‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 4 sur 115 · SAIGON · texte numérisé non relu

SAIGON

Saigon est une ville coloniale tj'pique des pays chauds; larges rues pleines de grands arbres ; maisons entourées de vérandas où montent des plantes grimpantes; magnifique jardin botanique et zoologique où l'on a réuni la plupart des représentants de la liore et de la faune des pays tropicaux.

La cathédrale gothique de Saigon, avec ses deux flèches élancées, est vaste et belle. Elle ferait honneur à n'importe quelle ville épiscopale de France.

Saigon a des Frères Maristes, des Sœurs de Saint-Paul de Chartres et un Garmel.

J'ai employé mes loisirs de malade à lire Y Histoire de la Mission de Cochinchine par le P. Louvet. J'y ai vu que les Dominicains en furent les premiers apôtres. Avant l'occupation de la France, les missionnaires des Missions Etrangères ont eu à affronter ici les plus cruels persécuteurs. Bon nombre d'entre eux tombèrent dans l'arène. C'est à Saigon même que fut pris le Vénérable Marchand pendant qu'il célébrait la messe. On lui infligea ensuite l'horrible supplice des cent plaies. Les chrétiens cochinchinois furent immolés par milliers.

J'ai visité un couvent de religieuses indigènes à quelques

kilomètres de Saigon; elles sont une centaine el font la classe et le catéchisme dans les différents districts de la mission. Au temps des persécutions, elles rendirent de très grands services aux confesseurs de la foi.

Demain passe le courrier de Chine. Si je puis me traîner jusqu'au bateau, je m'embarquerai, dans l'espérance que l'air de la mer me fera du bien ; car, dans Saigon, la chaleur est intolérable.

Ilûpital lie Shang-llaï, 6 mai 1898.

Je m'embarquai à Saigon sur l'Indus, le 7 avril, et j'arrivai ici le 13, après un très pénible voyage. Mon cou était plus enflé que jamais ; diarrhée persistante. Le D' Blanc, qui m'a soigné avec un dévouement admirable, me fit un devoir de rester à Shang-Haï, m'assurant que, si je continuais mon voyage, il y allait de ma vie.

Après quelques jours passés à la procure des Missions Étrangères, je dus venir à l'hôpital; j'étais paralysé des quatre membres : un rhumatisme infectieux ni'avait envahi. Je crus bien alors, et d'autres aussi, que je n'étais entré dans le Céleste-Empire que pour aller bientôt dans l'empire céleste.

l^es Pères Jésuites, chargés de la Mission de Shang-Haï, m'ont visité tous les jours et m'ont témoigné la plus fraternelle affection. Les Sœurs de Saint- Vincent-de-Paul, le cher D' Blanc m'ont entouré des soins les plus prévenants.

Le 1" mai, j'étais au plus mal. Depuis cinquante-cinq

jours j'avais cet énorme abcès au cou, et il ne semblait pas au docleur encore assez mûr pour être ouvert. Cependant, vu mon état si grave, le médecin se décida à le percer dans l'espérance au moins de me soulager. Le bistouri entra profondément dans la chair; mais je sentis moins de douleur qu'à Saïgon. Une quantité de matière purulente eu sortit. Bientôt après je m'assoupissais. Je dormis presque deux jours de suite.

Au bout de quarante-huit heures, je sentis le mouvement revenir dans mes membres, la fièvre avait disparu et la diarrhée cessait. J'étais sauvé. Dès avant-hier, j'ai pu me lever. Je me sens revivre et, me dit le docteur, je pourrai prendre le premier steamer en partance pour Fou-Tchéou. L'opération qui m'a sauvé, je ne l'oublie pas, a eu lieu le l" mai; depuis ce jour, j'ai offert de ferventes actions de grâces à notre bonne Mère du ciel, \di Santé des malades .

Le docteur me fait espérer que cette crise, qui a failli me tuer, aura un bon résultat, celui de me délivrer pour de bon de ces fièvres paludéennes des Antilles, que j'ai partout traînées avec moi ces dernières années et qui m'ont rendu la vie si pénible. Ce sont ces fièvres qui obligèrent mes supérieurs à m'éloigner de la Mission de la Trinidad à laquelle j'étais attaché de cœur. Puissent-elles être entièrement sorties par l'ouverture du bistouri !

Arsenal de Fou-Tchéou, le 12 mai 18118.

