CHAPITRE III
Entrée dans Gassala. — Les pasteurs changés en loups. — Prise et sac de la ville. — Douze Français contre cinq mille indigènes. — Nous sommes à la recherche d'un gîte. — Une parenté tirée de loin. — Les Basen.
29 Juin. — Ouelda est devenu mon favori; il y a dans le pauvre orphelin tant de douceur, tant de droiture native, qu'il est impossible de ne pas l'aimer. Pourtant je ne songe pas à l'emmener avec moi au fond de l'Afrique ; il est trop jeune pour prendre part à une expédition aussi aventureuse. Je veux simplement le recommander à un Européen de Cassala , et réassurer avant de partir qu'il sera désormais à l'abri des cruelles épreuves dont sa famille a été victime; mais, toutes les fois que je parle de me séparer de lui , l'enfant manifeste un véritable désespoir.
« Ne m'abandonnez pas, me dit-il; j'ai déjà perdu mon père et ma mère : que deviendrais-je sans vous ? »
Je cesse de le tourmenter, espérant qu'il finira par entendre raison lorsque je lui aurai trouvé un protecteur humain et généreux.
Une journée de marche me conduit à la capitale de la haute Nubie. Quelle capitale! ses huit mille habitants sont entassés dans de chétives maisons construites avec des briques simplement séchées au soleil. Les rues étroites et mal alignées n'offrent aux promeneurs d'autre alternative qu'une boue épaisse ou une poussière suffocante, selon la saison. Des fortifications grossières, des fossés, des bastions tombant à demi en ruine, ajoutent à la tristesse de la ville et témoignent des intentions stratégiques de ses fondateurs. Cassala était destinée d'abord uniquement à fournir un centre d'opérations pour soumettre les tribus de la frontière; elle doit à. sa situation sur la route des caravanes du Soudan d'être devenue aujourd'hui une place commerciale importante. Elle garde néanmoins son caractère sombre, et semble exhaler le despotisme. C'est de là que les
autorités égyptiennes prélèvent sur les Arabes leurè taxes ruineuses, également fatales à l'agriculture et à l'industrie. Non seulement les chameaux, les bœufs , les moutons sont soumis à des impôts exorbitants, mais encore l'avidité stupide des gouverneurs frappe d'une redevance écrasante tout sol ensemencé. Aussi les indigènes laissent-ils en friche de vastes plaines qu'un léger travail suffirait à rendre productives. « Mieux vaut, disentils, abandonner la terre à Dieu, qui l'a faite, que de la cultiver pour enrichir nos ennemis. »
Si énormes que soient les taxes légales , elles sont aggravées encore par les exactions des soldats et des agents collecteurs. Tous veulent avoir leur part du^utin , et pillent sans merci les campagnes. Une riche plantation , une ferme bien entretenue, deviennent infailliblement le but de leurs convoitises. Les habitants s'enfuient à leur approche ; les femmes , les enfants , les troupeaux sont mis en sûreté dans des retraites inaccessibles; mais les moissons, mûres pour la récolte, sont abandonnées aux pillards, qui, dans leur rage aveugle, détruisent en un jour les ressources d'une année.
Au moment où nous entrons dans ses murs , Gassala offre un aspect plus morose que de coutume. Des scènes affreuses l'ont ensanglantée il y a deux ans, et elle garde la trace de la désolation que la guerre amène après elle. Voici à quelle occasion ces désordres s'étaient produits.
Quatre à cinq mille hommes de troupes nègres avaient été amassés près des frontières nubiennes dans l'intention de saisir une occasion favorable pour marcher contre l'Abyssinie; car l'Egypte ne dissimule guère ses projets de conquête sur cette nation. Toutefois la difficulté des chemins, la crainte d'un échec, retardaient le départ de l'armée ; les soldats , réduits pour toute paye à ce que le pillage des campagnes pouvait leur fournir, se mirent en révolte ouverte contre leurs chefs. Le 5 juillet 1865, les rebelles marchèrent sur Gassala. Dès leur entrée dans la ville , leurs rangs se grossirent de la tourbe des faubourgs et même d'une partie de la garnisson, composée principalement de noirs. Le mudir i s'était renfermé dans l'espèce de hangar en briques qui lui sert de palais , abandonnant la population à la
1 Gouverneur.
fureur des insurgés. Ceux-ci envahissent les maisons et les boutiques, s'emparent des objets précieux, massacrent les marchands qui essayent de se défendre, et même les passants inoffensifs qu'ils rencontrent. Des actes d'une cruauté atroce épouvantentla cité; les officiers égyptiens s'étaient cachés pour se soustraire à la vengeance des rebelles. Ceux que l'on découvre sont égorgés impitoyablement, leurs cadavres coupés en morceaux, et la foule s'acharne sur ces sanglants débris.
