‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 48 sur 115 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

Difficulté défaire Iravailier les ouvriers ciiiiiois. — La ijroiiello. — Les porteurs du tin'. — Histoire d'une pompe. — Voyage à Hong-Kong; Sœurs de Saint-Paul de Chartres ; objet de rétonnement des Chinois. — Dialogue avec un lettré. — Ouverture de noire orphelinat. —Enquête suites infanticides. — La Sainte- Enfance à Fou-Tchéou. — La revue Z« Chine noucelle. — Edils contre l'infanlieide. — Classification des mérites et des démérites. — Exemples de grands jeunes gens mis à mort par leurs parents. — Service l'unèljre pour Félix Faure. — Un mol sur les niandaiins. — Fable chinoise. — Les mendiants.

Depuis deux mois je surveille une trentaine de terrassiers chinois qui aplanissent une colline, où nous allons bâtir la maison des Sœurs et l'orphelinat. Ils viennent le plus tard possible et je ne puis arriver à les faire travailler pendant la dernière demi-heure qui précède midi et cinq heures. Du reste, dès que je les perds de vue, ils se couchent.

Pour hâter le travail, j"ai essayé de leur faire manœuvrer trois vieilles brouettes trouvées à l'arsenal ; mais j'ai échoué. Je leur ai montré moi-même comment on s'en servait. Inutile. Ils ne sont certes pas assez sots pour ne savoir pas s'en servir; mais ce n'est pas l'usage auFo-Kien : ils s'imaginent qu'ils se rendent ridicules aux yeux de leurs compatriotes en poussant devant eux cette curieuse machine des Occidentaux. Depuis l'époque des Hans et au delà, le Chinois du Sud, au moins, porte tous les fardeaux dans deux paniers ou deux seaux suspendus aux deux extrémités d'un long bâton dont le milieu repose derrière le cou et

sur les deux épaules. Dans le Nord delà Chine, il existe des brouettes et autres véhicules primitifs. Cette brouette n'est pas comme la nôtre. La roue est généralement beaucoup plus haute ; de chaque côté de cette roue se trouve un récipient, en sorte qu'il y a toujours double charge.

On m'a dit que mes entêtés Chinois avaient donné comme raison de ne se servir ni de brouettes ni de bêches, que le travail serait trop vite terminé et qu'ensuite ils n'auraient rien à faire.

Les Européens n'ont pas fini de triompher des préjugés et des raisons des Célestes. L'un d'eux vient d'en faire une expérience ruineuse. Comme on avait ouvert un nouveau porta Fo-gan, il acheta unbateau à vapeur pour transporter de ce porta Fou-Tchéou les quantités de thé qui jusqu'ici arrivaient pendues au bout d'un bâton sur ledos des coolies, par un cliemin de plus de 100 kilomètres. Ce transport du ^ thé par terre faisait vivre des milliers de Chinois et leurs familles ; aussi se sont-ils insurgés. Ils ont empoché de charger le bateau à vapeur qui a dû revenir bredouille.

Ceci me rappelle une bonne histoire arrivée à un ministre protestant. Son épouse venait de lui présenter son second fils. Les gens du village voulurent manifester leur joie de cet heureux événement. Ils souscrivirent chacun quelques sapèques et achetèrent une petite chaîne en argent et une breloque pour mettre au cou de l'enfant. Un comité vint otfrirle cadeau.

Le ministre et sa femme, fort touchés de cette attention, proposèrent au comité, pour montrer leur reconnaissance, de faire venir une pompe au moyen de laquelle

DEUX ANS EN CHINE i39

les gens du village pourraient faire monter l'eau du puits sans cifort.

Les membres du comité remercièrent à leur tour ; mnis, en hommes prudents, ils dirent qu'ils donneraient dans liait jours leur réponse à celte proposition.

Au bout de huit jours ils revinrent ; après s'être profondément prosternés, ils dirent au ministre qu'ils étaient fort reconnaissants; que, si jamais cette machine, qui suçait l'eau, était placée, elle ferait certainement la joie de dix mille générations. «Cependant, dirent-ils, notre esprit est lent et obtus, et nous aurions quelques questions à vous poser. » — « Parlez », dit le ministre. — « Voilà : il y a trois puits dans le village. Ceux qui ont souscrit l'argent pour la chaînette de votre bébé habitent les uns au sud, les autres au nord, les uns à l'ouest, les autres à l'est; avez-vous l'intention de faire venir trois machines à aspirer l'eau? »

Le ministre répondit que son intention était de faire venir seulement une pompe pour le puits le plus proche de sa maison. Les membres du comité gardèrent alors un morne silence. Après un bon moment, celui qui portail la parole dit : « Dans noire village, il y a un certain nombre de pauvres gens qui n'ont pas de terre ; leur seul moyen d'existence est de tirer l'eau du puits avec ]des cordes et un seau. Nous désirerions savoir si le révérend ministre, après avoir mis sa machine qui monte l'eau toute seule, donnera du travail à ces pauvres gens qui n'en auront plus. » Le ministre, étonné, répondit que c'était trop lui demander. Il y eut alors un silence encore plus long que le premier. Enfin, le président du comité reprit : « Les

hommes de l'Ouesl sont ingénieux ; ils savent tout faire, mais \q grand homme sait bien que nous sommes stupides. Si cette machine qui aspire l'eau vient un jour à se déranger et que le révérend ministre ne soit plus dans notre village, nous ne saurons pas la réparer, et alors comment ferions-nous pour avoir de l'eau? i> Troisième silence, mais bientôt rompu par le porte-paroles, qui dit : c Nous vous sommes dix mille fois reconnaissants' mais, tout considéré, nous pensons qu'il est mieux de continuer à tirer l'eau du puits comme l'ont tirée nos pères. » Prosternations profondes, sortie respectueuse des membres du comité, et... figure du ministre!

Mai 1899. — Au mois d'octobre passé, je fis un voyage à Hong-Kong dans le but d'obtenir quelques Sœurs de Saint-Paul de Chartres pour les œuvres charitables que M. le Directeur de l'arsenal avait l'intention d'établir : une école pour les enfants français et une pour les Chinois, un orphelinat, un hôpital et peut-être autre chose encore. Je fus assez heureux pour obtenir la promesse que des Sœurs nous seraient données.

