‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 3 sur 115 · CHAPITRE I · texte numérisé non relu

CHAPITRE I

Di'part de Marseille; malade. — Messe à bord. — A l'Iiôpilal de Saïgon, le numéro 10.— Un peu idiot! — L'n coup de bistouri. — Un Corse mort sans sacrements et une religieuse mourant de la petite vérole. — Adieux aux voyageurs du Polynésien. — k rintirinerie desMissions étrangère?, soigné par une Prussienne. — Son histoire. — Saïgon et sa cathédrale ; la Cochinchine et ses martyrs. — Départ. — Sur l'indiis. — Encore à rhô|iilal, à Shang-Haï. — Sauvé le i" mai.— Arrivée au Ko- Kien. — Premières impressions — L'évèque et son séminaire. — Premier arsenal de Fou-Tihéou tt son aumônier, le R. P. Sautel.

Ilûpilal militaire de Saigon, id mars 1898.

Très Cher Révérend Père,

J'ai quitté Marseille sur le Polynésien, le 27 février. J'étais déjà indisposé; mais, sur l'avis du docteur, je me suis embarqué, dans l'espérance que l'air de la mer ferait vite disparaître ce malaise. Hélas ! il ne devait pas en être ainsi. Dès le second jour je ne pouvais plus scrlir de ma cabine. Arrivé à Port-Saïd, j'étais trop malade pour descendre, et j'ai dti renoncer au voyage de Jérusalem, que j'étais autorisé à faire. Ce sacrifice m'a extrêmement coûté. Les quatre journées de la mer Rouge ont été fort pénibles. La chaleur était si grande que je ne pouvais remuer de ma couchette 1 II m'est venu, le 5 mars, au côté droit du cou, une enflure qui n'est pas sans m'inquiéter beaucoup. D'abord très gênante, elle est ensuite devenue très douloureuse, et le chemin de l'Extrême-Orient s'est transformé

pour moien un douloureux chemiiule croix. Quele Seigneur en soit béni !

Dans l'océan Indien, mon état s'est un peu amélioré.

Le dimanche i.Smars, je pus célébrer la sainte messe. Le capitaine du Polynésien, à la demande des passagers, avait fait préparer sur le pontdunavire un autelfort bien décoré de fleurs et de drapeaux. Un frère convers capucin allant en Chine me servit la messe. Deux mousses endimanchés montaient la garde de chaque côté de l'autel. L'assistance se composait de plusieurs officiers, de matelots et de la plus grande partie des passagers.

A Colombo, j'ai quitté le Polynésien, qui est allé en Australie, et j'ai pris le courrier de Chine, le Salazie. DeSingapore à Saïgon.j'ai, de nouveau, beaucoup souffert. Arrivé ici le 2i mars, j'ai dû interrompre mon voyage et venir à l'hôpital. J'\' suis catalogué sous le numéro 10.

Quand le docteur a vu mon cou enflé, il s'est tellement étonné, a poussé de telles exclamations, que j'en ai été peu rassuré. Après lui avoir dit ce que le docteur du bord pensait de mon indisposition, et .quel traitement il m'avait fait suivre, il a haussé les épaules et a pris un air qui semblait dire : « Quel ignorant! »

Je me sens mélancolique à la penséeque pendant des années j'ai visité des hôpitaux comme aumônier et que me voici le numéro 10 de l'hôpital deSa'igon. Jesoutfre moins depuis que je suis ici; j'ai dormi. A bord, je craignais de devenir fou. Les causeries de mon infirmier n'étaient pas de nature à me rassurer. Un soir, le brave garçon, en me mettant un cataplasme, me dit : « Oh ! votre cou est énorme! ça doit

VOUS rendre la tête bien lourde et môme ça doit vous faire paraître un peu idiot! » — <« Oui, mon ami », lui dis-je humblement.

Les Sœurs de Saint-Paul de Chartres sont chargées de cet hôpital et sont les anges consolateurs de ce lieu de souffrances. Vne d'elles, hélas! est morte cette après-midi de la vérole noire contractée au chevet d'une malade. Elle a fait la mort d'un ange, heureuse, disait-elle, de mourir pour Dieu au champ d'honneur.

