DANS LA VALLÉE DE YON-FOU. — DETAILS PITTORESQUES
Je viens d'inaugurer une chrétienté dans le village de Tong-Sen (vallée de Yon-Fou ), en baptisant les six premiers chrétiens, deux frères du nom de Li et leurs quatre enfants. J'avais avec moi un ingénieur français de l'arsenal qui a été parrain de ces six néophytes. Nous leur avons donné sa sœur pour marraine par procuration, bien qu'elle demeure en Bourgogne. Ces deux braves frères Li paraissent très fervents et promettent de faire connaître la religion à leurs nombreux parents et voisins. Ils ont fait cadeau à leur parrain de leurs dieux domestiques. Quant à moi, j'ai eu deux poules, que j'ai dû accepter sur leurs instances réitérées, et deux boîtes de bonbons chinois qui ont fait le bonheur de mes petites orphelines.
L'un des deux frères Li, baptisé sous le nom de Louis, et son fils avec le nom de Paul, ont été l'un et l'autre des adeptes de l'art magique et ont souvent évoqué le démon en récitant des formules sataniques : Paul a parlé plusieurs fois la langue mandarine qu'il n'a jamais apprise, à la grande admiration de ceux qui l'écoutaient ; il a fait d'autres choses étranges, comme de marcher sur des charbons ardents sans se brûler les pieds, d'avaler des couteaux, etc.. Maintenant qu'ils ont brisé leurs idoles, renoncé à Satan et à ses œuvres, j'espère qu'ils seront fidèles à Dieu.
QuaiU à l'autre frère Li, baptisé sous le nom de Joseph, il est illustre dans le pays pour avoir, il y a trois ans, tué un tigre avec un mauvais fusil de chasse. Il faillit être dévoré par le fauve, qui ne fut d'abord que blessé ; mais il en triompha après une lutte désespérée ; il l'acheva et vendit sa peau un bon prix, après avoir mangé le cœur et le foie pour devenir plus vaillant, suivant la cr03'ance chinoise.
Ce village de Tong-Sen, que les Anglais ont appelé Bambou-creek, est à l'entrée d'une vallée qui débouche dans celle de Yon-Fou et aboutit vers Fou-Gian, située à environ 8 lieues. Elle est fort couverte de forêts de bambous qui fournissent d'abondants matériaux aux industriels de Fou-Tchéou.
Les bambous sont transportés à la capitale en énormes radeaux tlottant sur la rivière et présentant un spectacle des plus pittoresques. Gomme ils mettent fort longtemps pour franchir la distance de 40 à 50 kilomètres, ceux qui les conduisent y construisent de petites cabanes dans lesquelles ils passent la nuit, et où vivent pêle-mêle des poules, des canards, parfois même un cochon. Aussi, est-ce fort réjouissant de voir sur ces lourds radeaux, qui souvent couvrent près d'un hectare du deuve, courir en liberté, comme sur une verte prairie, hommes, femmes, bambins, volailles et cochons.
Tong-Sen est peuplé surtout de pêcheurs aux cormorans. On connaît en Europe la chasse au faucon; on connaît
moins, je crois, la pèche au cormoran. Cet animal est un oiseau noir de la grosseur d'un canard, à l'air peu intéressant. Les Célestes l'ont depuis longtemps domestiqué. C'est un précieux auxiliaire pour la pêche. Le Chinois part le matin avec quatre ou cinq de ces bipèdes perchés sur son étroit radeau de bambou où il se lient debout, une longue perche à la main. Un petit panier contient son diner et, dans un autre plus grand, il mettra sa pèche. Il descend ou remonte la rivière de Yon-Fou, va jusque sur le Min, et s'arrête aux bons endroits. Là il faille plus de vacarme possible en dansant sur son fragile esquif et en battant l'eau avec sa perche ; les poissons elîrayés fuient de tous côtés; rœil perçant de l'oiseau les aperçoit alors, même à de grandes profondeurs. Les cormorans plongent vivement, saisissent leur proie et reviennent sur l'eau en s'eiforçant d'avaler le poisson. Mais impossible : le maître leur a passé un anneau au cou et il leur arrache le poisson du bec pour le jeter dans son panier. Le volatile déçu n'en continue pas moins à plonger et à attraper des poissons, toujours au profit d'autrui. Quelquefois cependant, il cède au découragement ; il s'éloigne ou va se reposer sur la rive ; mais le Chinois poursuit son ouvrier el finit par le ramener ; il lui donne quelques bribes, des queues, des bouts de nageoires ou des entrailles de poissons, et le pauvre forçat recommence à travailler.
J'emprunte à F Echo de Chine des détails supplémentaires sur la pèche aux cormorans. Je ne connais rien, dit l'Eclaireur, de plus amusant qu'une pèche au cormoran. C'est une spécialité chinoise. Le climat, le régime des eaux.
l'abondance du poisson, la passion du Chinois pour le poisson, lout lui est favorable.