Dupuis lors, nous nous sommes occupés activement à bâtir la maison qui doit les recevoir.

J'avais écrit mes impressions après avoir visité l'admirable établissement des Sœurs de Saint-Paul de Chartres à Hong-Kong, mais je préfère leur substituer celles d'un voyageur, qui viennent de me tomber sous la main '.

M Je n'ai pas voulu quitter Hong-Kong sans visiter

I. A. Bellessorl, cité par le P. Le Roy, En Chine, au Tehé-li S.-E.

l'orphelinat de la Sainte-Enfance. Celte œuvre me semble la plus douce, la plus belle et la plus humaine des œuvres, puisqu'elle m'a permis de respirer sur ce coin de terre brilaïuiiqiie, au milieu d'un extraordinaire concours de peuples, l'âme pitoyable et maternelle du pays de France.

(( Dans ces rochers splendides où l'Anglais braque ses canons, où l'Allemagne cale ses coffres-forts, où l'Asie apprend chaque jour le pouvoir du chèque et de la force brutale, il ne me déplaît pas que la France étende le manteau de saint ^'incent de Paul.

« Et puis cette maison, à demi bâtie sur un terrain que la mer a dû lâcher, est baignée de quiétude et de lumière. J'étais guidé dans ma visite par une Sœur d'Alsace, une charmante femme : un séjour de dix ans à Hong-Kong avait fané ses couleurs et amaigri son visage; mais ses yeux rayonnaient d'une imperturbablejeunesse,et sa grâce s'alliait le mieux du monde avec ses allures viriles, presque militaires, qui la relevaient tout simplement de franchise et de loyauté.

« L'orphelinat se compose d'un « tour » où les parents chinois apportent leurs enfants quand ils les croient perdus * , d'un ouvroir où travaillent ceux qu'on a pu sauver, d'un asile de vieilles femmes et d'un pensionnat que fréquentent des Portugaises, des métisses et même des filles de Chinois enrichis. Nous avons parcouru d'abord l'inârraerie. De minuscules créatures agonisaient dans leurs couchettes blanches. Je n'avais point idée qu'il pût se pro-

1. El souvent aussi parce qu'ils ne veulent pas les élever. Si le tour n'avait pas été là, ils les auraient étouffos ou noyés.

-2.i2 DEUX ANS EN CHINE

(luire de pareilles larves humaines. Leur tête trop grosse pour leur corps, leur tête de pavot où le nez formait un creux et dont la ligne dés yeux se dessinait à peine penchait le long d'une tige décharnée. « Tenez, me dit la Sœur, en voici un qui va mourir. C'est un garçon. Tous les garçons qu'on nous remet sont condamnés. Les Chinois n'hésitent guère à se débarrasser de leurs filles, mais donner leur garçon, c'est pour eux une sorte de renoncement à la vie future. Celui-là sera mort avant la nuit. On l'a baptisé. Il est heureux. Les parents viendront-ils chercher son cadavre? Ils viendront le voir. Nous le leur montrons toujours, car vous savez quelles vilaines légendes nous représentaient aux yeux des Chinois comme des goules et des vampires. Ces pauvres Chinois ont une crédulité d'enfants. Mais ils ont bien fini par reconnaître que nous n'étions pas si terribles. »

«'Nous avions traversé une cour plantée de verts arbustes où séchaient au soleil des milliers de linges blancs pareils à des banderoles de navires, et je pénétrai dans une grande salle tapissée de nattes. Tous les bébés sauvés de la mort y grouillaient sur de la lumière blonde. Ils rampaient, trébuchaient, roulaient, se lassaient avec les ondulations d'une petite foule humaine et le silence d'un banc de crabes. J'admirai la propreté des hardes, des mains et des figures. Mais quelles figures! Vous auriez dit que tous les magots de porcelaine, les poussahs branlants et les dieux hydrocéphales et les fétiches de pierre se mouvaient dans leurs limbes. La Sœur relevait les uns, mouchait les autres, caressait ces

petites caricatures de rhiimanitë. ■< Ils sont à nous, me (lisait-elle; ce sont nos enfants. Nous leur avons donné la vie, et voici ce que nous en faisons. »

<« L'ouvroir où elle m'introduisait était un clair atelier de brodeuses. Des Chinoises, de douze à quatorze ans, quelques-unes plus âgées, assises à leurs métiers, tricotaient de la dentelle et de fines guipures. Leur surveillante, une jeune religieuse d'Auvergue, fraîche rose de montagne, toute droite au milieu d'elles, abaissait sur leur ouvrage ses long cils de madone. Les pauvres filles avaient des faces plates et cabossées, camardes et grimaçantes où l'on sentait la race mal dégrossie, le type du bas peuple. Mais elles produisaient une étrange impression d'àmes impénétrables et de douceur mûrie. Une seule leva la tête et fixa sur nous ses yeux vifs. << Vous la voyez, me dit la Sœur, elle est muette, et. des bruits du monde, elle n'entend que les bruits de la grosse caisse et des cuivres, quand passe la musique militaire. Eh bien, rien ne se fait ici qu'elle n'en .soit la première informée; rien ne se dit qu'elle ne le sache; et soyez sûr qu'elle nous comprend à merveille, n'est-ce pas, ma fille? La Chinoise se prit à rire, et ses prunelles pétillèrent.

« La pièce voisine était réservée aux aveugles. La plus jeune n'avait pas sept ans, la plus vieille n'en avait pas seize; leur rangée s'élève graduellement devant la table de coulure, ainsi que les cordes d'une harpe. Je ne regardais pas leurs misérables visages, mais je suivais l'aiguille. Maladroite dans la main de la plus petite, glissant sur le chilfon et lui piquant les doigts, elle se redresse chez sa

voisine pour zigzaguer encore, puis s'assouplit, devient plus intelligente en montant de l'une à l'autre, commence à soupçonner la logique de la ligne droite, la découvre, s'y lance au galop du faufilage, s'égare, revient sur sa route, resserre ses points, les précise, les multiplie, et arrive en fin à la pleine conscience, où elle n'est plus libre de mal faire. Le miracle s'accomplissait dans un profond silence, ces petites filles de la nuit éternelle semblaient pétries de gravité sacerdotale.

