‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 27 sur 115 · LETTRE DE M*^' MASOT, VICAIRE APOSTOLIQUE DU FO-KIEN NORD · texte numérisé non relu

LETTRE DE M*^' MASOT, VICAIRE APOSTOLIQUE DU FO-KIEN NORD

L'histoire des Missions est comme le livre d'Ezéchiel dans lequel étaient écrits des lamentations, et un cantique, et des malheurs : saùpta erant lamentationes el carmen et rœ. Le prophète dévora le livre et le trouva suave au palais, mais plein d'amertume dans l'estomac.

Douces et aimables sont les Missions pour des hommes embrasés de l'amour de Dieu, comme furent les Apôtres et leurs dignes successeurs. Aussi le ministère apostolique est-il doux et agréable au palais des saints; mais, dans leur estomac, c'est-à-dire humainement parlant, ils ne rencontrent que déboires, dégoûts et amertumes. Dieu notre Seigneur, qui connaît bien notre misère, pour que nous ne défaillions pas devant tant de déboires et d'amertumes, a l'habitude de mêler le cantique, carmen, au.x

lamentations el aux calamités, lamenlationes- et vse ; et ainsi nous traversons celte vallée de larmes au milieu des plaintes et des consolations, jusqu'à ce que ce Dieu de bonté daigne nous admettre parmi les citoyens de la céleste Sion, où il n'y a plus ni lamentations, ni anxiété, plus de travaux ni de craintes ; car en ce lieu régnent la paix, l'allégresse et l'éternelle louange.

Au mois de décembre 1887, la partie la plus intéressante de ce vicariat, c'est-à-dire le district de Fo-gan, fut soumis à de grandes épreuves, et nous eûmes à déplorer de grandes pertes. Les paysans, excités et protégés par un certain mandarin, se ruèrent avec fureur en masses compactes contre nos églises el nos presbytères. Après les avoir profanées et pillées, ils réduisirent en cendres quatre de nos églises, parmi lesquelles celle de la ville de Fo-gan, qui était fort belle. Si les autres furent épargnées, c'est grâce aux chrétiens qui s'armèrent et se montrèrent disposés à défendre leurs propriétés à tout prix. Devant cette attitude énergique, les paysans, craignant pour leur vie, finirent par renoncer à leurs destructions de vandales. M. H. Frandin, alors consul de France à Fou-Tchéou, nous fut d'un grand secours. Il obtint des autorités supérieures de celle capitale : 1° que les chrétiens de Fo-gan pussent s'armer pour protéger leurs propriétés et celles de la Mission contre les rebelles; et 2° que des troupes fussent envoyées à Fo-gan pour éteindre la rébellion et punir les coupables. Sur le papier on promit de punir les coupables, mais on n'en lit rien; même on se moqua de nous et du consul de France, en confiant l'enquête, malgré

nos protestations, au mandarin Wang-sou-soun, le principal auteur de la rébellion et le protecteur des bandits furieux lancés contre nous.

Des quatre églises brûlées, nous pûmes en rebâtir trois; mais celle de la ville de Fo-gan est bien inférieure à l'église qu'on a remplacée. Quant à l'église du village de Mou- Yang, où la rébellion avait commencé, il n'a pas été possible de la relever jusqu'à l'année 1899. Il serait trop long de rappeler tous les ennuis et tous les déboires que cette affaire de Mou-Yang nous a causés pendant douze ans. Les pièces officielles échangées à ce sujet rempliraient de volumes in-folio. Enfin, Dieu eut pitié de nous et daigna nous accorder la victoire, changeant en joie nos longues plaintes passées. Ces consolations feront l'objet de cette lettre.

Voyant la paix rétablie à Fo-gan, je résolus de profiter de celte bonne occasion et faire la visite pastorale de tout le district; Fo-gan est au nord-est de Fou-Tchéou, à la distance d'environ 200 kilomètres. C'est une sous-préfecture dépendant de Fou-ning-fou. Cette sous-préfecture a plus de vingt mille chrétiens, presque tous descendants d'anciens chrétiens convertis par nos Pères, il y a plus de deux, cents ans. Pendant les deux derniers siècles, la persécution a presque été continuelle dans ce malheureux district.