Ivres de carnage, les soldats se précipitèrent vers le palais du mudir; mais un obstacle inattendu les arrête. Pour s'y rendre, il leur faut passer devant la demeure de Panaïoti Kotzika, neveu du mallem Georgis, ce négociant grec qui avait sauvé Terso et Lemlem. Là s'étaient réunis une douzaine de Français, venus avec le comte du Bisson dans la haute Nubie pour y fonder une colonie agricole. L'entreprise avait échoué, et les derniers membres de l'expédition avaient trouvé chez le riche marchand de Cassala une hospitalité généreuse. En voyant approcher les rebelles, cette poignée d'hommes résolus ouvre contre eux un feu bien dirigé qui sème la mort dans leurs rangs. « Chiens d'infidèles, s'écrient les nègres furieux, malheur à ceux d'entre vous qui tomberont dans nos mains ! » La fusillade continuait toujours; les soldats se replient en désordre sur la ville; mais ils ne tardent pas à revenir plus nombreux attaquer de nouveau la maison. Repoussés avec perte, ils renoncent enfin à s'emparer d'un poste si vaillamment défendu , et vont ailleurs chercher une proie plus facile.
Cassala demeura au pouvoir des insurgés pendant deux mois. Le mudir, sauvé par le courage des Français, était venu se réfugier, avec tout le personnel administratif, dans la demeure de Kotzika, qui lui semblait plus sûre que la sienne; une foule d'habitants y avaient aussi cherché un asile. Ces malheureux, entassés dans les cours, les jardins, les dépendances, n'avaient d'autre ressource que la générosité du négociant grec; mais elle ne leur fit pas défaut. Les crises de ce genre, dit le savant voyageur Guillaume Lejean, de la bouche duquel nous avons recueilli ces détails, ont cela de bon, qu'elles permettent aux Européens de déployer les qualités précieuses de sang-froid, d'énergie et d'humanité qui assurent au nom « franc » un si grand ascendant moral chez les Orientaux.
Enfin trois mille hommes de troupes régulières furent envoyés par le gouverneur du Soudan, et les révoltés, qui commençaient à manquer de munitions, se virent forcés de déposer les armes. Alors se reproduisirent les scènes barbares qui avaient désolé la ville; seulement, cette fois, c'étaient les Égyptiens qui remplissaient l'office de meurtriers et de bourreaux. Le pacha donna l'ordre de massacrer sans pitié tous les nègres, et le soir deux mille xadavres remplissaient les rues. Les maisons des rebelles furent livrées au pillage, leurs femmes et leurs enfants vendus comme esclaves. C'est ce qu'on appelle au Soudan faire justice.
Pendant que je parcours les ruelles poudreuses de Cassala, le soleil s'est couché dans un nuage de pourpre ; une nuit profonde enveloppe presque aussitôt la ville, et je n'ai encore trouvé aucune maison qui m'ait inspiré assez de confiance pour y demander un abri. J'ai su par Ouelda que le bon mallem Georgis est mort; je n'ai pour son neveu Panaïoti Kotzika aucune lettre de recommandation. Dans cet embarras , le drogman se rappelle un parent qu'il a connu autrefois ici.
« Ali ne demandera certainement pas mieux que de nous recevoir, s'écrie-t-il. C'est un si brave garçon! Je l'ai vu pour la première fois il y a douze ans, et nous ne nous sommes pas rencontrés depuis ; mais je suis sûr qu'il se mettrait en quatre pour moi. »
Un des faibles de l'honnête Hakim consiste à vanter sans cesse sa famille; aussi l'assurance qu'il me donne ne m'inspire qu'une confiance médiocre.
« Si c'est un parent éloigné, avec lequel vous n'ayez plus de relations, peut-être aura-t- il moins d'empressement que vous ne supposez.
— Un parent éloigné I Non, non. C'est le fils de l'oncle du frère du cousin de la sœur de mon père. On t'est pas plus proche que cela. »
Un éclat de rire accueillit sa réponse.
« Quoi! reprend -il d'un air indigné, vous autres gens du Nord vous ne connaissez donc pas les liens du sang ?
— Il est vrai que nous les étendons beaucoup moins loin; mais je veux croire que ce proche parent vous est entièrement
dévoué. Conduisez-moi vite à sa demeure; il est grand temps de nous procurer un gîte. »
La chose ne paraît pas facile. Hakim a beau s'informer, son cousin est introuvable : les uns disent qu'il est entré au service du mudir, les autres qu'il a quitté Cassala , ce qui , ajoutentils, n'est pas une grande perte; quelques-uns assurent qu'il s'est engagé avec des bandits à la solde d'un marchand d'esclaves de Khartoum. Ces propos exaspèrent Hakim. Sans mon intervention, il ferait un mauvais parti à ceux qui osent parler aussi mal du fils de l'oncle du frère du cousin de la sœur de son père; mais, peu soucieux de marquer mon entrée dans la ville par une querelle, je lui impose silence; il décharge alors sa colère sur un des hommes qui portent les bagages; ce malheureux serviteur est accablé d'injures , et il reçoit plusieurs coups de courbatch fort peu mérités; puis Hakim s'en prend à lui-même : il arrache quelques poignées des rares mèches qui restent encore sur son front dénudé; cela calme un peu son irritation.