Hier matin, j'ai pu recevoir la sainte Communion que le Père aumônier a eu la bonté de m'apporter, comme je l'ai portée moi-même souvent aux malades des hôpitaux. Ensuite vint le docteur eu chef escorté de deux autres médecins et d'intîrmiers portant des instruments de chirurgie, d'une bonne So?ur avec du coton et des linges blancs. « Ce n'est guère miîr », dit un deces acolytes. — « Gesera toujours quelque chose », ajouta l'autre. — « Allons ! passezmoi le bistouri. Voyez donc où s'est logé cet abcès! c'est justement entre deux veines; mais il y a de la place pour la lame. » Je compris que le moment était venu. Dire que je n'étais pas ému ne serait pas exact. La bonne Sœur me prit la tête et l'appuya contre sa poitrine, comme une mère pour endormir son enfant. J'eus la sensation de quelque chose de froid sur la peau et ensuite d'une douleur aiguë ; mais, en même temps, je sentais plus forte l'étreinte maternelle de la chère Sœur Saint-Augustin. Elle compatissait et portait la moitié de ma peine, tandis que ces docteurs étaient insensibles et impitoyables. Le bistouri avait pénétré profondément dans le cou et le sang avait jailli sur la

guimpe de la Sœur. Celle-ci avait un verre de chartreuse tout prêt qu'elle approcha de ma bouche. J'y trempai les lèvres pendant que les docteurs s'éloignaient en faisant leurs réflexions : » C'était trop tôt. » — <i Je vous l'avais dit; ce sera à recommencer! »

Cette saignée m'a cependant fait du bien ; je suis beaucoup mieux depuis hier; le docteur vient de me dire que cette grosseur se résoudra par l'intérieur. Nous verrons bien.

27 mars. — J'ai pu célébrer la sainte messe dans la chapelle de l'hôpital. Je n'étais pas monté à l'autel depuis le 13 mars.

30 mars. — Je sors de l'hôpital, ce matin ; le cou est toujours enflé ; mais je vais réellement mieux. Le curé de la cathédrale m'invite à aller chez lui, où, dit-il, je serai encore mieux traité. L'hôpital m'a donné ses tendres soins pendant huit jours, moyennant 96 francs.

Un malheureux Corse, franc-maçon, est mort après avoir obstinément refusé les sacrements. La famille a insisté quand même pour avoir un enterrement religieux ; on a même apporté le cadavre à la chapelle, mais l'aumônier de l'hôpital a refusé de venir. On s'est adressé au curé de la cathédrale, même à l'évêque. On a craint un instant une complication avec le gouverneur. Enfin celui-ci, qui, du reste, est franc-maçon, grand partisan d'enfouissements civils, a compris qu'il était l'idicule d'insister dans ce cas pour imposer des cérémonies religieuses à un mort qui,

de son vivant, avait repoussé l'Eglise. Quel contraste avec une autre sainte religieuse qui vient encore de mourir pieusement, pleine d'espérance, de foi et d'amour de Dieu. Sur le Polynésien se trouvait une société assez intéressante. Le soir de la séparation, en rade de Colombo, on organisa une séance musicale; il y eut des chants, des discours et des adieux au Champagne. On me demanda de contribuer pour ma part à la fête et, tout malade que j'étais, je crayonnai la petite pièce que je vous envoie. Elle fut lue avec beaucoup d'àme par un charmant jeune homme allant au Tonkin.

Amis de quinze jours, il faut se séparer. Car ils sont difïérenis les chemins de la vie. Allez à l'Occident; nous irons admirer Un autre point du globe où le ciel nous convie.

Nous nous sommes connus sur le Polyncsien

Pendant des jours bien courts; c'en est assez, du reste,

Pour créer entre nous un fraternel lien,

Que nous apprécions comme un présent céleste.

Si nous nous séparons, est-ce bien sans retour?

Sur les sentiers des mers ou quelque part en France,

Conservons tous l'espoir de nous revoir un jour.

