‹ Deux ans dans l'Afrique orientaleChapitre 8 sur 28 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

Une nuit agitée. — Les Omrams. — Un nouveau Nemrod. — Le village de Thérat. — La hutte de Robinson Crusoé. — La saison pluvieuse.

25 Juillet. — Attristés par la désolation de ces belles provinces, nous avons continué aujourd'hui à suivre le Settite; mais la pluie ne nous a pas permis de faire beaucoup de chemin. Ce soir, la tempête se déchaîne plus furieusement que jamais, les éclairs se succèdent sans interruption, le tonnerre

gronde, le vent secoue ma tente avec une telle rage, qu'à chaque instant il menace de la mettre en pièces.

Je me couche cependant, enveloppé de ce que j'ai pu trouver de plus chaud dans mes bagages. Déjà Ouelda, qui s'est étendu à mes pieds, dort d'un profond sommeil; je sens moi-même mes paupières s'alourdir, en dépit de l'humidité qui me pénètre. Tout à coup quelque chose de froid coule sur mon visage; les parois de la tente, incapables de résister à la violence de la pluie, livrent passage à l'eau, qui en maint endroit tombe comme d'une gouttière. En vain je change de place; l'inondation me suit partout. Les nattes étendues sur le sol semblent nager dans un étang. Ouelda s'est réveillé; mais, avec l'espièglerie de son âge, il s'amuse de mes tribulations.

« Nous avons bien fait de venir ici, dit-il en riant; si, pendant toute la saison pluvieuse, nous avons des nuit? pareilles, ce ne sera vraiment pas mal.

— Taisez-vous! c'est bien le cas de plaisanter 1... Les pieds dans un bain, la tête sous une douche, il n'y a pas moyen d'y tenir. J'ai envie de réveiller le village. »

En ce moment un grand bruit se fait entendre à peu de distance. Nous nous précipitons au dehors, bravant la pluie, qui, du reste, ne tombe guère plus que dedans, et nous cherchons des yeux la cause de ce fracas insolite. La tente d'Hakim a disparu, enlevée par une rafale; elle s'est repliée comme un parapluie, et elle a été transportée à plus de cent mètres. Je la découvre enfin au milieu des ténèbres ; mais je ne trouve nulle trace de son propriétaire.

« Hakim? Hakim, où êtes-vous ? »

Un gémissement étouffé semble sortir de dessous terre, l'enveloppe de la tente s'agite, et le drogman émerge de sa prison , comme une grenouille du sein d'un marais.

« Je suis mort, s'écrie-t-il. J'ai tous les membres brisés. »

En même temps il se frotte les bras et les jambes, secoue sa tête et ses épaules avec mille contorsions piteuses.

« Allons donc, Hakim, vous plaisantez. Un homme ne meurt pas pour avoir été empaqueté dans un morceau de toile. D'ailleurs , si vous aviez quelque chose de cassé , vous ne gesticuleriez pas ainsi. »

Les premières lueurs du jour commencent à poindre; la tem-

pête se calme. Je donne asile au drogman dans ma tente , et j'essaye de dormir.

26 Juillet. — Il est évident que la saison des voyages est passée. Je prends , quoique avec regret , le parti de m'arrêter à Thérat, petite ville habitée par les Omrams. Puisqu'il faut hiverner, j'aurai du moins quelque plaisir à demeurer parmi ces Nemrods du désert. Les braves de la tribu me diront leurs chasses périlleuses en attendant que je puisse en être témoin , et leurs récits m'aideront à supporter la monotonie du séjour.

Les Omrams habitent la région comprise entre Cassala , le Settite et le pays des Basen. Pasteurs en môme temps que chasseurs, ils sont également renommés pour le soin des troupeaux, pour leur courage et l'excellence de leurs armes. Leurs boucliers ,' faits de peaux de girafe ou de rhinocéros, varient de forme ou de grandeur : les uns, longs de quatre pieds, sont ovales et maintenus par une forte traverse de bois ; les autres , ronds et renflés au centre. L'intérieur est muni d'une épaisse poignée de cuir; une bande de peau de crocodile recouvre les bords de la surface extériaure. L'épée, longue et droite, est à deux tranchants, avec une garde en forme de croix, dont l'usage a dû être emprunté aux chevaliers européens qui , à l'époque des croisades , envahirent l'Orient.