Cependant nous n'avons toujours pas de gîte. Force nous est de sortir de la ville et de dresser nos tentes près des remparts, sous un bouquet de figuiers sauvages. Cette résolution provoque chez Hakim une explosion de désespoir tellement plaisante, que j'en rirais si je n'étais moi-même fort désappointé. Je m'assieds tristement prés de mon éternelle bouillie de doura; mais à peine ai-je commencé à manger, que des hurlements lugubres m'interrompent. Ce sont les hyènes qui rôdent autour du campement.
« Quoi doncl Achmet, n'a-t-on pas allumé les feux de garde?
— De l'entrée de la tente vous pouvez voir les flammes. Du reste, il ne faut pas vous mettre en peine de ces cris. On y est habitué à Cassala. Sans les hyènes et les vautours, la peste serait bientôt dans le pays : car tous les animaux morts sont abandonnés sur la voie publique ou jetés aux portes de la ville; les bouchers ne se donnent même pas la peine de faire dispa raître les entrailles des bœufs et des moutons ; ils les laissent devant leur boutique. Le lendemain matin, tout a disparu.
— Alors l'entreprise du balayage est confiée aux hyènes; c'est économique. Vous avez omis ce détail, Hakim, dans la description de votre paradis terrestre.
— Je ne reconnais plus Cassala, répond le drogman d'un air sombre. Je ne croyais guère y venir pour coucher à la belle étoile et manger du doura près de ses portes. Allah nous vienne en aide! Qu'est-ce qui nous attend pour le reste du voyage, puisque, même ici, nous ne sommes pas mieux traités? J'ai déjà maigri de plusieurs livres, je suis sûr qu'avant deux mois... »
Un cri de détresse, bruyant, prolongé, interrompt Hakim. Nous nous levons aussitôt; pourtant ce n'est pas une voix humaine qui nous cause cet émoi. Le premier moment de trouble passé, nous reconnaissons l'appel lamentable d'un de nos ânes. Ouelda, qui est allé à la découverte, aperçoit le pauvre animal aux prises avec une hyène. Nous accourons tous, armés de bâtons; mais la prudente bête féroce n'attend pas notre arrivée : elle détale au plus vite, laissant en arrière sa victime, qui, pétrifiée de terreur, continue à braire de la façon
la plus plaintive.
1 er Juillet. — L'arrivée d'un Français est un événement sur les frontières de la haute Nubie ; tout Cassala est déjà informé de ma présence. Au moment où je vais recommencer mes pérégrinations dans la ville, un étranger à mine européenne s'approche de ma tente. Il est envoyé par Kotzika, et il vient me dire que son maître met sa demeure à ma disposition. Jamais voyageur mourant de soif dans le désert n'apprit avec plus de joie l'existence d'un puits voisin. Hakim en répand des larmes de tendresse et de ravissement. Nous faisons à la hâte nos préparatifs de départ, et nous nous acheminons vers la maison de Kotzika.
Le neveu du mallem Georgis occupe une habitation splendide, égayée par de magnifiques jardins. J'y reçois la plus cordiale hospitalité, et le soir, après un repas copieux, je puis m'étendre dans un lit, bonne fortune que je n'ai pas eue depuis mon départ du Caire. C'est le dernier abri où je dois goûter les douceurs de la vie civilisée avant de pénétrer dans les contrées sauvages. Le matin suivant, rafraîchi par le sommeil, je me rends à la place du marché pour faire l'acquisition d'un âne destiné à remplacer celui que l'hyène a blessé la veille. Pendant ce temps le soleil , qui commence à s'élever sur l'horizon , me force à
chercher un abri dans un café. Le local se compose d'une chambre sombre et fort sale, à l'entrée de laquelle des sièges grossiers, des angareps i ou des bancs de terre ont été disposés sous une galerie protégée contre l'ardeur du jour. Les hôtes, assis , couchés ou accroupis en différents groupes , boivent et fument. Quelques fonctionnaires , coiffés de turbans , jouent au domino; des curieux et des soldats, dont la ceinture est garnie d'un sabre et de longs pistolets, entourent un marchand arménien.