A plusieurs reprises, le Gouvernement Chinois confisqua tous les biens de la Mission et des chrétiens. Au temps deKien-long, les missionnaires, cachés dans les montagnes pour administrer cette chrétienté affiigée, furent tous faits

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prisonniers et, après des interrogatoires sans fin el de cruels supplices devant les tribunaux, après de longs mois de prison, ils furent tous couronnés du martyre. Le Bienheureux Pierre Sanz, vicaire apostolique, fut décapité audelà de la porte du sud, à Fou-Tchéou, et ses quatre compagnons, les PP. François Serrano, Joachim Royo, Jean Alcober et François Diaz, furent étranglés et sulFoqués dans leur prison. Léon XIII a solennellement béatifié ces cinq confesseurs de la foi le 17 avril 1893. Pendant ces persécutions, un grand nombre de chrétiens moururent aussi en exil ou en prison pour le seul fait de leur religion. La dernière persécution officielle eut lieu pondant le premier tiers du xix' siècle. Après la signature des traités avec les nations européennes, le Gouvernement ne persécuta plus ouvertement ; mais nos chrétientés ne furent pas plus tranquilles pour cela; car alors commencèrent et n'ont jamais cessé les tracasseries les plus variées des mandarins locaux manifestement soutenus, sinon excités, par le pouvoir supérieur. De plus, nous avons eu à souffrir périodiquement des soulèvements populaires des paysans, poussés souvent par les mandarins. Enfin, les circonstances ont changé et nous attendons maintenant une paix plus durable à laquelle, grâce à Dieu, a contribué la visite pastorale que je fis à ces districts de Fo-gan, visite qui, je l'espère, aura été utile. Dans tous Jes cas, elle a inondé notre cœur d'une pure allégresse.

Je partis de Fou-Tchéou le 4 septembre 1899, par la porte du nord-est, avec l'intention de donner deux mois à cette visite; mais je fus amené à en consacrer près de

quatre ; et même je serais resté plus longtemps si les obligations de mon ministère ne m'avaient appelé ailleurs. Le premier jour du voyage se passa sans incident, si ce n'est un petit ennui près de la rivière Din-Kong, causé par l'avarice du batelier. Ce contretemps nous fit passer une mauvaise nuit ; car nous ne pûmes pas arriver à la seule auberge de ces parages, appelée Taï-chaï. Néanmoins, le lendemain de bonne heure dans l'après-midi, nous atteignions Lon-gun, résidence du P. Santiago Garcia. A quelque distance du village nous rencontrions le P. Santiago avec deux jeunes Pères espagnols qui étaient chez lui pour apprendre le chinois et un vieux prêtre indigène chargé d'un district voisin. Ils étaient suivis d'une multitude de chrétiens chinois qui nous reçurent bannières déployées, au son d'un orchestre bruyant, et faisant éclater dans les airs d'innombrables pétards.

A notre arrivée, toute celte foule se prosterna le front dans la poussière en demandant la bénédiction de l'évêque. Bien ému, nous la donnâmes dans toute l'etFusion de notre cœur. Pour arriver à l'église, nous eûmes à traverser toute la ville, accompagnés de cette multitude qui criait, chantait, tirait des pétards. C'était très pittoresque. Heureusement aucun incident fâcheux n'arriva. A l'entrée de l'église deux des prêtres nous reçurent suivant le cérémonial romain. Après avoir adoré Notre-Seigneur, nous adressâmes quelques paroles aux fidèles, et nous leur donnâmes de nouveau la bénédiction épiscopale, en remerciant Dieu du fond de notre âme.

Le jour suivant, dans l'après-midi, nous partions pour

lli-tuan, distant de trois heures de chemin, où nous pensions prendre une barque qui devait nous conduire à Fo-gan pendant la nuit. Mais, comme un vent très fort soufflait en tempête, on ne jugea pas le départ prudent. Vi\ chrétien de Mon-Yang, établi en ce lieu depuis plusieurs années, nous donna l'hospitalité et nous traita avec un respect et un dévouement touchants. Le matin du 7 septembre, le vent était tombé et nous pûmes nous embarquer dans de bonnes conditions.

Nous employâmes toute la journée à naviguer par la baie de Ming-Té, et déjà la nuit était venue quand nous entrâmes dans le bras de mer, appelé Pa-Pa-Moun, que nous devions encore traverser. Le temps était doux et la nuit éclairée par une belle lune. Nous pûmes ainsi jouir d'un beau spectacle dans cette mer parsemée d'îles. On nous fit remarquer la principale, appelée San-Tou, où se trouve un bon port, abrité et profond, qui vient d'être ouvertau commerce étranger. Mon opinion est qu'il n'aura jamais grande importance. Peut-être répondrait-il mieux aux exigences d'une station navale?