« Le cormoran de Chine, dit M. Dabry de Thiersanl [Hyd>'OCO)'ax stJioisis, pelicanus sinensis), est un palmipède tolipalme, caractérisé par les parties supérieures brun noirâtre, les inférieures blanchâtres tachetées de brun, la gorge blanche, la queue ronde, l'iris bleu, le bec jaune, les pieds noirâtres et douze reclrices. »
On le rencontre un peu partout à l'état sauvage, quoiqu'il ne soit pas très fréquent. Les Chinois l'appellent iu ing et non pas Lou sse, comme dit l'estimable auteur cité plus haut. Le Lou sse est un oiseau tout différent, c'est
Le héron au long bec emmanché d'un long cou,
• qui méprisait les tanches et les goujons, l'inconscient 1 Le cormoran est beaucoup moins fier. Il est pourtant d'une haute lignée, si nous considérons sa valeur. On le paie de 4 à 12 et 15 piastres, peut-être davantage, selon sa <jualité.
Les femelles ne servent pas à la pêche, parait-il ; elles pondent à deux ans, vers la troisième lune. On nourrit les couvées en fournissant du poisson à la mère ou en élevant soi-même les petits, à l'aide de poisson haché ou de viande.
Lorsque les petits sont assez grands pour se tenir sur le perchoir, on les porte à bord du bateau, afin qu'ils s'instruisent par les exemples de leurs aînés. Peu à peu, l'instinct aidant, ils nagent après le poisson infirme qu'on leur jette.
Celle chasse très pitloresque, qui esl une manière de fau- -connerie rolurière et industrielle, doit dater de fort loin.
Quoique les Anglais [Lang and Water, 2A octobre 1868) l'aient, parait-il, pratiquée jadis, il est douteux qu'elle ait jamais étii on Occident aussi répandue et populaire qu'on ■Chine.
Voici le charmant tableau d'ancienne date qu'en donne le P. Lecomle {Nouv. Mémoires sur la Chine, 1. 1, 491) :
« On dresse les cormorans îi la pêche comme nous dressons ici les chiens ou même les oiseaux à la chasse. Un pêcheur peut facilement en gouverner cent. 11 les tienl perchés sur les bords de son bateau, tranquilles et attendant l'ordre avec patience, jusqu'à ce qu'ils soient arrivés au lieu de la pêche. Alors, au premier signal qu'on leur donne, chacun prend l'essor et s'envole du côté qui lui est assigné.
<i C'est une chose fort agréable que de voir comme ils iiartagent entre eux toute la largeur de la rivière ou de l'étang. Ils cherchent, ils plongent et ils reviennent cent fois sur l'eau jusqu'à ce qu'ils aient trouvé leur proie; alors ils la saisissent avec le bec par le milieu du corps et la portent incontinent à leur maître. Quand le poisson est trop gros, ils s'entr'aidenl mutuellement; l'un le prend par la queue et l'autre par la tête, et ils vont ainsi de compagnie jusqu'au bateau où on leur présente de longues rames; ils s'y perchent avec leur poisson, qu'ils n'abandonnent au pêcheur que pour en aller chercher un autre.
« Quand ils sont bien las, on les laisse reposer quelque temps; mais on ne leur donne à manger qu'à la fin de la
pêche, durant laquelle ils ont le cou lié, de peur qu'ils n'avalent les petits poissons et qu'ils n'aient plus envie de travailler. »
Ne déparons pas cette jolie page des fleurs dont l'imagination et le bon cœur du missionnaire se sont plu à l'em bellir. Nous ne pouvons cependant nous empêcher de relever dans le récit précédent un détail que plusieurs autres écrivains ont cru devoir enregistrer au plus grand honneur des cormorans.
Je veux parler de cette charité mutuelle qu'on signale toujours comme s'il s'agissait de candidats au prix Montyon. On transforme ces oiseaux pêcheurs, pour l'Occidental et son édification, en brancardiers pleins de zèle; nos paupières sont prêtes à s'humecter.
Je déplore mon scepticisme ; on dira que je ne suis pas poète ou poétique pour deux sous; mais j'explique le phénomène absolument sans recourir à l'hypothèse de la vertu.
J'ai vu les oiseaux à l'œuvre, j'ai été témoin du même fait et j'ai cru tout prosaïquement que les gaillards se disputaient leur proie : chacun tirait de son bout, et, comme ils vont instinctivement au bateau quand ils ont un poisson dans le bec, ils y allaient comme allaient au tribunal les plaideurs et l'huître. Mais c'est surtout, sinon toujours, le bateau qui va vers eux.
Je regrette pour mes lecteurs de faner la légende; je fais mes excuses aux cormorans si je les calomnie, si même je ne leur impute qu'un sentiment moins délicat; mais je trouve ce sentiment si naturel en Chine que je n'ai aucun remords.
Les nacelles dont se servent les pêcheurs sont do deux, sortes, les unes sont simples, oh! tout ce qu'il 3' a de plus simple, do vérilabies périssoires; les autres sont doubles, c'est-à-dire composées de deux périssoires juxtaposées, jumelées et reliées entre elles par une planclie. Celles-ci, sont par conséquent plus stables.
