Les formalités de ma réception ne sont cependant pas finies. Le jeune roi, grand amateur de mise en scène, veut exhiber devant moi toutes les splendeurs de sa cour. On me conduit à une hutte, plus vaste encore que la première, où je trouve M'tessa appuyé contre le porche, dans une pose évidemment étudiée. Près de lui, deux cents femmes sont accroupies sur le sol; nul homme n'est présent, sauf les interprètes. Mon siège est opiacé à vingt mètres du trône, c'est-à-dire en plein air. Commejeneme soucie nullement de recevoir un coup de soleil, je mets tranquillement mon chapeau et j'ouvre mon parasol, sans-gêne insolite qui a la bonne fortune d'exciter l'hilarité du prince. Après avoir causé quelque temps avec ses favorites, il

lui vient à l'esprit que, malgré mes précautions pour me soustraire à la chaleur, ma position doit être peu confortable. Il ordonne d'approcher mon pliant à l'ombre tout près de son trône, et une conversation animée s'engage entre nous. Il me prie alors de laisser voir ma tête découverte ; les femmes passent curieu-

sèment les mains dans ma chevelure, et se mettent à rire aux éclats, accès de gaieté auquel je me joins de grand cœur, heureux d'échapper à l'ennui du cérémonial.

« Quels fusils m'apportez -vous? demande ensuite M'tessa, dont l'œil scrutateur s'est dirigé plus d'une fois sur les présents dont mes hommes sont chargés. Mes frères Speke et Grant m'en avaient donné plusieurs; mais je n'en puis rien faire, faute de poudre et de balles. »

Je saisis l'occasion de complimenter le roi sur son adresse à se servir des armes européennes. Sa réputation d'habile tireur est venue jusqu'à moi, et je me suis pourvu, à son intention, de fusils d'un mécanisme nouveau et d'une puissance terrible.

M'tessa semble charmé de mes éloges ; un sourire d'orgueil se dessine sur ses lèvres.

c Oui , mes frères les banas m'avaient appris à faire usage des carabines ; nous avons abattu ensemble bien du gibier. »

Là-dessus le roi me parle avec chaleur de son amitié pour Speke, des fréquentes entrevues qu'ils ont eues ensemble.

« Pourquoi n'est-il pas revenu avec vous? ajoute-t-il.

— Hélas! vous ne le verrez plus. Il est mort!

— Mort! s'écrie M'tessa. Et comment? Assassiné peut-être par les Ounyoros ou les Madis ! Oh ! je le vengerai !

— N'accusez personne. Speke était arrivé heureusement en Angleterre; c'est au milieu des siens qu'il a péri; c'est son propre fusil qui l'a tué dans une joyeuse partie de chasse. »

Un chagrin profond se peint sur le visage du jeune roi; des larmes mouillent ses yeux. Cet élan de sensibilité, que je n'attendais guère, me remplit d'émotion; je donne à M'tessa tous les détails du triste événement qui a privé la science d'un de ses représentants les plus glorieux. Le roi m'écoute morne et la tête baissée; de temps à autre il laisse échapper une exclamation de douleur. Ses femmes ont interrompu leurs gais chuchotements; silencieuses, interdites, elles semblent partager le deuil de leur maître.

Le soleil va disparaître derrière l'horizon. M'tessa met fin à l'entrevue; il s'éloigne et me laisse libre de réfléchir aux étranges incidents de la journée. Au moment où je vais franchir la porte du palais, les cris d'une femme me font tressaillir.

Une négresse presque nue est traînée, par une corde fixée à son poignet, vers une hutte située au bas de la colline.

« C'est, me dit tout bas Maribou, le lieu des exécutions. »

La malheureuse victime, qui sort à peine de l'enfance, se débat entre les mains du bourreau en répétant avec désespoir :

« N'yawoh! riyawohf (ma mère!) »

Une seconde femme, liée de la môme façon, la suit lentement, mais sans faire entendre aucune plainte. Un frisson d'horreur parcourt mes membres; peut-être ai -je été involontairement cause de cet acte de barbarie. Étranges contradictions du cœur humain! Comment le prince qui vient de causer avec moi si familièrement, qui s'est montré si capable de sentiments d'affection, a-t-il pu ordonner la mort de ces infortunées?