Nous passâmes en vue de la ville de Ning-Té, qui peut avoir 20.000 âmes. A mon avis ce port serait mieux nommé port de Ning-Té que de San-tou. De Fo-gan on peut communiquer avec cette sous-préfecture au moyen des smnpans ordinaires jusqu'à Soi-Kié, à cinq heures de Pa-Pa- Moun, où débouchentles rivières de Fo-gan et deMou-Yang. Pour arriver à ces villes, des embarcations plus petites sont nécessaires. Pour communiquer de San-Fou avec Fo-ning-Fou, c'est encore plus difficile. Les Européens ont

donné à cette baie le nom de Sam-Sa, nom qui lui convient mal, car Sam-Sa, village d'une certaine importance, est à plusieurs lieues de la baie.

Les principales productions des districts environnants sont le thé, le blé, le sucre, le riz et quelques autres céréales qu'on exporte. Cependant, je ne croispas que l'excédent de ce qui est nécessaire à ces populations très denses puisse jamais fournir un aliment de quelque importance au port de San-tou. Il est vrai que, près de Mou-Yang, il y a des mines de fer, mais peu exploitées jusqu'ici, et dans la montagne de Pa-Pou-San, la plus haute des environs, des mines d'argent abandonnées depuis longtemps et peut-être épuisées.

Par la rivière de Pé-tou, qui débouche dans la même baie, derrière l'île de San-Tou, les sampans et les canots de rivière peuvent remonter assez loin dans le nord du district de Ning-Té. Le districtde Kou-chen, qui a les plus riches mines de fer de la province, n'est pas très loin de là; mais, sans un chemin de fer qui les relierait à Ning-Té, elles ne sont pas facilement exploitables.

A dix heures du soir nous arrivions à Fing-Taou, où se trouve l'une des plus importantes chrétientés de Fo-gan ; 1 .000 fidèles dans le bourg, et à peu près autant dans un rayon de 2 ou 3 kilomètres. Aussi cet endroit possède-t-il la plus grande église du vicariat. Dès que de la terre on eut reconnu notre barque, de nombreux pétards furent tirés, et tout le village s'illumina comme par enchantement. Nous fûmes conduits à l'église au milieu d'une magnifique procession aux flambeaux. Là, après

avoir béni ces nombreux chrétiens, si heureux de recevoir la visite de leur évoque, nous leur adressâmes quelques paroles et pûmes enfin prendre un peu de repos.

Le lendemain, je partis pour Ké-Sen, lieu plus central et où se trouve une résidence plus spacieuse. J'y trouvai réunis tous les missionnaires dos environs que j'y avais convoqués. J'avais besoin de les consulter, afin de faire la visite avec plus de profit. Je tenais à avoir leur avis pour nommer les prédicateurs et les confesseurs qui devaient me suivre. Je demeurai à Ké-Sen jusqu'au 19 septembre, occupé à régler différentes affaires.

Ce jour-là, je me rendis à Apoui, chrétienté administrée par le P. Ramon Catala, ayant une population d'environ 1.800 fidèles disséminés dans un rayon de 2 ou 3 lieues. Deux heures avant d'arriver, nous rencontrâmes les chrétiens venus en procession pour nous recevoir avec de la musique, des bannières, des pétards, etc. Parmi eux se trouvaient quatre ou cinq lettrés de ce district, vêtus de leurs insignes et de leurs longues robes de cérémonie. Les enfants de chœur d'Apoui en soutanelles et surplis se rangèrent autour de mon palanquin, et, ainsi précédés par cette procession pittoresque, nous arrivâmes à l'église vers la nait. C'était plaisir de voir sur les tlancs de la procession des centaines d'enfants, courant, bondissant comme des agneaux, et donnant des signes de la plus vive allégresse. Un peu avant d'arriver au village, le cortège dut s'arrêter pendant qu'une députation de vieillards me souhaitait la bienvenue en faisant force prosternations, suivant toutes les règles de l'étiquette chinoise. A l'église, réception

soleiiuclle; puis le Pater et V Ave Maria furent chantés en chinois par toute la multitude, ainsi que le Credo, le Salve Regina et d'autres prières. Je chantai les oraisons prescrites et donnai la bénédiction. Pendant la visite pastorale, les choses se passèrent ainsi dans toutes les chrétientés.

