‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 17 sur 115 · Sailli lliomas, Summa 1\ 1", q. -26, art 2, in corpore · texte numérisé non relu

Sailli lliomas, Summa 1\ 1", q. -26, art 2, in corpore

rant en tirer parli pour fumer son jardin. Aussi quelle odeur! Même un Chinois qui se respecte applique sur ses narines un linge imbibé de parfum. J'allais employer le mot, mouchoir ; mais il aurait pu donner de fausses idées, en ce sensqu'on aurait pu supposer que le Chinois en fait aussi usage pour se moucher ; mais non, le Céleste pense que ses cinq doigts lui suffisent.

Sur la colline opposée, de l'autre côté de la rivière, s'élève l'inévitable tour de pagode à sept étages. On la trouve, dans l'intérieur dé la Chine, près de toutes les villes. C'est un ornement, un porle-bonheur pour les habitants, un point de repère non seulement pour les vivants, mais aussi, assurent les Célestes, pour les âmes des morts, qui reviennent voir leurs parents.

Von-fou-Hien a naturellement plusieurs temples. J'ai visité celui des lettrés, qui est fort beau et presque neuf. Une inscription sur une des portes dit qu'il est dédié au génie de la rivière. Je remarque bon nombre de ces édifices en pierre qu'on nomme monuments des veuves vertueuses ; mais on en voit tellement partout qu'on n'y fait plus attention.

A noter cependant que ces monuments ne sont pas tous •érigés au.K veuves inconsolables qui, après la morl de leur

VUE D U.NE PAGODE DANS L'ME UliOTïK A VO.N-IUU

époux, ne convolent pas à de secondes noces, mais aussi aux fiancés ou aux veuves qui, poussant leur douleur jus(ju'au désespoir, se sont suicidés. En troisième lieu, certains de ces monuments ont été érigés pour perpétuer un acte de piélé filiale. On en érige aussi aux centenaires, aux mandarins illustres, aux citoyens qui se sont distingués par de bonnes œuvres, à ceux qui ont mené une vie édifiante, etc., etc.

Dans la ville est une petite bonzerie dépendant de Goushanet dans les environs il y en a plusieurs autres, dont une surtout est fort célèbre. Voici pourquoi :

Jadis un de ses bonzes qui, pendant quarante ans, s'était livré à d'austères pénitences, annonça plusieurs mois à l'avance que, tel jour et à telle heure, il monterait sur un bûcher et se brûlerait vivant. Un génie, disait-il. l'avait assuré que, s'il accomplissait cet acte héroïque, tous ceux qui, après sa mort, viendraient l'invoquer dans sa bonzerie, obtiendraient l'objet de leurs requêtes. Pour preuve, il assurait que, sur le bûcher, il donnerait des signes manifestes que le Ciel approuvait son sacrifice et qu'après sa mort on trouverait son cœur intact et encore plein de sang. On raconte que, sur le bûciier, déjà brûK' jus(juà la poitrine, il éleva la main droite en montrant le ciel à la multitude assemblée, pendant ([ue, de la main gauche, il indiquait son cœur. Dans les débris calcinés du cadavre on voulut bien aussi reconnaître que ce

viscriv n'était pas complètement brûlé et contenait encore du sang.

Le défunt fut donc canonisé par les bonzes, qui lui érigèrent une statue le représentant sur son bûcher. Des centaines de pèlerins, parfois des milliers, vont chaque jour en pèlerinago à cette bonzerie pour demander, qui un fils, qui la guérison d'une maladie, qui l'extermination d'un ennemi, etc.

Le prêtre chinois de Yon-Fou me raconta une autre histoire, arrivée il y a huit ans dans le village de Tcheng- Niang et qui fit beaucoup de bruit à l'époque. Un individu, charpentier de son état, était très dévot envers les idoles, fréquentant assidûment leurs temples et leur offrant de l'encens, du riz, des prières. Parfois il passait la nuit aux pieds de ses dieux. Dans l'une de ses visites nocturnes, il eut un songe qui l'impressionna vivement. Il vit l'idole au pied de laquelle il dormait s'approcher de lui et lui dire :

« J'étais autrefois, comme toi, sujet aux misères humaines ; nîaintenant je suis un dieu. Situ veux, à mon exemple, devenir un génie bienfaisant pour l'humanité, suis mon conseil : brûle-toi publiquement ! Tu seras honoré à jamais par les hommes comme une divinité; on t'élèvera des temples et on t'offrira des sacrifices comme à moi; tu seras bienheureux. »

L'infortuné, infatué d'orgueil, mit à exécution le rêve

de son imagination malade, ou, qui sait ? peut-être le conseil de l'antique ennemi du genre humain. Il raconta sa vision et fixa, à l'avance, le jour où il prétendait entrer dans la gloire. Il employa ce temps à des préparatifs extraordinaires. Il se fit d'abord sculpter une statue de pierre avec un trou dans les épaules pour qu'on y déposât ses cendres. Il en fit faire une seconde représentant sa femme; car, disait-il, l'idole lui avait promis qu'elle aurait un jour part à son culte. Ensuite il se fit faire des habits neufs avec des fleurs, des lettres et des ornements étranges, un grand chapeau en papier doré.

Le jour de la crémation venu, la multitude, accourue datons côtés pour assister à un spectacle si extraordinaire, vit la maison ornée d'inscriptions, de banderoles, de drapeaux, etc. Une grande quantité de victuailles et de boisson avait été préparée par le futur dieu, qui l'offrait généreusement à ses admirateurs; ils y firent grand honneur.

Un ministre protestant, qui tâcha de détourner le malheureux de son acte de démence, fut chassé à coups de pierres.

Beaucoup de personnes vinrent faire la protestation solennelle devant le héros du jour. Tous voulaient avoir un souvenir de lui. Aux uns, il donnait un morceau de papier sur lequel il avait griffonné des caractères ou des signes cabalistiques et imposé son sceau ; aux autres, il offrait de ses cheveux ou des morceaux de ses habits, etc.

Ces préliminaires achevés, il monta, tout ému, et chamarré (le papiers dorés comme une idole, sur le bûcher dressé au milieu de sa maison et préalablement arrosé abondamment de pétrole. L'heure du sacrifice arrivée, il frotta une

allumette et fut enveloppé de flammes en un instant. Mais alors le pauvre fou, sentant les atteintes du feu, commença à hurler et se précipita vers une porte pour s'échapper. Les spectateurs, indignés d'une semblable faiblesse, le repoussèrent impitoyablement dans le brasier et le candidat à l'immortalité consomma bien malgré lui son sacrifice. Il expira en maudissant ses bourreaux et en se tordant dans d'épouvantables convulsions.

La foule, prise d'une frénésie diabolique, brisa tout dans la maison et se dispersa nu milieu d'un vacarme infernal, après avoir détruit tous les arbres des jardins environnants.

Cette fin groltesquc a nui à l'établissement du culte du charpentier de Tcheng-Niang. Il n'a pas encore de temple et sa femme est réduite à la dernière misère.

Les chrétiens sont peu nombreux dans la sous-p^réfecture de Yon-fou-Hien, quatre ou cinq cents vivent sur les barques de la rivière ; sur terre, il n'y a qu'une douzaine de familles de néophytes et quelques centaines de catéchumènes.

Page 1