26 Février. — Ces exécutions qui se renouvellent sans cesse attristent singulièrement mon séjour dans l'Ouganda. Le chef des bourreaux habite auprès de ma hutte ; les cris des victimes arrivent parfois jusqu'à moi. Je puis même distinguer le bruit des coups de bâton qui meurtrissent leurs membres. Un jour, poussé par la curiosité, je suis une pauvre femme qu'un des exécuteurs, la tête à demi cachée par une frange qui lui donne un aspect sinistre, conduit au lieu du supplice. Elle n'a pas dix-huit ans; et, quoique ses traits portent l'empreinte du type nègre, elle est réellement jolie, avec ses grands yeux doux et résignés, sa taille gracieuse, ses mains et ses pieds d'une finesse enfantine. Qu'a donc fait cette charmante créature pour mériter la mort? Elle a eu l'audace d'offrir un fruit à M'tessa, et elle paye de sa vie son innocente familiarité. Une petite houppe se balance au-dessus de sa tête , et la corde qui serre ses poignets suffit pour montrer le sort qui l'attend. C'est la quatrième qui, depuis le matin, entre dans la fatale demeure de Maulah. Quelques instants se passent. Aucun bruit ne se fait entendre; je ne vois personne. Seulement un grand vautour vient se percher sur le tronc d'un arbre brisé; d'autres planent dans les airs, fixant au-dessous d'eux des regards avides. J'en sais assez; je regagne silencieusement ma hutte.

Appelé de nouveau par le roi , je me rends le lendemain au palais, malgré une pluie battante. Le kamaraviona n'en veut pas moins me faire stationner dans la cour qui sert de vestibule,

jusqu'à ce que Sa Majesté daigne donner Tordre de m'introduire. Des musiciens, mouillés jusqu'aux os, doivent charmer mes loisirs par un concert. Je me récrie sur cette fantaisie singulière , et je déclare que je vais à l'instant me retirer. Des gens comme moi ne souffrent pas qu'on les traite avec si peu d'égards; j'ai déjà montré trop de condescendance en me rendant par un temps pareil à l'invitation royale! Le kamaraviona se jette à mes pieds, Maribou me supplie de prendre patience : le roi sera furieux si je pars sans l'avoir vu. Je refuse de rien entendre, et j'ordonne impérieusement aux .officiers ougandas d'ouvrir les portes du palais, qu'ils ont eu soin de refermer sur moi. Dieu sait comment aurait fini cette ridicule scène, si M'tessa, qui du fond de sa hutte a entendu mes réclamations, ne faisait dire qu'il est prêt à me recevoir.

Il n'est entouré cette fois que de cinq ou six femmes et d'un très petit nombre de courtisans qui composent sa société intime. Sur ses genoux est posé tout ouvert un des albums que je lui ai donnés, et qui renferment d'assez belles photographies représentant les principaux souverains de l'Europe, les diplomates en renom, les beautés du grand monde. Un portrait de Napoléon III attire particulièrement son attention; il me demande, d'un air de satisfaction personnelle amusant à voir, si l'empereur a des palais aussi grands que les siens, des serviteurs aussi nombreux. Pour toute réponse, je montre au roi une vue du Louvre et de Fontainebleau ; puis , lorsque chaque courtisan à son tour a considéré la gravure , j'entame la description des appartements dans un style qui ferait pâlir celui des Mille et une Nuits.

« Pour qu'il ait de si belles choses , il faut que son peuple soit bien soumis et lui paye de riches tributs; mais peut-être ne saurait-il mettre en ligne autant d'hommes que moi?

— Ne parlons pas de la soumission de ses sujets, dis -je en riant. Quant à son armée , imaginez cent pays comme l'Ouganda dont tous les habitants seraient des guerriers pourvus d'armes à feu, vous n'en aurez encore qu'une idée bien faible. »

Déjà M'tessa ne m'écoute plus. Son amour-propre est trop peu flatté pour qu'il ne cherche pas à changer au plus vite le sujet de la conversation. Il me présente un chronomètre, cadeau de Speke, son très regretté frère.

