EPILOGUE
Pendant les longs jours de la traversée, et souvent depuis, mon esprit s'est reporté vers cet immense Empire du Milieu, où lutte et tache de vivre le quart de la race humaine. Les tragiques événements qui se sont déroulés ont attiré l'attention des politiciens du monde occidental. Aidés des soldats de l'Europe, de l'Amérique et du Japon, ils durent d'abord mettre en commun toute leur sagesse et leur force pour triompher de l'insurrection des Boxers, soutenus plus ou moins ouvertement par le Gouvernement Chinois. Depuis, ils ont fait de louables eflforts pour ne pas se disputer entre eux ; ils sont enfin tombés d'accord sur le chiffre de l'indemnité imposée à la Chine. C'est une grosse somme qu'on a fixée ; mais le service d'avoir rétabli la paix dans l'empire vaut bien cela, et la punition d'un forfait inouï parmi les nations, celui d'avoir voulu massacrer tous leurs représentants officiels et tous les étrangers, doit encore paraître légère aux Célestes, aussi bien qu'aux puissances occidentales. La Chine subira son châtiment, c'est-à-dire paiera, si elle ne peut pas faire autrement. Mais la question chinoise est loin d'être réglée ; elle pourrait bien rester ouverte pendant tout ce xx" siècle et au delà.
On a beaucoup parlé du partage de la Chine. Ce n'est peut-être pas l'envie qui a manqué aux peuples de l'Ouest ; mais ils se sont bientôt rendu compté qu'ils ne s'entendraient pas entre eux sur la manière de procéder et sur la grosseur des morceaux à s'adjuger à chacun. Mais, à supposer qu'on fût tombé d'accord, ils ont vite compris que, pour maintenir la paix dans un si vaste pays, occupé contre son gré, où les étrangers sont détestés, il aurait fallu d'innombrables soldats. Et alors les dépenses certaines auraient-elles été réellement couvertes par les revenus aléatoires du commerce, des mines à ouvrir et des chemins de fer à établir?
Les jalousies, les divisions des Occidentaux, leur prudence intéressée ont donc sauvé la Chine pour le moment. Après avoir rétabli un ordre quelconque, ils retirent leurs troupes, qu'il était trop coûteux de maintenir là-bas. Mais, les armées parties, combien de temps l'ordre durera-t-il? Déjà les Sociétés secrètes s'agitent de toutes parts et fomentent des soulèvements ayant pour prétexte de chasser les étrangers et pour but réel le pillage. Ces bandes débordent même déjà sur notre frontière du Tonkin.
Les épreuves extraordinaires des Missions catholiques ont,ému tous ceux qui s'intéressent à la propagation de la foi dans le vaste empire du Fils du Ciel. C'est le cas ou jamais de citer et de méditer celte parole de Nôtre-Seigneur à sainte Catherine de Sienne : « En vérité, je vous le dis, plus la tribulation abondera dans le corps mystique de la sainte Eglise, plus aussi abonderont la douceur et la consolation. " Les derniers six mois du xix" siècle ont vu des
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bouclieries do chrétiens qui épouvanlenl vraimonl l'imagination. Cinq évoques, une cinquantaine de prêtres, deux Frères Marisles, une quinzaine de religieuses et, au moins, 40.000 chrétiens ont été victimes de la barbarie chinoise. Un Li'rand nombre ont ('It'' immolés avec des raftinemcnls d'une t'ruauté inouïe, après avoir protesté qu'ils préféraient la mort plutôt que de conserver la vie au prix de l'apostasie.
Avant ces désastres, les Missions de Chine réunies avaient à peu près un million de chrétiens ou do catéchumènes et un peu plus d'un millier de prêtres, tant européens qu'indigènes. Ce n'était pas beaucoup en soi : 1 chrétien sur 400 païens, et chaque prêtre avait à s'occuper de 800 à 1.000 fidèles et de 400.000 païens. Mais ce million d'adorateurs du Christ Jésus est souverainement cher à l'Église, qui, pour l'acquérir, a peiné pendant trois siècles au milieu d'incessantes persécutions. Elle espérait, elle espère encore qu'il sera un levain salutaire dont cette masse énorme de 400.0'l0.0ô0 de Chinois finira par se laisser pénétrer.