« Tout près de là, une dame de Canton, catholique fervente et dévouée, enseignait les caractères chinois à d'autres orphelines.

« Dès qu'elles sont en état d'être mariées, me dit la Sœur, nos Pères leur trouvent des maris dans l'intérieur de la Chine, loin des eûtes ; et je vous assure qu'ils n'y ont aucune peine, car nos filles sont très recherchées des épouseurs. Les premières d'entre elles sont venues frapper à notre porte, pendant la peste, il y a cinq ans. Nous les avons recueillies; notre asile était fondé. »

« Je montai deux étages et j'entrai dans une chambre où la décrépitude humaine avait groupé ses plus sinistres épouvantails. J'avais ainsi parcouru toutes les étapes de la laideur chinoise depuis l'enfance jusqu'à l'extrême vieillesse. Ces momies animées encore d'en ne sait quel souffle posthume tressaient lentement des cordes de chanvre. Un adolescent chinois rôdait en souriant autour d'elles : « Voilà, me dit la Sœur, le seul garçon que nous ayons pu élever; il est idiot; nous nous sommes accoutumées à utiliser les moindres parcelles de vie que Dieu

nous donne ou commet à notre garde, et c'est lui qui conduit les vieilles aveugles à la messe. Il on est plus lier qu'un suisse. »

« Gomme nous descendions, deux enfants se jetèrent dans les bras de la Snnir et se suspendirent à sa robe, une fillette et un petit garçon à peu près du même âge, tous deux p]uropéens, gentils, bien peignés, coquettement vêtus, de grands yeux clairs et de belles joues roses. « N'est-ce pas qu'ils sont jolis, ces mioches?» me dit-elle en les couvrant de caresses. Et quand ils se furent éloignés : » Deux abandonnés qui nous sont restés pour compte. J'ai connu leurs mères ; j'ai même vu le père du garçon, un Hollandais. Nous les avons élevés : ils sont notre joie et le sourire de la maison.., Viens ici, mignonne, tu perds ton ruban. » L'enfant s'approcha. La Sœur lui rattacha le nœud de sa chevelure, et, la poussant vers moi : « Embrassez-la, me dit-elle, c'est une petite Française. »

Trois de ces bonnes Sœurs viennent d'arriver à Fou- Tchéou. Leur maison n'étant pas encore achevée, je leur ai cédé mon presbytère et me suis réfugié chez M. Doyère. Je leur ai cédé également les enfants de la colonie auxquels je faisais l'école.

C'est un grand étonnement pour les Chinois d'alentour de voir les femmes françaises venir jusque chez eux pour s'occuper d'œuvres charitables. Ils sont bien incapables de comprendre le mobile qui les fait agii'. Un lettré chinois auquel j'enseigne le français me disait : " Quelle est la vraie raison qui fait quitter leur pays à ces femmes? C'est pour gagner de l'argent, n'est-ce pas ? »

« Non, lui di.s-je. Elles onl fait vœu d'être toujours pauvres. P^n France, elles étaient riches ; elles ont donné tout ce qu'elles avaient aux pauvres. Maintenant elles n'acceptent que ce qui leur est nécessaire pour vivre et se vêtir. » J'ai rarement vu un homme plus étonné que ce brave Gheng-Jin-Lan.

(1 Pourquoi, me demanda-t-il une autre fois, ces Sœurs se sont-elles engagées à être pauvres comme vous dites et à ne jamais se marier? A nous, Chinois, cela nous paraît une folie et tout à fait contraire à la doctrine de Gonfucius. »

Je pris de là occasion pour ajouter une leçon de catéchisme à la leçon de français ; mais je no m'aperçus pas qu'elle fit beaucoup d'impression sur son esprit. Il y a tant d'hommes en France élevés dans l'atmosphère du surnaturel qui ne comprennent pas ces choses: à plus forte raison conçoit-on qu'elles n'entrent pas de prime abord dans l'esprit d'un pauvre Ghinois pétrifié par la doctrine de ce détestable Gon-Fou-Tse, que nous appelons Gonfucius. J'ai eu de longues conversations et des discussions animoos avec mon élève lettré au sujet de son maître Gon- Fou-Tse. Avec quel respect il me parlait de lui ! avec quelle vénération il prononçait son nom !

La fortune de ce Ghinois du Shang-tong, qui vécut cinq cents ans avant notre ère, a été vraiment extraordinaire. Ses écrits ne trahissent pas un esprit supérieur ; c'est tout ce qu'il y a de plus commun, et je dirai même vulgaire. Devant la simple raison humaine, sa doctrine renferme des enseignements qui sont d'énormes attentats contre la nature ; elle en a d'autres tout à fait contestables. En disant au

GROUrE DES SŒURS UE SAINT-PAUL DE CHARTRES ET DE LECRS ORPHELINES DEVANT LEUR MAISON.

248 DEUX ANS KN CHINK

peuple chinois qu'il vaut mieux ne pas s'occuper de ce qui peut advenir après la mort, il en a fait un peuple matérialiste et athée. Et, cependant, Goufuciusest devenu le grand philosophe de la Chine, le maître incontesté de millions de lettrés, qui ont pour lui plus que de l'admiration et du respect, un culte véritable. Ils lui ont érigé des temples et des autels innombrables sur lesquels ils lui sacrifient des victimes et lui brillent de l'encens.

Juin l8Uy. — Nos religieuses viennent d'ouvrir leur orphelinat avec huit petites tilles que les Sœurs dominicaines de Fou-Tchéou leur ont envoyées pour dégarnir un peu leur maison trop pleine. Quatre des environs sont bientôt venues s'ajouteretl'on en propose d'autres'.

Je viens d'avoir une intéressante discussion avec mon ami Cheng-Jin-Lin, encore à propos des Soeurs et de leurs orphelines, des femmes chinoises et de son cher Confucius.