« L'instrument est mort, dit-il; sans doute il n'a pas voulu survivre au bana. »

Peu satisfait de cette explication, je demande à M'tessa s'il n'a pas touché trop rudement l'intérieur du fragile bijou , et il m'avoue qu'il a essayé d'en expliquer le mécanisme à ses femmes; puis, avec toutes sortes de circonlocutions flatteuses, il me donne à entendre que je lui ferais un extrême plaisir en lui offrant une autre montre. Comme il ne m'est pas venu à l'esprit d'emporter des objets de ce genre, trop délicats pour n'être pas en grand péril dans les mains inexpérimentées des sauvages, je me trouve fort empêché. J'ai bien, pour mon usage personnel, un chronomètre d'une grande précision; mais je ne me soucie nullement de m'en dessaisir. Je cherche donc à insinuer au prince que c'est là un instrument scientifique, bon pour des voyageurs, inutile à un roi comme lui, qui doit régler les heures selon son bon plaisir et ne pas se laisser gouverner par elles. Des armes sont des objets bien plus dignes de son courage; celles que je lui ai apportées, — ce sont des fusils à aiguille, — fixent en ce moment l'attention de tous les souverains d'Europe. Je suis surpris qu'il ne m'ait encore demandé aucune explication sur la manière de les charger, qui doit lui être inconnue.

La vanité de M'tessa est agréablement chatouillée par ce discours; néanmoins une ombre obscurcit son visage.

« Quoil vous osez encore vous servir de ces armes terribles, qui ont tué mon frère Speke !

— Le feu ne brûle-t-il pas quelquefois vos huttes? cependant vous ne renoncez pas à en faire usage.

— Bien répondu, bana. Venez dans deux jours au palais; j'avertirai mes veneurs, et nous organiserons une partie de chasse. »

De retour à mon logis, je trouve une douzaine de vaches, tout un régiment de poules, du vin de banane, des fruits, envoyés en mon absence par le roi , qui tient à honneur de se montrer généreux. Ces vivres arrivent fort à propos auprès toutes les privations que nous avons endurées dans les États de Kamrasi. Il n'est plus question parmi nous de fièvre; Ouelda lui-même a repris son insouciance; il apprend avec les pages de M'tessa la

langue du pays, et il commence à être en grande faveur auprès de ses nouveaux compagnons , auxquels il enseigne mille espiègleries inédites dans l'Ouganda.

La chasse projetée a un succès inouï. Deux vautours, que je tue au vol à une grande hauteur, viennent tomber aux pieds du roi. La foule des courtisans est saisie d'un véritable vertige d'enthousiasme; ce sont des cris, une confusion à m'assourdir. M'tessa, naturellement brave, a vite oublié la terreur involontaire que lui ont un instant causée mes fusils; il brûle de prendre part à mes exploits. Une demi-lieue plus loin son œil pénétrant découvre un troupeau d'antilopes qui n'ont pas encore pris l'alarme. Nous approchons sans bruit; j'aide le prince à viser; le coup part, et frappe en pleine poitrine un des plus beaux mâles. On juge du triomphe. M'tessa, ivre de joie, m'embrasse, m'appelle son frère bien-aimé.

1 er Mars. — La n'yama&oré, ou reine mère, a témoigné le désir de voir les hommes blancs. Cette princesse jouit dans l'Ouganda d'une grande considération; son influence ne le cède qu'à celle de M'tessa lui-même. Elle habite un palais particulier situé à un quart de lieue de la kibouga de son fils, et bâti sur le même modèle, mais de dimensions moindres. On y arrive par une ruelle détournée; car il serait de la dernière inconvenance de passer devant la résidence du monarque sans entrer pour lui rendre hommage.

Afin de traiter la douairière avec les égards et le cérémonial dus à son rang, je me fais escorter par mes Arabes; ils sont en grand uniforme, c'est-à-dire enveloppés dans leurs manteaux rouges, et ils portent, outre mes présents , des gourdes de pombé, les roseaux avec lesquels on aspire la liqueur, des parasols, enfin le coussin de gazon, ou, pour parler plus exactement, la botte de foin qui doit me tenir lieu de siège ; car mon pliant a excité de si vives réclamations , qu'il m'a fallu y renoncer. Une décharge de mousqueterie annonce solennellement mon arrivée; mais la reine ne paraît pas s'érhouvoir, ou peut-être croit-elle montrer de la dignité en me faisant attendre. Après deux mortelles heures, je suis enfin admis auprès d'elle; je m'avance chapeau bas, m'apprêtant à servir à la n'yamasoré un de ces compliments qu'une femme écoute toujours avec plaisir, fût-elle

vieille et dix fois négresse. Un formidable éclat de rire me coupe la parole. La reine a vu ma chevelure et la montre à ses femmes. Cette circonstance Ta mise en belle humeur; elle me fait asseoir auprès d'elle, condescendance royale dont je dois être très fier; car son frère lui-même est forcé de se tenir à une telle distance, qu'il est obligé de crier de toutes ses forces pour se faire entendre.