Ces barquettes accouplées peuvent avoir chacune 3 à 4 pieds de long sur 1 pied de large ; la barque simple, 6 pieds sur I pied et demi. Cette dernière se porte à deux hommes. On adapte à chaque extrémité un manche à la façon d'un beaupré très court que chacun tient sur l'épaule. Le poisson pris est dans la nacelle et les cormorans, perchés sur le rebord, sur la lisse, côte à côte, se dandinent au roulis, de l'air le plus pacifique et le moins préoccupé.
Cette pêche a lieu en hiver, à l'entrée et à la sortie de l'hiver. Les eaux sont plus limpides, à moins que le grand vent ne vienne les troubler. Le poisson engourdi se laisse mieux saisir qu'en élé, saison des grandes eaux produites par les crues du fieuve Bleu.
Je dis surtout en hiver, non pas qu'on ne pêche en été, notamment dans lesétangs, car le cormoran pèchepartout! Mais si les pêcheurs évitent le fieuve Bleu, c'est à cause de la profondeur de son lit et du grand courant qui entraînerait les oiseaux sans qu'il soit possible aux petites nacelles d'y faire prudemment leurs évolutions.
Il n'en est pas ainsi dans la Honi par exemple. Là, c'est par trente et quarante barques, comptant chacune dix ou douze cormorans, qu'on pêche habituellement. La rivière
DEUX ANS EX CIllXE.
est pour ainsi dire barrée par celle tloUille si animée, si pittoresque et tapageuse.
Les pêcheurs, vrais spécialisles,.sont groupés en associations. L'été, ces riverains cultivent leurs terres; ils ont ainsi deux cordes à leur arc.
On le voit précisément par l'exemple de ces pêcheurs de la rivière Hoai, qui se jette dans le lac Hong-tse, situé au nord entre le Kiang-sou et le Ngan-hoei, et quoi que puisse en dire le bon P. Lecomte, un seul homme ne dirige pas une communauté de cent cormorans, comme d'excellents religieux ; il y perdrait simplement son latin ou ce qui lui en tient lieu.
Car il ne faut pas croire que l'oiseau n'ait qu'une pensée, celle d'enrichir le patron! Il ne faut tout de même pas demander aux bêles autant et souvent beaucoup plus qu'il ne serait raisonnable de demander aux hommes!
Non, cent cormorans supposent sept à huit pêcheurs.
Peut-être exisle-t-il des propriétaires qui, ayant un gros capital (car, pour posséder cent cormorans, il faut des piastres), aient ainsi beaucoup d'oiseaux, comme on a beaucoup d'arpents de lerre ; rien de plus probable. Mais ces Crésus ne pèchent pas; les pêcheurs sont comme leurs fermiers qui rapportent en moyenne tant de livres de poisson par jour ou par semaine, ou même par an.
Je me suis plusieurs fois arrêté à examiner au point de vue psychologique, pardonnez le mot, les allures du cormoran émergeant du sein des ondes avec un poisson dans le bec. Eh bien! chaque fois j'ai constaté qu'il essayait de l'avaler. Son premier soin n'était rien moins que de l'ap-
porter à son maître. Celui-ci connaît si bien la bête qu'il lui serre la gorge avec un anneau ou une corde. Pendant celte tentative que l'instinct aveugle, plus fort que l'expérience, l'excite toujours à renouveler, le pêcheur, qui a l'œil ouvert, vole vers lui, sur sa périssoire légère, soulève brutalement l'oiseau à l'aide de sa gaffe, le saisit sans prendre de gants, par le cou, lui arrache sa proie, et le rejette à l'eau en lui laissant le soin de s'arrangera retomber sur les pattes, s'il y tient.
Notre plongeur que ces façons un peu brusques n'ont pas l'air de décourager, poursuit bonnement ses exploits pendant que le patron continue les siens.
Nous, spectateurs, nous pouvons idéaliser et poétiser à notre aise ; lui pêcheur, non pas à la journée, mais à la piôce, est tout entier à la perspective de dépasser la quantité de livres de poissons qu'il doit à son maître ou au propriétaire des oiseaux pour emporter à son tour un surplus notable qui fait son bénéfice; c'est assez juste.
Dans sa périssoire, il se démène comme un beau diable, fait faire à la coquille un roulis de tempête. Nous chavirerions dix fois pour une. Lui couvert d'eau, l'œil sur ses chasseurs, perche à droite, tape à gauche, avance, tourne, revient, crie et frappe l'eau autour des paresseux. Il perche pour se conduire et aussi pour eifrajer le poisson qui, épouvanté, se réfugie dans la vase. Le cormoran de son œil glauque le voit quand il sort affolé de ses retraites violées, il fond comme un aigle de l'onde, le saisit et reparaît, toujours modeste, avec son captif qu'il cherche toujours
à avaler, et que l'outre, l'homme, lui arrache toujours. Le spectacle est fort curieux.