A côté de moi est venu se placer un indigène , à la figure anguleuse, à l'aspect farouche , aux vêtements graisseux. C'est un hadji, c'est-à-dire un pèlerin qui a fait le voyage de la Mecque; aussi chacun s'incline-t-il devant lui avec tous les signes du plus profond respect. Ce saint personnage m'inspire néanmoins une aversion que je ne puis déguiser; il s'en aperçoit, et a le bon esprit d'aller se mettre ailleurs. Je pousse un soupir de soulagement; mais, hélas! ma joie a été trop prompte. A peine ce malencontreux voisin s'est-il éloigné, que je ressens sur tout le corps des démangeaisons insupportables, et j'aperçois, — chose horrible à dire! — plusieurs parasites hideux qui cherchent à s'installer sur ma personne. Saisi de dégoût, je sors au plus vite de ce lieu immonde,
Jurant, mais un peu tard, qu'on ne m'y prendrait plus.
En proie à un pareil supplice, je n'ai plus le moindre désir de continuer ma promenade; je regagne le logis, où je me livre à des perquisitions minutieuses.
Les jours suivants , mes excursions se dirigent à l'est et au sud de la ville, où s'élèvent de pittoresques montagnes de granit : les unes ressemblent à des sphinx gigantesques ; les autres , à des forteresses féodales flanquées de tours et de bastions. La plus remarquable est le Djebel Cassala, splendide amas de rochers qui dresse à trois mille cinq cents pieds audessus du niveau de la plaine ses cimes en forme de coupole. Une forêt de doums , pareille à une couronne de verdure sur la tête de ce roi des nuages , entoure les sommets lisses et inaccessibles.
1 Sorte de litière. s
Les pentes du Djebel Cassala offrent d'admirables observatoires pour étudier la topographie de la contrée. A deux ou trois mètres seulement de hauteur, mon regard embrasse un immense panorama. Les montagnes de Mokran et de Sabterat détachent, sous les feux du soleil d'Orient, les contours bizarrement dentelés de leurs rocs de granit ; les palmiers, les champs de coton, les cultures tranchent sur le fond jaunâtre du désert ; enfin, vers le sud, le pays sauvage et accidenté des Basen borne l'horizon.
Cette tribu, une des plus belliqueuses des frontières abyssines, m'intéresse vivement; car je dois traverser une partie de son territoire. Je demande des renseignements à un Égyptien que Panaïoti Kotzika a mis à mon service.
<r Les Basen, me dit cet homme, sont le peuple le plus méchant qui existe au monde, ils ne vivent que de pillage et ne songent qu'à nuire à leurs voisins.
— C'est peut-être un sentiment de patriotisme qui les anime contre l'Egypte. Votre gouvernement n'est pas très aimé dans ce pays.
— Oh ! les Abyssins et les Arabes ne sont pas mieux traités que nous. Tout est gibier pour les Basen. Non seulement ils attaquent et dépouillent les caravanes, mais encore ils font des razzias dans les villages; ce sont alors de véritables boucheries. Les habitants ont beau demander grâce, ils n'obtiennent aucun quartier; on n'épargne pas même les femmes et les enfants. Quand les bandits sont las de tuer, ils retournent dans leurs montagnes, gorgés de sang et chargés de butin.
— Chacun doit courir sus à de semblables bêtes féroces. Comment ne les a-t-on pas encore exterminés?*
— Bien des régiments ont été envoyés pour les punir ; mais regardez là-bas : voyez-vous ces gorges, ces défilés, ces rochers inaccessibles ? les montagnes de Basen sont une forteresse plus imprenable que Cassala. Que vouiez -vous qu'on fasse contre des gens ainsi défendus ?
— Ce que vous dites là n'est guère rassurant. Voyons, la main sur la conscience, n'exagérez- vous pas un peu?
— Puisque vous allez visiter le pays, vous m'en donnerez des nouvelles, » répond l'Égyptien.
Je demeure persuadé cependant que la haine dont les Basen
sont l'objet doit être attribuée en partie aux regrets de l'ambition déçue ; car leurs montagnes commandent le plateau de Gondar, et les habitants connaissent toutes les routes qui mènent au cœur de l'empire de Théodoros.
Je dois le lendemain quitter Cassala et la demeure hospitalière où j'ai trouvé un accueil si cordial. Panaïoti Kotzika m'a promis de veiller sur mon petit orphelin, Ouelda Yesous; mais quand j'apprends à l'enfant mon intention de le laisser à la ville, il se jette à genoux et me supplie d'une façon touchante de l'emmener.
« Il n'y a que vous qui m'aimiez, me dit-il. Si vous me quittez, je mourrai de chagrin.
— Tu mourras bien plus sûrement encore si tu viens avec moi; tu auras à supporter la faim, la soif, la fatigue. Reste ici jusqu'à mon retour; je ne serai pas plus d'un an. A mon passage je te reprendrai. »
Ouelda ne veut rien entendre; il s'accroche à mes habits, pleure, m'assure qu'il est mieux en état que moi de supporter les privations. Bref, il fait tant qu'il gagne sa cause.