La vieille princesse a la tête entièrement rasée; un turban de cordes compose toute sa coiffure; elle est de petite taille, et ressemble beaucoup à une femme tartare. Une conversation fort gaie s'engage entre nous. Tout en parlant, elle caresse un jouet de la forme d'un hérisson, couvert de cauris et de perles; elle boit du vin à petites gorgées , se regarde dans un miroir, fume et s'interrompt de temps en temps pour donner quelques ordres à ses esclaves. Des bananes symétriquement arrangées, des paniers d'osier pleins de bœuf bouilli me sont apportés en présent, et un officier qui a charge de goûter les viandes en arrache des morceaux avec ses dents , selon l'étiquette Ouganda.

J'ai eu soin de me munir de ma boîte de pharmacie; car on m'a informé que la reine se plaint de fréquentes douleurs d'estomac. Je l'interroge sur les symptômes de son mal , je la prie de me montrer sa langue et de me laisser tâter son pouls ; mais les officiers présents s'interposent. Nul homme ne peut approcher ainsi la personne sacrée de la reine; M'tessa ne permettrait jamais...

« Taisez-vous, interrompit la n'yamasoré en haussant les épaules; je suis d'âge à savoir ce qu'il convient de faire. »

Sans attendre davantage , elle me tend résolument son bras et ouvre une bouche effroyable. Pour reconnaître sa docilité, je lui remets deux pilules, en lui promettant une prompte guérison.

45 Mars. — A force d'instances, j'ai obtenu de M'tessa des guides; mais il m'a fallu promettre de revenir à son palais après avoir achevé l'excursion que je médite à la source du Nil; je longerai la rive occidentale du lac pour me rendre à la côte de la mer des Indes , au lieu de suivre , comme je l'avais projeté , la rive orientale. Le roi m'assure que ce changement d'iti-

néraire facilitera singulièrement ma marche; car je traverserai les territoires de princes alliés de l'Ouganda, et je serai sûr de recevoir un accueil hospitalier.

Une course rapide au milieu des marécages et des collines qui coupent le pays m'amène, trois jours après, aux chutes du Ripon. Le Nil, jaillissant au milieu de rochers abrupts, s'élance du Victoria -Nyanza pour commencer la course gigantesque qui doit le conduire à la Méditerranée. Majestueux dès sa naissance, il roule ses eaux tumultueuses dans un lit large de quatre à cinq cents pieds. Un monticule nous cache encore le lac; nous avançons, et nous découvrons une mer intérieure qui ne le cède à l'Albert-Nyanza ni en étendue ni en magnificence; elle est moins longue, mais beaucoup plus large : Dieu semble y avoir imprimé le sceau de son immensité. La superficie du Victoria n'est pas moindre de trois mille lieues carrées; ses bords offrent d'admirables baies , formées par des langues de terre boisées qui s'avancent dans les eaux, et desquelles se détachent des îlots pittoresques. Près de la côte, couverte presque partout d'une frange épaisse de papyrus, on entend retentir le rauque mugissement des hippopotames; des bateaux ont amené une foule de pêcheurs qui se tiennent, la ligne en main, sur toutes les saillies des rochers. Plus loin, à l'est, la vaste nappe argentée se resserre et forme un étroit canal, qui aboutit, nous dit-on, dans un autre lac. Élevé de trois mille sept cent quarante pieds audessus de l'Océan, le Victoria -Nyanza se déverse dans le lac Albert, qui a une altitude beaucoup moindre; les courants qui alimentent les deux mers intérieures ont donc en définitive la . même destination : tous convergent vers le Nil.

