‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 51 sur 115 · LES MENDIANTS · texte numérisé non relu

LES MENDIANTS

Il m'est arrivé plusieurs aventures désagréables avec des mendiants, qu'on rencontre à chaque moment en Chine. Étant sorti sans sapèques, j'ai été impitoyablement poursuivi par plusieurs membres de la corporation pendant quelques pas. J'avais beau dire que je n'avais rien, leur montrer même mes poches retournées, rien n'y faisait. J'ai cru qu'ils allaient me faire un mauvais parti ; car, après les prières, j'ai tout lieu de croire que c'étaient des injures qu'on me jetait.

Quel triste spectacle que celui de la misère chinoise ! Si les Chinois ordinaires sont généralement peu propres, les mendiants sont d'une saleté si repoussante qu'il faudrait un saint Vincent de Paul pour ne pas en éprouver du dégoût. On dirait qu'ils font exprès de se rendre hideux

et abominables. Jamais ils ne se lavent ; ils ne font jamais usage de rasoir ou de peigne, aussi leur tète ébouriffée est-elle remplie de vermine, comme du reste tout leur corps. Ils portent leurs misérables baillons sans les laver, jusqu'à ce qu'ils soient pourris. Souvent ils ont d'alïi-euses plaies purulentes qu'ils ne se donnent même pas la peine de couvrir.

A quelques minutes de mon église campe une troupe de lépreux. Ils logent dans des tombeaux ou de misérables huttes, abritant des cercueils qui attendent l'époque des funérailles. Dès qu'ils me voient venir de leur côté, ils se précipitent pour me tendre la main.

On dit que la Corée et le Japon ne comptent presque pas de mendiants; en Chine, ils sont légion. Ils se trouvent partout, dans les campagnes, dans les villages et surtout dans les villes, où ils fourmillent. Fou-Tcbéou en a des milliers. Ils sont organisés en corporation. Ils élisent, paraît-il, un roi auquel ils obéissent sans mot dire. Il assigne à chacun la rue où il devra mendier, et le soir tous les associés doivent mettre en commun la recette de la journée, qui est, dit-on, assez équitablement partagée entre tous les membres de la corporation, valides ou impotents.

Vous voyez ce papier rouge couvert de quelques caractères, me disait un jour un prêtre chinois, en me montrant un écriteau collé sur une porte ; cela veut dire : « Les frères sont priés de ne pas ennuyer ce monsieur. » Moyennant une somme versée entre les mains du chef de la corporation, il se débarrasse des mendiants pour un temps déterminé. Si l'un d'eux allait quand même quémander à

sa porte par mégarde, il suffirait d'attirer l'attention du vagabond sur le papier rouge pour qu'il s'éclipse bien vite. S'il persistait et qu'il fût dénoncé au chef, on assure qu'Userait rudement châtié, quelquefois usque ad morlem.

Les maisons que ne protège pas le papier rouge voient les mendiants défiler régulièrement devant leurs portes, ou plutôt s'y installer, jusqu'à ce qu'on leur ait donné l'aumône qu'ils considèrent comme leur étant due. En effet, le maître de la maison ne donne pas tout de suite ; car, pense-t-il, s'il donnait immédiatement, le pauvre reviendrait trop souvent. Du reste, il faut lui faire gagner sa sapèque en le laissant attendre. Le mendiant, de son côté, ne s'attend pas à voir sa requête exaucée sans délai. 111a renouvelle platoniquement pendant un temps convenable. Il ne s'impatiente 'que si ce temps est trop long et lorsque l'aumône n'est pas proportionnée à la fortune du donateur ; car telle maison est taxée à une sapèque, telle autre à deux, etc. ; c'est chose connue et tacitement convenue.

On m'a parlé d'un riche marchand avare, qui avait voulu se soustraire à cette tyrannie. Il donnait, lassé parles importunités; mais il ne donnait jamais ce à quoi la corporation des frères l'avait taxé. Or le chef de ceux-ci, un beau jour, après avoir épuisé tous les avertissements, envoya une trentaine de ses subordonnés avec ordre de s'asseoir à sa porte jusqu'à ce qu'ils eussent touché une forte somme fixée à l'avance, représentant plus que l'arriéré. On essaya d'éconduire la gent loqueteuse à coups de bâton ; mais ils avaient ordre de mourir sous le bambou plutôt que de lâcher pied. Il n'était pas question de recourir à

la police, cela aurait coûté plus cher que de déférer à la requête des mendiants ; d'un autre côté, ces trente misérables obstruaient l'entrée du magasin et éloignaient les clients; force fui de s'exécuter et de promettre plus de complaisance à l'avenir. Ce marchand, d'ailleurs, savait fort bien qu'en résistant plus longtemps il s'exposait à voir une belle nuit son magasin incendié.

En recevantson aumône, le mendiant chinois ne remercie pas le donateur; cai' il a reçu quelque chose qui lui était dû et (ju'il a gagné en le demandant et en l'attendant. Il pense probablement que celui-ci lui doit autant de reconnaissance pour être délivré de ses iniportunités que lui pour l'aumùne reçue. Ils sont simplement quittes.

Je donnai une fois une petite pièce d'argent de la valeur de 5sous français. Non seulement je ne fus pas remercié, mais le mendiant insista pour en avoir davantage. Si je n'avais dcnné que 5 sapèques, c'est-à-dire 20 fois moins, le Chinois n'aurait pas réclamé; mais, partant du principe que qui donne beaucoup peut donner davantage, il espérait avoir une autre pièce blanche en m'imporlunant.

Les étrangers commettent souvent cette faute; mais leur générosité est de suite connue de toute la corporation ; ils sont assaillis de clients et, si alors ils veulent donner moins, an lieu de remerciements ils reçoivent des injures.

Quel abîme entre le mendiant chinois si repoussant, au moral comme au physique, et le chrétien pauvre qui vous tend la main et vous demande l'aumône pour l'amour de Dieu, puis, après l'avoir reçue, vous promet de prier pour vous!

En Chine, il y a plus que la pauvreté, il y a la misère noire, qui mène à une mort prématurée une armée, des millions d'êtres déshérités dont le nombre semble sans cesse augmenter. Gomme, en présence de ce spectacle écœurant, on comprend bien cette parole du P. Lacordaire : « Dieu nous a révélé que, en dehors du christianisme, on ne va qu'à une misère physique et morale toujours croissante I »

Quelle est la cause de cette misère affreuse qui, comme un chancre hideux, dévore la malheureuse Chine? On peut dire, sans doute, que c'est son administration déplorable, l'excédent de la population, etc. ; mais ce n'est pas la véritable raison. Il faut la chercher dans l'entêtement du peuple chinois à rester dans son paganisme, à prostituer son cœur au démon, au lieu de le donner à son Créateur; car, dit encore le P. Lacordaire : « Les péchés engendrent la misère, la misère physique aussi bien que la misère morale, qui est un châtiment de Dieu. La misère, ajoutet-il, n'est pas venue de Dieu, elle est antichrétienne et contraire à la volonté et à la providence de Celui qui nourrit les oiseaux du ciel el qui revêt le lis des champs '. »

Puisse la prophétie d'un poète chrétien se réaliser en Chine comme ailleurs ; surtout en Chine, où le mal est plus grand, où le démon a remporté plus de victoires:

l-cs victoires du mal, crois-mui, sont (■piii'iiu'ri'S ; Toi ou tari! d('i;risé de ses l'ollcs chimères, Le peuple lévei'a son fi'Oiit désespéré Vers ("eiiii ilonl le pauvre esl l'ami |)iélVi-i'.

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