Je m'approche d'un Omram debout à l'entrée d'une hutte. « Voilà donc, lui dis-je, l'arme avec laquelle vous ne craignez pas d'attaquer l'éléphant ?

L'Arabe lève la tête :

c Vous connaissez nos chasses? vous y avez assisté ? Pourtant vous n'êtes* pas de ce pays.

— Non, mais j'ai entendu vanter l'adresse et l'intrépidité des Omrams. Je pourrais même vous nommer quelques-uns de vos plus hardis aggadjirs (chasseurs). Rodur Chérif vit-il encore?

— - Je le crois bien : c'est mon frère. Où donc l'avez-vous rencontré ?

— Un voyageur européen, sir Samuel Baker, a passé quelques mois dans votre pays. A son retour il a parlé de votre famille; c'est son récit qui m'a inspiré le désir de visiter votre tribu, d'être témoin de vos luttes émouvantes contre les animaux du désert. >

Les traits de l'Arabe s'éclairent <f enthousiasme et d'orgueil ; une flamme sauvage s'allume dans ses yeux , qui rappellent en ce moment ceux de l'oiseau de proie.

c Oui, dit- il, c'est un noble plaisir et vraiment digne d'un homme que de poursuivre jusqu'au fond de leurs retraites les troupeaux d'éléphants, d'exciter leur colère, de se rire de leur force impuissante, de vaincre enfin ces géants des forêts, et de les étendre à ses pieds.

— Mais au milieu d'une bande de ces animaux, votre vie court de grands risques. Pourquoi ne pas choisir l'instant où l'éléphant est isolé de ses compagpons ?

— Nous le faisons lorsque nous ne sommes que deux et que nous n'avons pas de chevaux; nous cherchons même à surprendre le redoutable gibier pendant son sommeil; mais ce n'est point là une véritable chasse. Ce qui est beau , c'est de nous voir, montés sur des coursiers rapides comme le vent, suivre la piste des éléphants qui sont venus la nuit boire au bord de la rivière. Quand nous les avons rejoints , après avoir quelquefois parcouru six et sept lieues, nous choisissons dans le nombre le mâle armé des plus fortes défenses. Nous le harcelons de nos cris, de nos attaques, jusqu'à ce que, plein de fureur, il se retourne contre nous. C'est là que nous l'attendons. L'un de nous se met à galoper devant l'éléphant, assez près pour que l'animal croie à chaque instant pouvoir le saisir avec sa trompe. Malheur à lui s'il calcule mal la distance, ou si son cheval fait un faux pasl Nous ne confions ce rôle dangereux qu'au chasseur le plus agile et le plus expérimenté. Tandis qu'il occupe l'attention de l'ennemi, qu'il le tient haletant à sa poursuite, un de nos camarades s'approche sans être vu; et, saisissant à deux mains son épée, il tranche d'un seul coup le jarret de l'éléphant à l'endroit de l'artère. La jambe désarticulée ne soutient plus le lourd colosse, que la douleur rend ivre de rage. Il rugit et veut se venger ; mais une seconde blessure lui rend tout mouvement impossible ; il s'affaisse sur le sol et perd la vie avec son sang.

— Dans une course aussi précipitée, il est difficile d'atteindre l'articulation. Si le fer ne frappe pas à l'endroit précis, l'éléphant peut se jeter sur le chasseur.

— Sans doute; beaucoup d'entre nous périssent de cette

manière. Mon frère Rodur, dont vous parliez tout à l'heure, Ta échappé belle. Comme on connaissait son courage, on Pavait chargé, dans une chasse, de se faire poursuivre par l'éléphant. La longueur d'un bras à peine l'en séparait; tout à coup son cheval heurta contre un tronc d'arbre abattu. L'animal furieux se jeta sur la monture et sur le cavalier, qu'il foula aux pieds. Il allait saisir Rodur de sa trompe formidable. J'arrive à temps pour sauver mon frère; mais son bras avait été broyé; la chair pendait, l'os se détachait par fragments. Il fut bien des mois à guérir, et il n'a plus aujourd'hui qu'un membre informe, une masse de muscles raidis qui est horrible à voir. Telle qu'elle est cependant, sa main lui permet encore de tenir les rênes. »

Ému, plein d'admiration, je crois, en écoutant l'Omram, assister à une scène des âges héroïques. Je tends la main à l'Arabe, et je lui exprime chaleureusement ma sympathie.