Ainsi le problème si longtemps cherché se trouve résolu. La science moderne, sur les pas de Speke, de Grant, de Baker, a levé le voile qui cachait la mystérieuse origine du fleuve égyptien. Ce que notre siècle achève, le dévouement apostolique l'avait pourtant commencé. La bibliothèque de la Propagande, à Rome, renferme une carte de l'Afrique, dressée au xvi e siècle par des missionnaires ; soit qu'ils eussent recueilli les informations des indigènes, soit qu'ils eussent eux-mêmes pénétré jusqu'au Victoria et à l'Albert-Nyanza, ces religieux font sortir le Nil de deux grands lacs situés au sud de l'équateur. Leurs observations passèrent inaperçues, et, pendant plusieurs siècles

encore , on prétendit que les montagnes de la Lune donnaient naissance au fleuve.

La reconnaissance des chutes du Ripon ne m'a guère pris plus d'une semaine. Au moment où je reviens à la kibouga, je trouve toute la cour en fête. Nous sommes à l'époque de la nouvelle lune; M'tessa va examiner en grand appareil les cornes remplies de talismans qui sont les idoles du pays. A cette cérémonie se borne à peu près la religion des Ougandas, autant du moins que ma qualité d'étranger m'a permis de m'en instruire. Les indigènes ont l'idée d'un Être tout-puissant, qu'ils appellent Loubari; ils lui ont même consacré un district situé près des sources du Nil; mais nulle part je ne les ai vus rendre aucun culte à ce Dieu suprême, tandis qu'ils témoignent une vénération profonde pour les cornes magiques, auxquelles ils attribuent le pouvoir de chasser tous les maux et de faire connaître l'avenir.

M'tessa joint au titre de roi celui de pontife ou d'augure; je ne crois cependant pas qu'il y ait en lui l'étoffe d'un devin habile; car il a la tête trop légère et il aime trop passionnément le plaisir pour s'appliquer beaucoup à la magie. Après avoir inspecté les talismans, il m'appelle dans le palais, afin de me faire assister à la réception de plusieurs jeunes filles , qui doivent grossir son harem. Cent trente femmes ont été capturées peu de jours auparavant; les plus âgées sont destinées au travail de la terre, les autres appartiendront au roi, ou seront distribuées aux officiers de sa cour. Afin de me montrer combien je suis dans ses bonnes grâces, M'tessa offre de me donner pour épouses une vingtaine de ces captives , choisies parmi les plus belles. La reine mère a déjà voulu me marier à deux de ses filles , et mes noires fiancées me gardent encore rancune du refus par lequel j'ai accueilli cette proposition flatteuse. Je rappelle au roi les usages de mon pays, qui ne me permettent point d'accepter le cadeau compromettant dont il a l'intention de me gratifier. S'il veut me témoigner sa bienveillance, qu'il me fournisse plutôt les moyens de retourner dans mon pays.

Cette réponse n'est pas du goût de mon hôte royal; il s'est pris pour moi d'une amitié si vive, qu'il ne peut supporter l'idée de mon départ.

« Que vous manque-t-il ici? me dit-il. Vous n'avez qu'à parler

pour voir vos moindres désirs satisfaits. Vous ne voulez épouser qu'une seule femme, prenez parmi mes sœurs celle qui vous plaît le plus ; vous serez après moi le premier : vous aurez des terres, des troupeaux, des serviteurs; mais restez encore avec nous, enseignez-nous quelques-uns de vos arts d'Europe. »

« Et l'on prétend que les sauvages repoussent la civilisation ! me dis -je en moi-même; si parfois ils en ont peur, n'est-ce point la faute de ceux qui ne la leur montrent qu'entourée d'un cortège de violence et d'injustices ? »

Ne sentant pas en moi l'étoffe d'un missionnaire , je persiste néanmoins dans ma résolution. Il me tarde de revoir la France, de me retrouver à mon foyer, au milieu des miens. M'tessa promet de me laisser partir; mais il me conseille d'attendre encore. Nous sommes à l'époque où les pluies sont le plus abondantes dans le Karagoué , pays qui s'étend au sud de l'Ouganda. Je ne saurais aller loin sans me trouver arrêté; mieux vaut ne pas me mettre en route. Enfin, le 19 avril, M'tessa se décide 'à recevoir mes adieux. Une émotion singulière me saisit au moment de prendre congé du jeune prince. Sa barbarie m'a révolté vingt fois; mais je ne songe plus qu'à sa loyauté, à sa bravoure. Mes yeux se mouillent d'une larme involontaire en lui serrant la main. Tandis que je m'éloigne lentement , il reste debout sur le seuil de son palais, s'incline à la manière européenne et met la main sur son cœur.

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