Le soir de ce jour, commença la mission. Un prêtre indigène, déjà ancien, qui devait nous accompagner partout pendant cette visite, le P. Jacques Laou, fil un sermon fort impressionnant sur la nécessité du salut. Aussitôt les catéchistes et les chrétiens instruits des deux sexes se mirent à enseigner de bonne volonté le catéchisme aux enfants et aux adultes ignorants pour les prépai-er à recevoir dignement les sacrements. C'était édifiant d'entendre sortir de presque toutes les maisons, tout le jour et même la nuit, le chant des prières et le murmure des voix récitant la doctrine chrétienne ou apprenant à se confesser. Cette méthode fut observée dans tous les villages.

Le matin, de bonne heure, tous les prêtres qui m'accompagnaient célébraient le saint sacrifice dans l'église déjà pleine de fidèles. L'évêque célébrait le dernier avec plus de solennité. Pendant la messe épiscopale, le prêtre J. Laou prêchait sur les fins dernières ou sur une des grandes vérités de la religion, pour exciter les chrétiens à la componction et à la ferveur; ensuite tous les prêtres et l'évêque luimême s'enfermaient au confessionnal jusqu'à la nuit, s'interrompant à peine un peu de temps pour manger le riz et réciter leur bréviaire. C'est ainsi que nous passâmes quatre jours à Apoui et deux jours dans la chapelle de Pouan-Soui, qui en dépend.

Le 20 septembre, nous arrivions au district cleTing-Taou. Avant (l'arriver à l'église principale, nous donnions la mission et faisions la visite dans deux chapelles qui en dépendent. Elles sont situées dans une île el comptent ensemble environ 700 chrétiens. Les gens de Ting-Taou nous reçurent encore avec plus de solennité que ceux d'Apoui. Les quatre lettrés chrétiens de ce district organisèrent la procession cl procédèrent à tous les arrangements. Tout se passa très bien.

Ting-Taou a plus de 3.700 chrétiens ; aussi restâmesnous quatorze jours, tellement accablés de travail qu'à la tin nous étions rendus. Contents et heureux d'une riche moisson spirituelle, nous passâmes au district Iloeng, dont je fus chargé, il y a près de trente ans, comme simple missionnaire, et qui est aujourd'hui administré par le P. Michel Vila. Il a 2.500 chrétiens et deux chapelles, outre l'église principale. Ces pauvres gens firent des efforts inouïs pour nous donner une réception qui éclipsât les précédentes. Le résultat fut un tapage et un bruit plus discordant encore, dont nos oreilles eurent grandement à souffrir et qui exerça notre jiatience jusqu'aux dernières limites de l'endurance. Nous fûmes sept jours dans ce district, heureux d'avoir beaucoup de travail.

DeHoengnous passâmes à la ville de Fo-gan, distante de 4 lieues. Nous y trouvâmes plus de 2.400 chrétiens, dont un millier environ demeurant à l'intérieur de la ville. Si les villageois nous avaient reçus avec pompe, les citadins renchérirent encore sur eux. Les autorités elles-mêmes voulurent contribuer à la solennité de notre réception. Elles

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envoyèrent une trentaine de soldats pour nous escorter. Avant notre arrivée en ville, nous reçûmes les cartes de visite des mandarins civils et militaires, qui nous souhaitaient ainsi la bienvenue. Une vingtaine de lettrés chrétiens vinrent à notre rencontre à une demi-lieue de la ville. Les chrétiens avaient mis leurs plus beaux habits de fête. On eût dit que la ville tout entière était en mouvement. C'est ainsi entourés de tant dlionneur que nous arrivâmes dans la ville deFo-gan, où cent cinquante-trois ans auparavant les bienheureux martyrs du Fo-Kien étaient entrés chargés de chaînes, comme s'ils eussent été des bêtes féroces. Pendant ce trajet solennel à travers les rues de la cité, je ne pouvais m'empêcher de penser à ces saints martyrs et spécialement au Bienheureux Sanz, mon prédécesseur. Comme je les priais avec ferveur d'intercéder devant le trône de Dieu pour cette Mission, leur disant de prendre pour eux l'honneur de cette journée, puisque la conservation de la foi en ces lieux était due en grande partie' à leurs travaux, à leurs souffrances et à leur sang versé pour Dieu!