Enfin, hier soir, je suis arrivé à destination. Gomme je n'avais encore ni chapelle, ni maison, M. le directeur de

l'arsenal m'offrit aimablement l'hospitalité chez lui. Le voyage de Shang-Haï auFo-Kien a été bon et m'a fait beaucoup de bien. Je suis encore faible ; mais je sens les forces augmenter tous les jours. Dieu soit béni !

15 i}}ai 189S. — Dès que je l'ai pu, je me suis fait conduire sur l'emplacement de votre chapelle ; il n'en reste absolument rien, non plus que de votre maison. Les matériaux ont servi à l'évêque pour bâtir ou réparer quelques-unes de ses chapelles. A côté de l'endroit où vous avez vécu et offert le saint sacrifice pendant près de cinq ans, les Chinois ont bàli un temple aux mânes des marins que leur tua l'amiral Courbet à la bataille navale de Pagoda-Anchorage.

On m'a dit que, le lendemain de celte bataille août 1884), l'emplacement de votre chapelle et toute la plage, à une grande distance, étaient couverts de milliers de cadavres et présentaient un spectacle horrible.

J'ai visilé toutes les familles françaises établies autour de l'arsenal et qui forment la principale partie de ma paroisse. Il y a une vingtaine d'hommes, autant de femmes et une douzaine d'enfants. Ce sont presque tous des Bretons. Ils semblent contents d'avoir un prêtre au milieu d'eux.

Aujourd'hui, dimanche, a eu lieu la première messe paroissiale dans la galerie de la maison de M. le directeur, transformée en chapelle. Presque tous les paroissiens étaient venus. Je leur ai fait une instruction après l'évangile. 11 nous a semblé à tous qu'une parcelle delà Patrie avait élé transportée sur cette lointaine colline delà Chine.

Do la maison que j'habile, je ne puis me lasser d'admirer le magnifique paysage qui se déroule devant mon regard. Ce beau tleuve Min m'enchanlê. Il est au moins dix ibis plus large que le Rhône à Lyon, après sa jonction avec la Saône, et profond en [iroportion. Sur ses bords, il arrose et féconde de riclies rizières. Au delà, de vertes collines cultivées jusqu'à leur sommet et taillées en gradins parles Chinois industrieux ; plus loin et fermant l'horizon, des montagnes dentelées sur lesquelles volent les nuages.

Hier, je suis allé faire visite à M*-'" Masot, le vicaire apostolique du Fo-Kien Nord. J'ai franchi les 15 kilomètres qui me séparent de Fou-Tchéou, à la marée montante, dans un bateau d'une dizaine de mètres de longueur, fort commode. Les Anglais l'appellent Jiouse-boat, maisonbateau, et les Français veulent bien lui conserver ce nom. Huit marins chinois de l'arsenal le manœuvraient. Les particularités de ma personne semblaient fort intéresser ces braves gens. Moi-même je ne les trouvais pas moins curieux et je faisais sur leur compte autant de rétlexions intérieures qu'ils en faisaient à mon sujet à haute voix, mais que je ne comprenais pas.

Je trouvai l'évèque dans un palais bien modeste, assez semblable à la maison d'un de nos paysans de France. La cathédrale est inférieure à beaucoup de nos églises de village. M*'' Masot me reçut avec une grande bonté, et me fit prêter le fameux serment de ne rien enseigner de contraire à la doctrine de l'Église romaine sur les rits chinois. Je le signai deux fois, avec bonheur, et Tune des copies sera envoyée à Rome.

Il me fit ensuite visiter son séminaire, qui louche à la cathédrale. Je vis là une trentaine de jeunes Chinois de seize à vingt ans qui étudient le latin. L'évêque espère, me dit-il, qu'un tiers, peut-être la moitié, arriveront au sacerdoce dans dix ou quinze ans.

Le séminaire, la cathédrale et la maison de l'évêque

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sont de date assez récente. Ils sont situés près du fleuve dans l'Ile de Nan-laï, proche du quartier européen, avant d'arriver à la ville chinoise, que je n'ai pas encore vue.

L'évêque m'exhorte à vite apprendre la langue; car il veut me confier une mission chinoise le plus tôt possible. C'est une tâche difficile quand on n'est plus jeune.

En Chine, tout Européen qui se respecte doit avoir sa carte de visite imprimée sur un grand papier rouge. M"' l'évêque a bien voulu se charger à' enchinoiser mon nom, dont les trois syllabes, par hasard, correspcndcnl

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