Les persécutions n'ont jamais découragé l'Eglise et ne la décourageront jamais. Pour un de ses prêtres abattu par la persécution, il en apparaît dix pour continuer et étendre ses œuvres. Puissent-ils se lever nombreux, non seulement pour remplacer les prêtres tombés l'année passée et ceux qui vraisemblablement tomberont dans un avenir prochain; mais pour permettre à l'Église démultiplier les Missions dans cette vaste Chine. Elle est tout entière, il est vrai, divisée en vicariats apostoliques ; aussi
dil-on dans les chaires d'Eiii'ope qu'elle est évangélisée. C'est une manière de parler. Ces vicariats où l'on pourrait souvent tailler dix diocèses de France sont trop grands pour un évêque qui n'a qu'un petit nombre de prêtres et un budget dérisoire. 11 faudrait donc les dédoubler; on multiplierait ainsi les centres d'énergies et l'on aurait plus de chances d'augmenter les ressources.
Mais, me dira-t-on, pour cela il faudrait un plus grand nombre d'ouvriers apostoliques. Où les prendrez-vous? Il n'y a pas que les Missions de Chine à pourvoir. Il semble que les nations catholiques font en ce moment tout leur possible pour fournir le personnel^des Missions.
Je sais que la Sacrée Congrégation de la Propagande fait tout ce qu'elle peut. Elle prie, elle supplie ; elle commande même lorsqu'elle croit pouvoir le faire. Hélas! je sais aussi que sa voix n'est pas toujours entendue. Combien de pays catholiques où il y a surabondance de prêtres et fort peu de vocations pour les Missions! Combien d'Ordres religieux qui font peu de chose ou qui pourraient faire beaucoup plus pour les Missions!
Pourquoi l'Autriche, le Canada, les États-Unis, d'autres nations encore n'auraient-elles pas leur séminaire des Missions étrangères ? Il y a dans la chrétienté d'immenses diocèses oùles prêtres et les ressources matérielles abondent, par exemple Paris, Lyon, Marseille, Rennes, Nantes, Bordeaux, Milan, Naples, Vienne, Gand, New-York, Chicago, Montréal et cent autres. Pourquoi chacun de ces diocèses n'aurait-il pas une mission en Chine ou ailleurs, administrée par ses prêtres et soutenue par ses fidèles? Ce serait
comme une colonie spirituelle du diocèse qui lui verserait de son trop-plein et payerait ainsi à Dieu la dette de la reconnaissance pour le bienfait de la foi apportée jadis par des apôtres venus des Eglises plus anciennes.
11 y aurait des rapports très intéressants entre les Églises mères de la vieille chrétienté et leurs filles naissant aux pays de mission, s'y développant, luttant dans les persécutions, enfantant au Christ de nombreuses générations de toute race et do toute couleur, dont elles seraient les marraines et les prolectrices.
C'est chose insensée, me dira-t-on. Ces grands diocèses ont aussi de grands besoins, et, en adoptant une colonie lointaine, ne s'exposeront-ils pas à négliger leurs œuvres et à les laisser péricliter? .Te me rappelle avec émotion la parole d'un père auquel le ciel venait de donner un fils après beaucoup d'autres. Répondant à de silencieuses et pusillanimes anxiétés qu'il soupçonnait : « Béni soit Dieu, dit-il, ayons confiance eu Lui ; lorsqu'il y a du pain dans la huche pour 15 enfants, il y en a aussi pour iô. » Puisse l'Esprit-Saint faire raisonner ainsi les hommes de Dieu qui gouvernent les grands diocèses du monde, et leur faire comprendre que, lorsqu'on peut soutenir des œuvres telles que les leurs, on pourrait aussi donner naissance à une nouvelle mission en pays infidèle et l'aider à grandir. Lorsqu'on peut avoir des calices, des ciboires, des ostensoirs d'or et de pierres précieuses qui valent plusieurs millions, on pourrait fournir à une église de mission des vases sacrés coûtant 300 francs.