Nous avons encore cinq à six lieues à faire avant d'arriver à Thérat. Mon nouvel ami, qui se nomme Taher Chérif, prend les devants pour annoncer mon arrivée. Le soleil brille encore; mais des nuages d'une couleur plombée qui s'assemblent sur tous les points de l'horizon annoncent un orage aussi violent que celui de la veille. Je dis à mes hommes de se hâter ; cependant d'épaisses broussailles, entremêlées d'hégliks, obstruent le sentier; les éléphants seuls pourraient aisément se frayer un passage dans ce paradis des chasseurs. De temps à autre une édaircie nous permet d'apercevoir les chaînes de collines nues et basses qui s'étendent dans la direction du nord-est. Nous avons depuis trois heures quitté les bords du Settite, lorsqu'un détour du chemin nous montre tout à coup de magnifiques champs de doura. Nous sommes près de Thérat : mais nous courions grands risques de passer sans voir le village, tant il est entouré de taillis, tant ses huttes sont chétives.

Les habitants nous attendent; un mouvement se fait à notre approche. Le cheik Owat, Taher et quelques autres Omrams s'avancent pour me recevoir. Au milieu d'eux se tient, avec toute la gravité arabe, un homme* d'aspect chétif. Son bras gauche, desséché, raccourci, informe, se termine par je ne sais quoi de hideux qui ressemble, non à une main, mais à la serre d'un vautour. C'est Rodur Chérif, le célèbre chasseur, l'orgueil de la tribu.

27 Juillet. — Je m'étais flatté de rencontrer à Thérat un Allemand dont j'avais entendu parler par les voyageurs qui ont visité avant nous l'Atbara. Ce brave homme était un simple maçon, que des missionnaires autrichiens avaient amené à Khartoum; peu à peu il avait pris goût à la vie africaine, et, devenu chasseur intrépide, il était regardé dans le pays comme un important personnage. Je me faisais une joie de serrer la main d'un Européen ; je me promettais d'entraîner avec moi le vieux Florian jusqu'aux sources du Nil. En arrivant à Thérat , j'apprends qu'il a trouvé la mort sous la dent d'un lion. Sa maison , qui passe pour une merveille chez les indigènes , sert maintenant de demeure au cheik, tout fier de posséder une habitation construite en pierre et pourvue de deux fenêtres.

Ce palais n'est, à vrai dire, qu'une méchante masure; mais, s'il m'était offert, je me trouverais fort heureux de m'y installer. Réduit à demeurer dans la hutte de Rodur Chérif, je fais contre fortune bon cœur, et je m'occupe sans retard de la rendre habitable. Une torche promenée sur le sol détruit la vermine qui en a pris possession. Après avoir répété plusieurs fois cette opération préliminaire, je donne l'ordre d'étendre, en guise de tapis, une couche de sable fin. Les parois de la hutte ont été lavées soigneusement ; mais elles conservent encore un aspect peu agréable à l'œil. Je les cache derrière des tentures improvisées.

L'ameublement est des plus élémentaires. Des angareps servent de lits; une longue table, faite de bois de bambou, occupe le centre de la pièce; une autre, plus petite, est placée près de la porte, c'est-à-dire dans le seul endroit où il fasse un peu clair. Là sont mes livres, mes papiers, mes cartes, ma boussole, en un mot, tout mon cabinet d'étude. Mes hommes ont aussi fabriqué des chaises; enfin j'ai disposé aussi avantageusement que possible mes sacs de voyage , quelques bouilloires , des ustensiles de toilette , une donzaine de carabines. Autour de mon établissement s'étend un terrain couvert de gazon ; j'y trace des allées, j'y plante des arbustes. Bref, je me trouve, après une semaine de travail, si confortablement établi, que Robinson Crusoé lui-même envierait ma demeure.

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