Devant l'église on s'aperçut bien vite qu'il était impossible de contenir cette multitude qui, en dépit des soldats et des satellites, s'y précipita comme une avalanche et envahit bientôt tous les coins. Prosterné devant l'autel, nous nous répandions en actions de grâces, et c'est de tout cœur et bien ému que nous donnâmes la bénédiction épiscopale à cette foule de chrétiens et de païens.

A peine étions-nous assis depuis quelques instants dans la salle principale du presbytère, échangeant nos impressions avec les missionnaires, que les mandarins se

présentèrent en personne, en grande cérémonie, pour me saluer. Le thé lenr fut otferl ; je les remerciai de la peine qu'ils avaient prise pour moi, et, après un instant de conversation très amicale, ils prirent congé avec les cérémonies d'usage. Beaucoup de lettrés païens et des hommes inriuents de la ville vinrent me visiter et me complimenter, m'apportanl des présents ou m'invitanl à dîner; je fis de mon mieux pour recoimaitre toutes ces bonnes volontés. Le lendemain, je rendis les visites oflicielles et je dus emploj'er deux ou trois jours à ces devoirs de civilité.

Mais ce n'était pas pour ces honneurs mondains que j'étais venu à Fo-gan; aussi me tardait-il de me plonger de nouveau dans le travail absorbant de la visite et de la Mission. Tout se passa suivant la méthode déjà indiquée. Nous entendîmes des milliers de confessions et fûmes consolés par un grand nombre de retours et de conversions. Nous nous transportâmes dans deu.x chapelles dépendant de cette église où nous fûmes également très occupés pendant plusieurs jours à administrer les sacrements <lo pénitence, d'eucharistie et de confirmation. De là, nous nous dirigeâmes sur Ké-toeng, district d'environ 2 200 chrétiens dispersés dans un rayon très vaste et, par suite, assez difficile à administrer. Là comme ailleurs les chrétiens firent leur possible pour nous recevoir avec honneur. Une nuit que nous revenions d'une chapelle distante de 3 lieues, les chrétiens, sachant qu'il faisait noir et que les sentiers étaient dangereux, sortirent à notre rencontre avec des torches, environ à une lieue de chemin, et, grâce à eux, nous pûmes arriver sans accident.

Nous nous rendîmes ensuite au fameux dislrict de Mou-Yang, qui renferme bien 5.000 chrétiens, dont 2.000 demeurant dans le bourg de ce nom. Là nous fûmes reçus avec une plus grande solennité encore qu'à Fo-gan. Que Dieu en soit béni ! C'est ici que fut fait prisonnier le bienheureux évêque et martyr Sanz, et jusqu'à ces derniers temps nous n'avions pu y bâtir une église. Là le missionnaire a presque toujours été en danger, et nulle part ailleurs on n'a dit autant d'insanités contre notre sainte religion. Cependant, en cette occasion, ce peuple se surpassa luimême et sembla vouloir faire oublier tout le passé. Les païens ne firent pas entendre une note discordante pendant que les chrétiens organisaient la plus magnifique démonstration. Pour me recevoir, ils avaient tous mis leurs plus beaux habits de fête et orné de tentures leurs maisons. Les lettrés, les soldats et une multitude immense étaient venus attendre à plus d'une lieue du bourg. Nous le traversâmes en entier dans une grande pompe, au milieu d'un enthousiasme indescriptible, pour nous rendre à la vaste église récemment terminée, grâce à l'énergie du consul de France. Inutile de dire qu'en quelques instants elle se remplit de chrétiens et de païens qui s'y pressaient et s'y étouffaient. Je demeurai plus de quinze jours à Mou-Yang et, malgré toutes les chicanes et les procès qu'on nous y a faits, toutes les contradictions et les difficultés que nous y avons eues, aucune parole offensante ne fut prononcée pendant mon séjour. C'est là que la visite était le plus nécessaire; aussi demcurai-je plus longtemps. 11 y eut un grand nombre de conversions, de baptêmes d'adultes et d'enfants, et

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beaucoup de confirmations. Knfîn on eût dit ([ue ce peuple était complètement changé. Fasse le ciel que ce lieu où tant de ronces et tant d'épines nous ont déchirés produise enfin des fieurs et des fruits pour la gloire de Dieu !

