‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 19 sur 115 · LE BUFFLE CHINOIS · texte numérisé non relu

LE BUFFLE CHINOIS

On trouve cet animal à l'état sauvage en beaucoup d'endroits des Indes et de l'Extrême-Orient. Il est très féroce et fort redouté des chasseurs. Il ne craint pas de se mesurer avec le tigre et, souvent, sort vainqueur de la lutte. Il a été domestiqué depuis la plus haute antiquité. Tout en conservant son air sauvage, son regard méchant, il est ordinairement assez doux et se laisse conduire comme un moulon par un petit enfant. Il faut s'entendre : i)ar un enfant indigène ; car, chose étrange et inexplifjuée, à l'égard des Européens, le buffle domestiqué d'Extrême- Orient est presque aussi sauvage que son congénère des

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forêts. Dès qu'il les aperc^'oit, il prend un air féroce et fond sur eux. Il a déjà fail maintes victimes parmi eux. ITn pauvre Père dominicain, missionnaire à Formose, vient de périr sous les cornes de ce monstre. J'ai été poursuivi plusieurs fois moi-même et n'ai échappé que grâce à mes bonnes jambes. 11 est la terreur des dames françaises et de leurs enfants qui viennent à ma chapelle et à l'école; car il y a souvent quelques buffles qui paissent aux alentours. Les Chinois, qui n'usent pas de lait pour eux-mêmes, les élèvent pour fournir du lait aux Européens. Ce lait, dit-on, est moins bon que celui de la vache.

Cet animal est très sale ; il aime à se vautrer dans les mares pendant des heures, comme un porc. Du reste, quand il fait entendre ce qui lui tient lieu de voix, on dirait plutôt le grognement d'un cochon que le beuglement du bœuf. Son front est déprimé et ses cornes recourbées en arrière; ce qui, avec ses yeux fauves, lui donne un air sournois, féroce et stupide.

Voilà de graves accusations portées contre cet animal. Un Chinois qui les lirait dirait qu'étant Européen je ne puis pas être impartial. Les Célestes, en voyant leurs buffles, si dociles avec eux, foncer sur les Européens, se tordent de rire et, en se tenant les côtes, ils disent : « Faut-il que ces Occidentaux soient barbares et dangereux ! Nos bêtes, elles-mêmes, ne peuvent les supporter ! »

Au Fo-Kien, le buffle est à peu près la seule bête de somme et de labour que j'aie vue. Les familles un peu aisées ont un de ces animaux qu'elles emploient à labourer

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les n/.ière?, à Iransportor les fardeaux. Après avoir fait leur travail, elles le loueiil pour une journée ou deux aux gens plus pauvres, n'ayant pas le moyen d'avoir un buffle. Dans un village de ceat familles, il n'y a souvent pas plus de cinq ou six de ces animaux.

Gomme on le voit, je n'ai pas beaucoup de bien à dire de ce coopérateur de l'agriculteur chinois. C'est, sans doute, que je ne le connais pas assez, car il doit en être des animaux comme des gens sur lesquels on fait des jugements téméraires parce qu'on ne les a vus qu'imparfaitement.

Pour faire amende honorable à l'espèce des buffles, je raconterai maintenant une histoire qui est à son avantage et lui fait grand honneur. Je la tiens d'un respectable missionnaire de Gochinchine, qui me l'a contée comme très véridique. Dans un grand village de ce pays, il y avait une douzaine de buflies, et des enfants avaient l'habitude de les conduire tous ensemble paître dans des terrains vagues sur la lisière des bois. Le soir, ils les ramenaient, et chaque animal regagnait son étable. Or, une fois, la nuit était déjà tombée, et ni les enfants, ni lesbuffles n'étaient rentrés. Inquiets, les gens du village allèrent voir ce qui pouvait être la cause de ce retard. En arrivant près de la forêt, quel ne fut pas leur étonnement et leur effroi devant le spectacle qu'ils eurent sous les yeux? Un grand tigre était là sur un tronc d'arbre, le battant de sa puissante queue et faisant entendre ses miaulements sinistres. Mais admirez l'instinct et la stratégie de la gent buffle. Les Gochinchinois aperçurent les enfants et les petits buffletins au milieu d'un ^cercle formé par les buffles adultes qui,

tous, avaient la tèle en dehors du cercle, pendant (in'un grand niàle, à la queue fièrement relevée, se tenait en dehors du cercle, juste devant le tigre, le déliant de descendre de son perchoir. Les efforts réunis des Annamites et de leurs braves bêles mirent le fauve en fuite et g-ens et animaux domestiques revinrent triomphalement au village aussi fiers qu'un général l'omain montant au Gapitole.

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