Oh! qui me donnera avant de mourir le bonheur d'ap-
prendre qu'un évoque a écrit au Préfet de la Sacrée Corîgrég-ation de la Propagande une lettre dans le genre de celle-ci :
« Eminence,
« D'accord avec mon vénérable chapitre et les autres membres de mon clergé, désireux d'attirer la bénédiction divine sur mon troupeau, je vous demande de nous faciliter l'accomplissement d'une œuvre de zèle et de charité. Voudriez-vons nous attribuer une sous-préfecture ' de la Chine ou un district de l'Afrique ou d'ailleurs? Nous sommes disposés à l'accepter comme une mission dont mon diocèse prendrait la responsabilité sous votre direction. Nous lui consacrerions le minimum de 1 0/0 de notre clergé et de notre budget. Nous avons 1.000 prêtres; 10 des plus jeunes et des plus zélés seraient heureux d'aller, au nom de leurs autres confrères, étendre le règne de Jésus-Christ en pays infidèle. Nous pourrons leur fournir à chacun 1.000 francs par an... »
Tous les prêtres de. l'Eglise catholique devraient être très occupés : c'est leur devoir, ce serait leur sauvegarde et leur gloire. Le sont-ils toujours? N'est-il pas à craindre qu'il y ait bien des heures et même des vies entières perdues dans les presbytères et dans les cloîtres? Combien de jeunes prêtres et de jeunes religieux qui ne fournissent qu'une somme restreinte de travail, et
I. Une sous-préfeclufe de la Chine représeiile proliablcnionl une moyenne de 400.000 habitants et, comme élendue, ci'ile d'un diocèse moven de France.
encore, s'ils n'étaient pas là, très souvent ce travail serait fait par d'autres. Kt, pendant ce temps, des millions et des millions d'àmes de païens racliclées comme les nôtres par le sang de Jésus-Christ tombent en enfer. Pourquoi cette pensée de foi n'émeul-elle pas plus d'àmes sacerdotales? Oh! c'est un terrible mystère. Le monde naturel aussi bien que le monde surnaturel en sont pleins. Mais devant celui-ci spécialement on s'arrête attristé, quand surtout on a un peu vu les immenses besoins des multitudes abandonnées de ces enfants de Dieu, qui demandent le pain de l'âme et meurent de faim parce qu'il n'y a personne pour le leur donner. L'amour du sol natal, l'amour charnel des parents, l'amour de ses aises et de ses commodités l'emporte sur l'amour de Dieu et des âmes ; et l'on ne fait pas attention que le Seigneur Jésus prononce perpétuellement cette parole à l'adresse du lâche, du tiède ou du pusillanime : Non est me dignus.
« Je ne puis me fourrer dans la tête, écrivait pittoresquement un missiennaire, comment tout homme qui donne sa vie à l'Eglise par le sacerdoce n'a pas faim et soif de mettre sac au dos, de se jeter à corps perdu et la tête en avant dans l'apostolat, pour ravager le monde, c'est-à-dire travailler à la propagation généreuse, irrésistible, impétueuse de l'Évangile ! »
« Je ne connais pas de spectacle plus navrant que de gaspiller à autre chose qu'à la gloire de Dieu de bonnes ressources d'intelligence, d'ardeur, de générosité ou de n'importe quoi. Si Dieu nous donne cent en ressources et que nous en dépensions quatre-vingt-quinze à son service,
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cinq à nos menus plaisirs, il s'en faut de cinq pour cent que nous soyons dans le vrai '. »
A dix-neuf ans, un jeune homme dont l'Eglise a eu tant 'à rougir, sur lequel elle a gémi et pleuré, Victor Hugo, était, semble-t-il, sur le point de prendre une résolution, si la gloriole ne l'avait arrêté, qui eût pu en faire un apôtre et un héros de l'Évangile. Il écrivait en effet les étonnantes paroles qui suivent :
Hélas! ne puis-je aussi m'ininioler pour mes frères? N'est-il plus d'opprimés? n'est-il plus de bourreaux? Sur quel noble échafaud, dans quels murs funéraires
Cbercher le trépas des liéros?
Oui, que brisant mon corps la torture sanglante,
Sur la croix à ma soif brûlante,
Offre le breuvage de fiel ; Fier et content, Seigneur, je dirai vos louanges : Car l'ange du martyre est le plus beau des anges
Qui portent les âmes au ciel -.
En France, le pays de l'héroïsme, je suis certain qu'il y a des milliers de jeunes gens dont les paroles du grand et malheureux poète font battre les cœurs. Au lieu de gaspiller leur vie en courant après une vaine gloriole, qu'ils aillent donc aux séminaires, aux noviciats des Missions étrangères, et l'Église comptera de plus des milliers d'apôtres et de vrais héros.
Dieu semble vouloir permettre que les Ordres religieux, comme les fruits d'un grand arbre, soient secouésen France par le vent delà tribulation.