LA VALLÉE DES DIX-SEPT MOULINS
Je viens de visiter, sur le chemin de Fou-Tchéou. une petite vallée très pittoresque. Les E)uropéeus l'appellent la vallée des Dix-Sept Moulins; car on y trouve, paraît-
il. ce nombre d'usines à ilécortiquer le riz. Ce sont de bien modestes établissements. Une roue, ordinairement mal ajustée, sur laquelle tombe l'eau d'un petit canal, actionne un pilon qui se relève et retombe alternativement dans un trou rempli de paddy. Peu à peu, sous cet instrument primitif, la cosse se détache et laisse apparaître le plus précieux grain éclatant de blancheur. D'autres fois, c'est un système un pou plus perfectionné, mais encore loin de ressembler aux machines à vapeur qui fonctionnent à Saigon et ailleurs.
Il y a peu de cultures dans cette vallée ; mais qu'elle est gracieuse avec son torrent capté en plusieurs endroits et se divisant en canaux pour le service des moulins, avec ses petits lacs dans lesquels se mirent de beaux arbres et d'énormes rochers surplombant les sentiers de chaque côté de la vallée! Ce qui a fait sa fortune, c'est d'abord son torrent et ensuite sa situation débouchant sur une plaine fertile, de plusieurs kilomètres d'étendue, cultivée jusqu'au dernier pouce de terre, produisant une récolte de blé et deux de riz chaque année. On y voit de nombreux et grands villages à l'air misérable peuplés de gens malpropres et déguenillés. Quel contraste entre une terre si riche et ses habitants si loqueteux ! Je m'en suis souvent demandé la raison.
On m'a dit d'abord que le Chinois en général, fi'it-il dans l'aisance, s'inquiète peu d'habiter un taudis et d'être
DEUX AXS EX CIIIXE.
vêtu niisérablemenl. Il en agit ainsi surtout par politique. En Chine, il faut avoir l'air misérable si l'on ne veut pas être dépouillé par les mandarins.
Un endroit se distingue-t-il d'un autre par un caractère gracieux, grandiose ou pittoresque, on est à peu près sur d'y trouver une pagode. C'est ce que je me disais en descendant le Min eu barque ces jours derniers, en face d'un îlot qu'un temple boudhique et une pagode occupent entièrement.
A peine un espace suffisant a-t-il été laissé pour permettre à un arbre d'enfoncer ses racines entre deux rocs. Je ne dirai pas qu'il ombrage la pagode, car, gêné par elle, il étend sa ramure au dessus de l'eau. A marée haute, les murs de soutènement disparaissent et l'on dirait que les bâtiments émergent du sein des Ilots.
Cette pagode semble dédiée au génie du fleuve Min et à Ma-tsou. C'est un lieu de pèlerinage à certains jours de l'année, surtout aux fêtes de la cinquième lune; alors des centaines de bateaux-dragons s'y réunissent. Les équipages y festoient eiyfonl un vacarme d'enfer.
Elle ressemble à tous les édifices de ce genre au Fo- Kien. Elle est délabrée et ses idoles, couvertes de toiles d'araignées, s'effritent peu à peu au point de devenir méconnaissables ; mais elles ont beau avoir perdu la face, les pieds et les mains, il se trouve toujours des dévots pour venir se prosterner devant elles et y brûler des bâtonnets d'encens.
De charmants oiseaux que les Anglais appellent r«c'<' birds {oiseaux des rizières) arrivent en Chine vers le milieu
de septembre et disparaissent vers la fin d'octobre. D'où viennent-ils? Où vont-ils? Personne n'en sait rien. Les Cbinois ont une curieuse légende à leur sujet :
« Pendant la huitième lune, disent-ils, une multitude de poissons jaunes sortent de la mer et se transforment en oiseaux pour se nourrir du grain du riz. Après la récolle, les uns meurent, les autres retournent dans l'eau. »
Au moyen de grands filets, les Chinois capturent pendant la nuit des milliers de ces gentils volatiles. Après les avoir fait rôtir dans le saindoux, ils les mettent dans les boîtes de fer-blanc que l'on soude et que l'on fait encore bouillir dans l'eau pendant une heure. Ces boîtes sont emballées et expédiées à Hong-Kong, d'où elles sont transportées dans toutes les directions.