‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 16 sur 115 · LA VALLÉE ET LA VILLE DE YON-FOU · texte numérisé non relu

LA VALLÉE ET LA VILLE DE YON-FOU

La rivière qui draine la vallée du Yon-Fou se jette dans le Min à quelques kilomètres au-dessus de l'arsenal. Elle a ordinairement le volume du Rhône à Lyon, Cette vallée, très fertile pendant à peu près 20 kilomètres, devient ensuite fort aride ; les flancs de ses collines et de ses montagnes ont été déboisés depuis longtemps ; il n'y pousse plus que de misérables arbustes et des fougères que les Chinois recueillent précieusement. Le peu de terre qui recouvre encore les rochers en beaucoup d'endroits finira, sous l'action des pluies, par glisser dans la rivière qui l'emportera au Min et à la mer.

Un grand nombre de villages sont échelonnés le long des rives ou adossés aux collines et ont devant eux des vergers ou de riches rizières. Je connais peu d'endroits plus agréables que la vallée de Yon-Fou. A cette époque de l'année, ses champs d'orangers chargés de fruits dorés la font ressembler au jardin des Hespérides.

Dans cette vallée se trouvent plusieurs sources thermales. J'ai plongé ma main dans cette eau; mais j'ai dû la retirer bien vile ; elle était presque bouillante. Du reste, il existe beaucoup d'antres sources chaudes dans les environs, à la porte de Fou-Tchéou, et plus haut dans la vallée du Min.

Plusieurs mines d'argent étaient jadis exploitées ' dans le haut delà vallée, même, dit-on, une mine d'or; mais elles sont aujourd'hui abandonnées.

On peut remonter la rivière en hou.se-boatjusc[uà quelques kilomètres au-dessus de Tong-Sen ; mais ensuite les rapides commencent et il faut prendre des bateaux plats construits spécialement en vue de celte navigation dangereuse. Les gaillards qui les manœuvrent, habitués dès l'enfance à ce dur labeur, sont d'une habileté remarquable. Ils doivent fréquemment descendre dans l'eau et traîner l'embarcation, soit au moyen d'une longue cordelle en bambou, soit avec une perche fixée en travers à l'avant du bateau. Les malheureux ont souvent de l'eau jusqu'à la ceinture.

Pour arriver à la sous-préfecture de Yon-fou-Hien, située à 50 ou GO kilomètres de l'embouchure de la rivière, on doit passer une vingtaine de rapides. En les remontant, on éprouve surtout de la commisération pour les pauvres esclaves qui vous traînent si péniblement; mais, à la descente, la frayeur ne vous empêche pas d'être pleins d'admiration pour leur habileté, sur laquelle du reste on se repose pour atTronter de pareils passages. En certains endroits, le bateau se précipite comme une flèche au milieu des tourbillons d'écume, dans un canal

forl étroit, bordé de tous côtés de rochers aigus et menaçants.

Je me rappelle un de ces canaux qui tournait presque à angle droit avec une pente etïrayante. En voj'ant le bateau se précipiter contre le rocher, je me disais : (c Gomment vont-ils faire pour empêcher qu'il soit brisé? » La manœuvre fut aussi simple que réussie. Pendant que l'homme de l'arrière maniait habilement son long gouvernail, celui de devant, au moyen d'une poutre d'au moins 12 mètres de long, recourbée en bec à l'extrémité, donnait au bon moment un coup énergique et décisif, et le bateau, au lieu de se heurter contre le rocher, tournait à moitié sur lui-même et reprenait sa course rapide.

Après neuf heures de navigation, nous arrivions le soir à la sous-préfecture de Yon-fou-Hien, la ville de la

MIN fui; lllEN

éleiacllc félicité ville

félicité éter/ielle, s'il vous plaît, selon l'étymologie des beaux caractères avec lesquels les Célestes écrivent ce nom étrange pour des yeux européens. Ces trois caractères, je les ai vus tracés sur papier rouge et décorant les

portes des demeures des principaux habitants de ce séjour fortuné.

Je crois quele second de ces caractères est celui que les Chinois tracent le plus souvent, après toutefois celui qui veut dire sapèque (la monnaie du pays). Ce caractère Fou, qui veut dire bonheur, félicité, entre dans le nom de beaucoup de villes, de la capitale de la province du Fo-Kien entre autres, qui s'appelle Fou-Tchéou. Il est porté par un nombre incalculable d'hommes, si bien qu'en Chine encore plus qu'ailleurs le nombre des Fou ne saurait se compter. On le trouve écrit sur les murs, sur les portes et dans tous les endroits possibles sur toute la surface du Céleste-Empire, tant il est vrai que tous les hommes cherchent le bonheur. Sicut unaquseque res appétit siiam perfectionem, ita et iatellectualis natura natu)-aliter appétit esse beata '.

Le ville de Yon-Fou est entourée de murs assez bien conservés et ressemble à toutes les villes chinoises : maisons généralement à un seul étage, mal bâties, mal alignées et sales au possible; rues étroites sans canaux, et dans lesquelles cependant viennent aboutir toutes les eaux ménagères, tous les détritus imaginables; et, comme personne n'est chargé d'enlever ces immondices, elles y demeurent jusqu'à ce qu'un particulier les enlève, espé-

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