Heureux de ces résultats, mais accablés de fatigue, nous descendîmes au district de Song-Yông, où avaient poussé aussi bien des épines. Nous y trouvâmes beaucoup de chrétiens lièdes ; mais, grâce à Dieu, presque tous vinrent se confesser et promirent de mener une vie plus chrétienne ; ce qui me remplit de consolation. Jadis les gens de ce village étaient assez fortunés, et, en Chine, c'est trop souvent synonyme de mauvais chrétien. Aussi ne l'étaient-ils guère que de nom. Un ensemble de circonstances, qui, dans ce pays, se produisent généralement lorsque la richesse apparaît, les a grandement appauvris. Puissent ces épreuves les tourner vers Dieu ! Extérieurement, ils firent tout ce qui était en leur pouvoir pour me recevoir avec honneur; mais ce qui me fil plus de plaisir encore, c'est que presque tous se confessèrent. Que le Seigneur leur accorde la persévérance !

Nous allâmes ensuite à Ké-Sen, district d'environ 3.400 chrétiens, l'un des meilleurs de Fo-gan. Nous y passâmes un assez long temps, soit pour les affaires de la visite et de la retraite, soit pour prendre des mesures avec les missionnaires sur les besoins des diverses missions de ces parages. Le nombre des confessions entendues dans l'église de Ké-Sen dépasse 2.000, et je crois que, fussionsnous restés toute l'année, nous n'aurions pas manqué de pénitents. Là, comme ailleurs du reste, tout le monde vou-

lait se confesser à l'évéque, si bien que, si j'avais voulu satisfaire tout le monde, le travail m'aurait tué.

Delà nous montâmes à Zé-In, situé au sommet d'une montagne. Nous y trouvâmes les chrétiens les plus fervents que nous eussions encore rencontrés. Les marques d'affection extraordinaires qu'ils nous donnèrent au départ me touchèrent jusqu'au fond du cœur.

Redescendus à Ké-Sen, nous trouvâmes préparée la barque qui devait nous conduire à Hi-Touan. On eût dit que toute la population de Ké-Sen était là pour nous accompagner. On se recommandait à nos prières, on pleurait; tous voulaient être bénis encore une fois. Je crus que nous n'atteindrions jamais notre embarcation. Enfin nous y parvînmes après d'héroïques efforts, et nous nous éloignâmes, bien émus, de ces plages deFo-gan où nous avions éprouvé les plus douces émotions et avions été témoins de scènes touchantes dignes des premiers temps de l'Église.

Mon vicariat comprend 48 préfectures ou sous- préfectures ; si chacune d'elles avait autant de chrétiens que celle de Fo-gan, nous en aurions plus d'un million, et, même dans ce cas, les chrétiens ne seraient que 1 sur 20 païens. D'où l'on peut inférer combien il nous reste à faire pour gagner tant d'infidèles à la sainte Eglise.

Hélas ! nous avons à peine 40 et quelques mille chrétiens dans tout ce vicariat, et nos ressources sont si limitées que nous pouvons à peine maintenir les œuvres existantes. C'est au prix d'efforts inouïs et de rudes privations que de temps en temps nous pouvons en commencer de

nouvelles. Les catécliisles surtout nous manquent, parce que nous n'avons pas les moyens de les former et de les faire vivre ensuite. L'œuvre apostolique de la Propagation de la Foi nous a déjà beaucoup aidés et nous aide sans cesse; les lecteurs des Missions cailioliques nous ont envoyé de temps à autre de généreuses aumônes pour lesquelles nous sommes pleins de reconnaissance. Telle fut la force motrice de nos œuvres sans laquelle elles eussent été comme une machine inerte.

Puisse le Seigneur, qui veut le salut de tous les hommes, toucher les âmes qui lisent ces lignes et les disposer à verser un peu de leur superflu sur cette mission du Fo- Kien Nord. Qu'elles le sachent bien, leurs aumônes répondront à des besoins pressants, et l'évêque avec ses missionnaires élèveront souvent leurs mains vers le Père des Miséricordes pour appeler ses plus précieuses faveurs sur leurs bienfaiteurs.

F. S.\LVADOR MaSOT.

Fou-Tcht^oii, décembre lÛOO.

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