Je lui concède tout ce que je puis au sujet de son maître, ce qui lui fait grand plaisir et le dispose à m'écouter lorsque j'accuse et blâme. En effet, le philosophe chinois a enseigné un bon nombre de vérités naturelles et a donné parfois d'excellents conseils; sa doctrine, tout imparfaite qu'elle est, a eu certainement une influence notable sur la durée du peuple chinois, sa civilisation et

1. Depuis, l(! nombre s'est beaucoup augnienlé. Le prùtre qui me remplace m"i;crivail dei'uiéreinonl qu'il baptise en niovenne trois peUles filles par jour, que les Chinois d'alentour apportent :.u\ Sœurs, au lieu de les noyer, comme ils faisaient auparavant. Cet orplielinat es-l auprès d'un village de quelques milliers d'tiabitauts seulement; mais quantité^ de petites filles abandonnées sont aussi apportées des campagnes environnantes.

DEUX ANS EN CHINE liiO

sa prospdrité. Je reconnais tout cela, et il m'en sait gré. Mais, lorsque je lui dis que la doctrine de Gonfucius doit conduire son pa3's à la ruine, qu'elle a fait de la femme un être misérable et qu'elle mène l'âme de l'homme au scepticisme, au doute universel, au désespoir; alors nous ne sommes plus d'accord, et il me demande de prouver ces graves accusations.

— " La piété filiale, mon cher Cheng, lui disais-je, ce point principal de votre doctrine, cette clé de voûte de tout votre édifice social, est une très belle chose ; mais reconnaissez donc que, dans la doctrine de Gonfucius et dans la pratique universelle, elle est une exagération ruineuse, cause pour le moment de cette pauvreté abjecte des neuf dixièmes de votre peuple et menace perpétuelle dans l'avenir pour la sécurité de la Ghine.

— « Gomment cela? me disait-il.

— « G'est bien simple : la lumière de la raison nous dit que nous devons honorer notre père; mais elle ne dit pas, comme Gonfucius vous l'enseigne, que le fils est l'esclave de son père, que celui-ci a droit de vie et de mort sur ses enfants. La raison ne dit pas que le fils doive se ruiner pour faire à son père un enterrement au-dessus de ses moyens, pour lui bâtir un tombeau qui l'endettera pour le reste de sa vie et qui occupera la meilleure place de son champ. La raison ne dit pas, comme Gonfucius vous l'enseigne, qu'il faille offrir des sacrifices coûteux à l'âme de votre père; ceci est non seulement une exagération, mais l'usurpation d'un droit du Gréateur du ciel et de la terre ! La raison ne dit pas que le fils doive, tout le temps de sa

2o0 DEUX ANS EN CHINE

vie, offrir de la nourriture, de l'argent et autres choses matérielles à l'àme de son père défunt. Les esprits ne peuvent pas se servir de ces choses-là. Que vous en semble?

— « El comment le savez-vous? me disait Gheng.

— <( Voyons, cher ami, dites-moi, croyez-vous sincèrement que, lorsque vous déposez de la viande devant la tablette de bois doré où, d'après vous, réside l'àme de votre père, croyez-vous réellement que cette àme vienne en manger? Avez-vous jamais vu la viande diminuer? Lorsque vous allez brûler, sur la tombe de votre père, du papier doré ou argenté, pensez-vous sérieusement que c'est de l'or ou de l'argent véritable que votre père louche dans le pays des esprits? Quand vous brûlez des maisons en papier, des chevaux, des voitures en papier, est-il raisonnable de croire que l'esprit de votre père reçoit de vous des maisons en pierre et des chevaux vivants?

— " Ce sont là nos véritables traditions, me disait le pauvre Gheng, et vous n'avez aucun argument pour me prouver le contraire. Mais vous m'avez dit-que la doctrine de Gonfucius sur la piété filiale était la cause de la grande pauvreté de notre pa3's. Gomment cela?

— <i Votre philosophe vous a enseigné qu'il était contraire à la piété filiale de ne pas laisser de postérité; que, pour la pratiquer, il fallait donner naissance au plus grand nombre de garçons possible, afin que ceux-ci pussent otïrir des sacrifices aux mânes des ancêtres, les honorer, les adorer. Pour arriver à ce but, vous avez introduit l'habitude de marier tous les garçons dès leur bas âge, fussent-ils

DKUX ANS EN CHINE SoT

idiols, épilepliques, ou si pauvres qu'ils n'aienl pas le moyen d'élever une famille. Ne voyez-vous pas que c'est là une chose déraisonnable, une cause de misères el de crimes sans fin?

— « De quels crimes?

— u Par exemple du crime de suicide de tant de pauvres femmes toujours mariées sans être consultées à des époux qui sont incapables même de les nourrir et poussées au désespoir par un ensemble de circonstances qui rendent leur vie plus misérable que celle d'un chien'; du crime d'infanticide qui fait que, chaque année, tant de petites filles sont sacrifiées pour faire place aux garçons et parce qu'on est trop pauvre pour les élever, etc.

— « C'est vrai ; mais c'est sans remède.

— (> Pardon, il y aurait un remède; mais la doctrine de votre Gonfucius empêche de l'appliquer. Il y a encore en Chine, et surtout en dehors de votre pays, d'immenses espaces où l'excédent de votre population pourrait s'établir et vivre dans l'abondance; mais, d'après votre maître, il faut que les fils reposent dans la mort à côté de leurs pères, en sorte que ceux qui voudraient émigrer, qui le devraient, ne l'osent pas de peur de manquer à la piété filiale. Les générations plus nombreuses que celles qui les ont précédées restent donc sur place pour être enterrées près des ancêtres. Mais bientôt les tombeaux des morts

1. Arthur H. Sniilli pai-le de la femme d'un grand mandarin qui dit un jour à une dame européenne: >■ Vous èlre heureuse, vous, d'aller où vous voulez; mais, après ma mori, j'espère renaître dans le corps d'un chien, el alors au moins je ne serai pas esclave com ne je suis; j'irai où bon me semblera. ■>

vont couvrir la moitié du sol qu'il serait si nécessaire pourtant de cultiver tout entier pour nourrir les multitudes alFamées. Si encore, sur l'espace qui reste, vous no cultiviez que du riz, du blé et autres choses utiles à l'homme; mais, chaque année, vous augmentez la culture dupavot |)0ur eu extraire ce maudit opium qui empoisonne et démoralise votre nation. »

— » Mais, en France, n'y a-t-il pas de pauvres?