Le monde est grand, dit-on; il n'est point tant immense.

Le progrès, le génie ont supprimé partout ^'obstacle et la distance, et l'on dit qu'à notre âge L'univers est conquis et qu'il n'est après tout Que le jardin de l'homme, un modeste village.

Quand la mort nous aura, par son austère loi, Affranchis pour toujours du temps et de l'espace. Chacun de nous alors sera vraiment le roi Des domaines promis à notre humaine race.

Non plus ce grain de sable où nous nous cramponnons. Pondant les jours comptés d'un court pèlerinage, Microscopique atome, où nous nous surprenons, Insensés ! à borner notre riche héritage.

Mais ces orbe^, de feu ijui hrillcnl dans la nuit. Qu'on ne saurait compter, ces admirables mondes, Innombrables géants qui se meuventsans bruit. Semés par l'Eternel dans les plaines profondes.

C'est là notre domaine, à chacun tout entier, Et nous le connaîtrons dans toutes ses parties ; Car nous verrons Celui qui fit chaque sentier. Il nous en a donné de sûres garanties.

Nous n'aurons plus besoin de chars ou de vaisseaux ; Nous nous transporterons plus prompts que nos pensées Des lieux les plus lointains, sur les plaines des eaux. Au travers des soleils ou des terres glacées.

Tous les fds du Seigneur alors se connaîtront. Vivants de son amour en sa sainte présence ; Parfaitement heureux, ils le glorifieront Dans les siècles sans fin. Vivons donc d'espérance.

Au revoir, chers amis, ici-bas ou là-haut; Soyez toujours heureux et que toute entreprise Réussisse en vos mains et ; puissiez-vous bientôt Arriver sains et saufs au but que chacun vise !

Saïgon, infirmerie des Pères des Missions étrangères, 6 avril 1898.

Le mieux annoncé dans ma dernière lettre ne s'est pas maintenu. Pendant les trois ou quatre jours passés à la cure de la cathédrale, où j'ai trouvé la plus fraternelle hospitalité, j'ai pu faire quelques excursions dans la ville

et aux alentours qui m'ont fort intéressé ; mais mon cou a entié de nouveau, la tièvre est revenue et une autre misère fort désagréable menace de m'anéantir : une diarrhée tenace qu'aucun remède ne peut arrêter. On m'a aimablement invité à venir à cette infirmerie. Je suis encore à l'hôpital. La bonne Sœur Rosa, une Prussienne, me soigne avec un touchant dévouement. KUe me raconte que, jeune fille, elle lut dans les Annales de la Propagation Je la Foi que des Sœurs françaises de Saint-Paul de Chartres se dévouaient en Cochinchine malgré- les persécutions et la perspective du martyre. Aussitôt elle résolut de quitter son pays et d'aller à Chartres pour entrer dans la Congrégation des Sœurs de Saint-Paul, avec l'espérance d'être envoyée un jour en Cochinchine. Elle entreprit ce long voyage presque sans argent, ne sachant pas quatre mots de français.

Devant tant de bonne volonté tous les obstacles tombèrent. Ses vœux furent exaucés. Il y a plus de vingtcinq ans qu'elle est, en Cochinchine, la plus admirable incarnation de charité. Il y a quelques années, elle fit un voyage dans sa lointaine Prusse, d'où elle ramena une nièce au noviciat de Chartres. Depuis, la nièce est venue rejoindre la tante en Cochinchine.

Le séminaire de la Mission de Saigon touche à Tinfirmerie : il compte une soixantaine d'étudiants. Je vois tous les jours ces jeunes Cochinchinois prendre leurs ébats en récréations ; je les entends chanter leurs prières avec entrain. C'est l'espoir de cette Église de Saigon, qui a tant souffert pendant les persécutions. Elle a la paix au-

jourd'iiui ; mais que de sang chrétien les cruels persécuteurs n'ont-ils pas répandu sur ce sol? Les Pères français me font l'éloge du clergé indigène, qui leur est d'un grand secours dans l'œuvre delà conversion des infidèles.

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