— (I 11 y en a; mais ils sont une faible minorité; du reste, on vient à leur secours, et personne ne meurt de faim. Chez vous, ils sont l'immense majorité et, chaque année, des milliers périssent de mis(''re. Quelle est la cause de ces soulèvements, de ces rassemblements de brigands qui périodiquement sèment le pillage, l'incendie, la destruction sur de grandes étendues, sinon la misère et la faim? Tous ceux qui connaissent la Chine sont d'avis que c'est là un grave danger pour l'avenir du pays.

— « Alors, selon vous, Confucius et la piété filiale seraient responsables de toutes les calamités qui accablent notre pays? Que meltriez-vous à la place?

— <( Ah! cher ami, si vous mettiez Jésus-Christ et son Évangile à leur place, très certainement le plus grand nombre de ces misères et de ces calamités disparaîtraient. »

Après ces paroles, mon ami Cheng a gardé un long silence que j'ai respecté.

— '< Enfin, a-t-il repris, pauvre Con-Fou-Tse ! Comme les étrangers te traitent ! De combien de péchés capitaux ne te rendent-ils pas coupables?

— « Mon cher Cheng, dis-je, il serait difficile de comp-

1er ces péchés; mais, si vous voulez, nous allons au moins passer en revue ceux dont il s'est rendu coupable envers la femme :

" Comme conséquence de renseignement de Confueius, les femmes chez vous, sauf de très rares exceptions, ne reçoivent aucune instruction ou éducation intellectuelle. Leur esprit est laissé inculte dans l'état de pure nature, si bien que des millions d'entre elles pourraient supposer qu'elles sont d'une nature inférieureà l'homme, opinion que leurs pères, leurs maris et leurs frères font tout pour confirmer, agissant du reste comme si c'était non seulement une opinion, mais une conviction. Votre philosophe n'a-t-il pas dit que la mort et le mal ont leur origine dans le Yhi, ou principe féminin de son dualisme, tandis que la vie et la prospérité résident dans le Yang, ou principe mâle?

— <i Quoi qu"il en soit de cette doctrine, l'accusation que vous venez de porter me semble injuste; car je puis vous citer une de nos encyclopédies composée de 1.628 volumes, dont 376 sont consacrés à des femmes célèbres chez nous. Dans ces derniers ouvrages, il y a quatre chapitres qui traitent des connaissances des femmes, sept autres chapitres des productions littéraires des femmes, qui, dans le passé, ont été nombreuses et importantes.

— « Je suis heureux, lui dis-je, d'apprendre que dans l'antiquité quelques femmes chinoises n'ont pas été dépourvues de culture littéraire; mais vous admettrez vousmême que c'est une bien faible proportion dans le passé, beaucoup plus faible encore dans le présent.

« Le second péché que je reproche à Confueius, c'est

d'avoir permis à l'iiomme de vendre sa femme et ses filles.

» Le troisième, d'avoir supprimé la liberté des jeunes filles en obligeant les parents à les marier dès qu'elles sont nubiles, sans même les consulter, à des hommes qu'elles n'ont ni vus ni connus, et souvent contre leur volonté.

» Le quatrième, en autorisant (les uns disent : en conseillant) le meurtre des petites filles, lorsque les parents sont trop pauvres pour les élever ou qu'elles gêneraient l'éducalion des garçons ; doctrine abominable qui, chaque année, prive de la vie des raillions de petits êtres innocents.

— << C'est regrettable, sans doute, d'enlever la vie à une petite fille, me dit Gheng ; mais n'est-il pas mieux de la priver de ce bien pendant qu'elle n'a pas encore conscience d'elle-même que de l'exposer à être malheureuse toute sa vie? Du reste, vous exagérez : le nombre des infanticides n'est pas aussi grand que vous le dites.

— (i Cher ami, j'aime à penser que vous ne croyez pas vous-même à la force de votre argument. Quant au nombre des infanticides, je vais vous citer un témoignage que j'ai là sous la main.

<( Une missionnaire protestante en Chine, M"" Fielde, dit, dans un livre qu'elle a publié sous le nom de PagoJa Shadoios, qu'elle a fait une enquête aussi complète que possible sur l'infanticide. « J'ai interrogé, dit-elle, 160 femmes « chinoises âgées de plus de cinquante ans. Elle avaient « donné naissance à (3M garçons et à 538 filles. Des « garçons, 36(J, ou près de 00 0/0, avaient vécu jusqu'à

« l'âge de dix ans, pendant que, des filles, seulement 205, » ou 38 0/0, avaient vëcu dix ans. Ces 160 femmes, « d'après leur aveu spontané, avaient détruit 158 de leurs « filles. Aucune d'elles n'avait tué un seul de ses fils. Gomme « seulement 4 de ces femmes avaient élevé plus de S filles, « il est moralement certain que le nombre d'infanticides « avoués est de beaucoup au-dessous de la vérité. Une de (( ces femmes me dit qu'elle ne pouvait pas se souvenir au u juste combien elle avait eu de filles en plus de celles « qu'elle avait voulu élever. Celle qui m'avoua le plus « grand nombre d'infanticides avait tué 11 de ses filles. » Gheng ne me répondit pas, mais se leva pour s'en aller.

Uneautre fois, la conversation avec ce brave lettré tomba sur la coutume des femmes chinoises de se lier les pieds, de s'estropier et de se rendre presque inutiles.

— (1 Getle coutume, me dit-il, est très ancienne et indifférente en elle-même ; elle plaît au peuple chinois. Je ne vois pas pourquoi vous la critiqueriez. Les femmes européennes ont une coutume à laquelle elles semblent tenir beaucoup et, à notre avis, bien plus préjudiciable à la santé que la pratique de se serrer les pieds: c'est celle de se serrer la taille. A nous, Chinois, cela nous paraît non seulement ridicule, mais dangereux. Vous m'avez reproché un jour de tuer quelques-unes de nos petites filles; mais il me semble que les femmes qui se serrent la taille au point

de se faire ressembler à de grandes guêpes se rendent coupables du même crime. Vous comprenez, n'est-ce pas? »

Je comprenais trop et j'étais réellement embarrassé pour répondre. Je n'avais aucune envie, du reste, de défendre les corsets. — » Cher ami, lui dis-je, je suisloin d'approuver tous les caprices des modes européennes. Je reconnais volontiers que la simplicité de vos vêtements, qui est loin d'exclure la grâce et la dignité, vaut mieux que les excentricités des modes parisiennes. »

Gheng était manifestement fort satisfait de celte concession.

J'en profitai pour poser encore une question.

— « Réellement, lui dis-je, voyez-vous une utilité quelconque à estropier vos femmes, ou considérez-vous celte coutume simplement comme une fantaisie de leur part?

— « D'abord, répondit-il, elles ne sont pas aussi estropiées que voiis voulez bien le dire ; elles peuvent parfaitement vaquer aux travaux du ménage, au soin des enfants, et c'est tout ce que nous attendons d'elles.

» Puisque vous me le demandez, je n'hésite pas à dire que nous voyons une utilité multiple à ce que nos femmes aient de petits pieds. D'abord, pouvant peu marcher, elles font moins de visites à leurs amies et perdent moins de temps que les femmes européennes. Demeurant toujours dans leur intérieur, elles s'occupent davantage du soin et de l'éducation de leurs enfants. Nous considérons comme un grand avantage que nos filles soient élevées jusqu'à leur mariage sous le regard de leurs mères, et ceci est dû à ce que les femmes chez nous ont de petits pieds. Nous

avons en horreur, par exemple, la pratique des Japonais, qui laissent vagabonder leurs tilles et leurs garçons partout où ils veuleni, en quclfjuc sorte dès qu'ils peuvent marcher.

i< Chez nous les mères, restant à la maison, v gardent leurs tilles et les préservent d'une quantité de dangers. Beaucoup d'entre elles, en livrant une de leurs filles à son futur époux, pourraient lui dire comme une certaine mère dont parlent nos classiques : « Recevez-la de ma main comme un présent du ciel. J'ai veillé sur elle comme sur la prunelle de mes yeux; elle est digne de vous, car elle est pure comme la lumière de l'astre du jour. »

" Ceci, encore une fois, est dû à la pratique de lier les pieds que vous, Européens, trouvez si bizarre et même barbare. »

Nous avions ainsi d'interminables conversations sur les moeurs et les coutumes de la Chine... et de l'Europe. Quelquefois, Gheng m'amenait un ami ou deux, professeurs comme lui à l'école navale ; mais alors l'entretien ne pouvait pas être aussi intime et, dans ce cas, après avoir bu lo thé obligatoire, nous attaquions plus résolument la terrible syntaxe de la grammaire française, ou bien nous parlions des choses de France, dont ils étaient insatiables.

J'ai visité plusieurs fois, 'à Fou-Tchéou, l'établissement de la Sainte-Enfance tenu par des Sœurs Dominicaines. Elles reçoivent en moyenne 2.00(3 petites fiUespar an ; mais un grand nombre meurent bientôt après leur baptême. Ces

pauvres enfants sont généralement offertes par des parents païens, qui ne veulent pas les élever. Plutôt que de lesjeter au fleuve, ils les donnent aux Sœurs et reçoivent 200 sapèques (50 centimes). On les fait élever par des femmes chrétiennes; mais parfois, celles-ci ne suffisant pas, on est obligé d'en confier aux païennes. Actuellement les Sœurs ont plus de 400 petites filles en nourrice. Elles doivent être présentées tous les quinze jours à la Sainte-Enfance. Les Sœurs inspectent les enfants et font leurs observations. Les nourrices reçoivent d'abord 400 sapèques pour les premiers quinze jours. Ce salaire est augmenté à mesure que l'enfant grandit, plus ou moins selon que l'enfant est soignée ou négligée, jusqu'à concurrence de 600 sapèques pour quinze jours. Chaque enfant mise en nourrice est marquée à un ongle d'un doigt d'une main et d'un pied, au nitrate d'argent. La nourrice reçoit un petit carton où est inscrit le numéro de l'enfant correspondant au numéro d'un registre. Tous les quinze jours, elle doit apporter le carton avec l'enfant.

Vers l'âge de deux ans, elles sont recueillies à la Sainte- Enfance, où elles sont élevées et, plus tard, mariées à des chrétiens. Un certain nombre cependant sont confiées à des familles chrétiennes qui les adoptent comme leurs filles.

Les Sœurs me disaient que ces pauvres enfants restent généralement très attachées à l'établissement qui les a sauvées. Les dimanches et jours de fête, les anciennes aiment à revenir voir les Sœurs et sont fières de leur apporter leurs enfants. Dernièrement, une d'entre elles est devenue grand'mèro et l'on a jo^yeusement célébré cet événement.

Vous VOUS demandez peut-être, comme je l'ai fait moimême, si, sur ces 2.000 enfants recueillies chaque annéft par la Sainte-Enfance, il n'y a pas au moins quelques garçons. Il n'y en a pas un. En Chine, une petite lille est un être gênant et qui, à sa naissance, n'a pas de valeur. Un garçon, au contraire, est presque toujours le bi(Mivenu. Dans le cas où la famille serait trop surchargée d'enfants, on trouve toujours à vendre un petit garçon, soit à une famille qui n'en a pas, soit aux bonzes qui guettent les occasions et se recrutent ainsi en grande partie.

Un Chinois, s'informant auprès d'un de ses amis s'il lui est né un fils ou une fille, lui adresse celte curieuse question si caractéristique :

'< Que vous est-il tombé du Ciel, une brique d'or solide ou simplement une tuile de terre commune? »

La brique d'or indique un garçon et la tuile une tille !

En 1899 a commencé la publication d'une revue fort intéressante et qui sera très utile aux Français ayant quelque désir de faire du commerce en Chine ou d'y prendre part aux entreprises minières, la Chine nouvelle. Au milieu d'articles dignes d'éloges, j'en ai trouvé un qui m'a étonné et contristé. Il est intitulé : l Enfance chez les Célestes. En le lisant, on voit bien vite que l'auteur,

M. Edmond Plancluit, n'a vu la Chine que superficiellement. Je ne lui aurais cependant pas cherché noise s'il n'avait encore réédité, au sujet de la .Sainte-Enfance, de vieilles calomnies qui sont de nature à nuire à cette Œuvre admirable.

M. Planchut dit qu'un négociant de Canton lui a assuré que les Chinois abandonnent très rarement leurs enfants et seulement dans les cas de grande famine. Sur celte affirmation unique, M. Planchut condamne aussitôt les missionnaires, en laissant peser sur eux une accusation de fourberie, de mensonge et d'esci'oquerio.

« Les directeurs des missions étrangères, dit-il, ont fait, de l'abandon de quelques petits Célestes, un drame qui a ému le cœur des mères françaises ; on sait que, lorsque la pitié des femmes est éveillée, on peut demander de l'argent. Le petit sou de la Sainte-Enfance a produit des millions. »

Si M. Planchut a réellement été à Canton, il a dû passer par Hong-Kong et il lui aurait été facile de prendre des renseignements sur la Sainte-Enfance. Quantité de personnes auraient pu lui dire qu'àja Maison do la Sainte- Enfance de cette ville on apporte tous les jours en moyenne 8 ou 10 petites Chinoises abandonnées. Il en aurait trouvé la maison toute pleine. A Canton, à Shanghaï et dans toutes les villes de Chine, c'est un fait connu facilement, même des voyageurs de passage, qu'une quantité de petites filles sont apportées tous les jours à la Maison de la Sainte-Enfance de Fou-Tchéou tenue par des Sœurs Dominicaines ; on en a recueilli 1.860 l'année dernière et un plus grand nombre encore cette année-ci. Les Sœurs en ont actuellement près

de 500 à nourrir. J'ai assisté, il y a quelques semaines, à la paye de ces nourrices. Si M. Plaiichul avait été là, il aurait, je crois, profondément modifié son article.

Je me hâte d'ajouter que l'excellente revue a reconnu qu'elle avait été induite en erreur par son distingué correspondant.

« A ce sujet, dit-elle, un de nos correspondants dont le pseudonyme de Tristan Lachine cache une personnalité éminente et qui connaît à fond toutes questions ayant trait aux mœurs et aux coutumes des habitants du 'Céleste-Empire, nous adresse une lettre dont nous citerons certains passages relatifs à la pratique de l'infanticide en Chine.

<( Celte question particulièrement intéressante a fait l'objet de nombreuses discussions.

<> D'après notre correspondant, les missionnaires catholiques n'auraient nullement exagéré dans leurs récits le nombre des infanticides commis par les Chinois, qui, d'ailleurs, avouent (ranchement la pratique de ce crime monstrueux pour notre civilisation.

u Mais laissons la parole à notre collaborateur :

<( Ouvrez le recueil des documents officiels du P. Couvreur, voici ce que vous y trouverez :

« Page 63. — K'ouai, trésorier général de la province du Hou-pé, renouvelle un avis d'une manière toute spéciale, pour défendre sévèrement de noyer les 'petites filles et protéger ainsi la vie humaine.

« Vous y^lisez des phrases comme celles-ci : « De toutes <( les mauvaises coutumes, c'est Ja plus enracinée...

« ...La coutume de noyer les petites filles n'a pu encore « être abolie... Peu à peu, on se joue delà vie humaine.

« ...Le Kiu-jen (licencié) Hia-Kien-Ju et d'autres lettrés (( m'ont adressé des suppliques pour me prier de publier « de nouveaux avertissements et des défenses sévères... « Les enfants, garçons ou filles, sont tous la chair et le « sang des parents. Les noyer an fur et à mesure qu'on « les met au monde, se peut-il rien d'aussi criminel, d'aussi « atroce?...

<i ...Que les marchands, les grands propriétaires... « fassent en sorte que la coutume de noyer les filles cesse « d'elle-même sans qu'il soit besoin de répression. »

a La même proclamation indique les raisons ordinaires du meurtre des petites filles; elles sont toutes différentes des raisons de famine qui sont fréquemment invoquées comme circonstance atténuante.

« Page 68. — C'est Pien, vice-roi du Fo-Kien; qui fait à son tour sa proclamation.

« ... Je vois que, dans le Fo-Kien, la coutume de noyer « les filles est plus générale que dans les autres provinces. << Les villageois ignorants se communiquent entre eux ce « honteux usage, et finissent par ne 'plus le trouver blà- (( mahle. A peine leurs filles sont-elles sorties du sein ma- « lernel qu'ils les plongent dans des cuves, où elles se « débattent en poussant des cris de douleur. Il n'est rien « de plus barbare, ni de plus contraire à la loi iiatui< relie... »

« La date de ces proclamations, direz-vous? — La

première, février 1885; la seconde, juin 1889: Pien est mort, encore en charge de sa vice-royauté, l'année dernière seulement.

« Au reste, savez-vous combien la Sainte-Enfance reçoit de petites filles chaque année à Fou-Tchéou? 2.000 environ. Gomme les protestants en reçoivent aussi, et les tours chinois, il n'est probablement pas exagéré de supposer 3.000 abandons annuels. La ville ayant environ 400.000 habitants, peut-être 500.000 ' ,en supposant 40 naissances par 1. 000 habitants (ce qui est énorme), cela fait 20.000 naissances annuelles, soit 10.000 petites filles : il y a donc un bon tiers des habitants qui abandonnent leurs filles à la naissance ; et il n'est pas bien téméraire de supposer que, pour les habitants des campagnes qui ne trouvent pas un orphelinat ou un tour au coin de leur porte, la vie du pauvre petit être ne pèse pas lourd. Au reste, le chiifre de 30 ou 40 0/0 d'infanticides de filles à la naissance a été donné par des missionnaires ne tirant aucun profil du petit sou de la Sainte-Enfance, par des protestants, surtout des missionnaires du Fo-Kien.

« Un autre document, aussi amusant qu'instructif, donne d'ailleurs la mesure, en nombres, delà valeur que même les professeurs de morale attribuent aux enfants naissants : c'est la classificatioades mérites d'après les bouddhistes chinois :

« Prêter son parasol, ramasser un grain

de riz, donner la liberté à un oiseau. . 1 mérite. « Payer les dettes de son père 10 mérites.

1. L'évêque de Fou-Tchéou pense que sa ville épiscopale n'est pas loin d'avoir un million d'habitants.

u Ce mérite esl modéré, parce qu'après tout le mandarin pourrait vous y forcer.

<i Donner un cercut'il 30 nii'rites.

« Sauver la rie à un cnfitut 50 niériles.

« C'est le même prix que pour ensevelir un pauvre : mais remettre une dette est beaucoup plus méritoire, csla vaut 100; — publier un bon livre, 100; — épouser, devenu riche, une fille laide à qui on a promis mariage étant pauvre, 100; — être chaste, 1.000... et les Chinois le sont, ô combien!

(I Les démérites sont aussi tarifés :

« Déterrer un insecte en liiver. . . . 1 démérite.

« Tacher un livre, s'enivrer. .... 3 démérites. « Se servir de papiei' éei-il jmur lui

usage peu noble 60 démérites.

'• Noyer un enfant 100 démérites.

« On est aussi coupable que lorsqu'on aime sa femme plus que l'on aime ses parents : c'est également 100 démérites. 100 aussi à quiconque cuit et mange de la viande de bœuf ou de chien ; c'est aussi grave que de tuer une petite fille.

• Publier un mauvais livre Infini.

« Les châtiments prévus par le Code chinois donnent une autre mesure de la valeur de la vie d'un enfant. Le crime d'une mère qui noie sa fille ou celui d'un homme qui lue volontairement son fils ou son petit-fils sont punis

de 60 coups de bâton et d'un an d'exil, sévérité sur laquelle s'extasie l'excellent Pien dans la proclamation que je vous ai citée, et qui le fait s'écrier : « Quelle n'est pas la rigueur de nos justes lois! »

« Or le vol est puni de mort dès que la valeur volée dépasse 120 taëJs, soit 400 francs. Un vol, même léger, sans violence, vaut 50 coups de bâton. Avec violence, c'est 100 coups, c'est l'exil à perpétuité, c'est la strangulation, la décapitation, etc., tout ce que le Gode a de plus rigoureux.

« Comparez et jugez!

« Croyez-moi, on peut vanter avec quelque raison le paysan chinois, l'ouvrier chinois (combien surfaits, pourtant!).

« Mais il ne faut pas s'emballer sur la morale chinoise. »

En Chine, on sait que les parents s'arrogent le droit de vie et de mort sur leurs enfants sans être inquiétés par l'autorité civile, non seulement dans les cas que je viens de citer, mais même quand les enfants ont grandi.

Les cas sont fréquents. Cet abus intolérable s'est conservé jusque dans des familles chrétiennes. Je viens d'en apprendre deux exemples.

Un Père Jésuite de Shang-Haï m'a dit qu'il connaît très bien une famille chrétienne dans laquelle la monstruosité suivante s'est passée. Un jeune homme déjà marié était si enclin au vol que, malgré des avertissements répétés, il retombait toujours dans son péché. Un conseil de famille

fut roiini , le malheureux fui condamné à avoir les yeux crevés et à mourir de faim dans un cdin de sa case. La cruelle sentence fut aussitôt exécutée. Sa femme étant allée le voir, il eut l'imprudence de lui dire qu'il voyait encore un peu. Elle raconta la chose et le père eut la barbarie d'achever la cécité de son fils. Quand celui-ci fut mort, le père et les autres membres de la famille vinrent s'accuser de leur crime et en demander l'absolution!

Un autre missionnaire m'a raconté qu'un de ses chrétiens, un cordonnier, avait un fils d'une douzaine d'années, presque ingouvernable. Malgré des admonitions répétées, le jeune garçon allait de mal en pis. 11 était vagabond, fainéant, menteur, voleur, etc.; enfin le père le jugea incorrigible. Un jour, il le prit avec lui sur une barque et descendit le fleuve, jusqu'à un endroit écarté. Là il lia les pieds et les mains de son fils, il lui attacha une pierre au cou, le jeta hors de la barque et revint seul.

« Un homme, dit le P. H;effel, avait un fils qui, par sa mauvaise conduite, déshonorait sa famille et son village. Les corrections et les avertissements lui avaient été prodigués en vain. On voulut en finir, et, dans un conseil de famille, on se résolut à l'enterrer vif. Le père donna son consentement. Le jour fixé pour l'exécution étant arrivé, le coupable fut conduit, au milieu d'une foule nombreuse, sur le bord d'une fosse profonde. Là, il lui fut dit qu'on lui pardonnerait encore, s'il trouvait dans toute cette foule quelqu'un qui se portât caution pour lui, et répondît de sa conduite à l'avenir. Le malheureux éleva trois fois la voix. Pas de réponse!... Alors, de désespoir, il se jeta

lui-môme dans la fosse. On l'eiileiTa. Ce fut l'affaire d'un instant... La justice laissait faire '. »

« l'n miséniLle caléchumône, qu'une conduite scandaleuse nous avait forcés d'éloigner de l'église, raconte le même missionnaire, fut puni par un châtiment semblable. Son père était mort; son oncle et son grand-père, tous deux païens, furieux de ses débordements, le saisirent, le lièrent : le grand-père le fît asseoir; puis, du consentement de toute la famille, il le tua* de plusieurs coups de pioche que cet infortuné jeune homme reçut sans même pousser un cri de douleur. L'enterrement se fit avec la pompe ordinaire, au milieu des sanglots et des pleurs •'. »

Le P. Hteffel ajoute : << Ces sortes d'exécutions ne sont pas rares. Pour mon compte, j'en ai vu quatre ou cinq ^. »

<< Des parent^, écrit le P. Pajot, voulaient se débarrasser de leur enfant, garçon âgé de treize ans. Après lui avoir brisé les jambes à coups de bâton, ils s'apprêtaient à l'enterrer vivant... La langue chinoise a un mot pour exprimer ce genre de mort : tuer en ensevelissant. Des voi-sins, accourus aux cris du malheureux, conseillèrent aux parents de le contier aux chrétiens; ils y consentirent; mais jamais on ne put le guérir'. »

24 féorier i8J.>. — Le télégraphe nous a apporté la triste nouvelle de la mort subite du Président de la République, Félix Faure. Ce matin, j'ai chanté un service

Page 1