‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 56 sur 115 · I. Chinois et Missionnaires, par li' P. I5izeul, p · texte numérisé non relu

I. Chinois et Missionnaires, par li' P. I5izeul, p

Gomment, s'écrie J.-J. Matignon dans le journal l'Echo de Chine, comment la religion peut-elle être la cause de tant de maux?

ïantum religio poUiit suadere maloi'um

(I,UCItÈCE.)

(( Les bonzes boudhisles, dit-il', soit par fanatisme, soit pour toucher le cœur et la bourse de leurs ouailles, s'imposent des peines corporelles très dures ou m.ême se mutilent : ils s'écorchent par places, se brûlent profondément les chairs, écrivent des prières avec leur sang. J'ai vu plusieurs fois, soit dans Pékin, soit dans la campagne, des bonzes accroupis, frappant sur une sorte d'énorme grelot en bois appelé mou-yu, les joues traversées de part en part par une tige de fer de la grosseur du petit doigt. Leur supplice volontaire excite la charité publique.

Il D'autres s'enferment dans des espèces de guérites garnies de clous, la pointe en dedans, la tète débordant à l'extérieur. Le bonze, de temps à autre, tire une ficelle, la ficelle met en mouvement un billot de bois qui vient frapper contre une cloche dont le son attire l'attention du passant.

i> Les clous ont tous une valeur déterminée. Le passant ■charitable a, moyennant une somme équivalente, le droit de retirer un ou plusieurs d'entre eux. Son offrande est déposée dans un panier entre la cloche et la retraite du

I. "Ce travail m'a él'' inspiré par la iecturr d'une Irès remarquable élude, inliluire Sel f-lmmolaiion bij fine in China, puhlii'i', dans les numéros d'oct. ol nov. 18NH du Chinese lîeeorder, par le [)■■ Mac CiOWAN, qui, pendant cinquanle ans, a liabitt' la Cliiie. L'auteur a été le témoin d'un certain nonilirc de faits de celle aulo-cn'nialion. »

bonze. Celui-ci u'abaiulonnera sa guérile — en prineipo au moins — (jue lorsque la charité de ses conoiloyens aura enlevé tous les clous qui traversent les parois de sa peu confortable habitation.

" Le fanatisme, le désir d'entrer dans la béalitude du nirvana poussent les bonzes au suicide. Dans Tile Pou-tou se trouve un rocher fameux, d'où les prêtres désireux d'atteindre à la sainteté de Boudha se jettent dans « l'abîme de la déesse de la charité ». D'autres arrivent au même résultat en montant sur un bûcher auquel ils mettent euxmêmes le feu. Certains cas, que nous relaierons, ont été observés par M. Mac Gowan aux environs de Ouen-Chao, dans la province du Tché-Kiang. Les bonzes vraiment pieux, seuls, se livrent à l'auto-crémation. Mais les cas sont assez rares, car la ferveur religieuse est chose peu commune chez les prêtres de Boudha.

" Nous devons rechercher l'origine de ce suicide par le feu dans le Saddharma poundariha Sontrâ, l'un des livres boudhiques les plus répandus, où se trouvent expliqués les moyens de parvenir à la sainteté de Boudha et à la béatitude du nirvana : la continence absolue de nos passions et de nos désirs provoque notre combustion spontanée par le feu de Sahamadi ; mais, seuls, ceux qui sont totalement absorbés dans Boudha peuvent v prétendre. La suppression totale de l'idée et de l'acte sont indispensables pour réaliser cette absorption, qui se manifeste par un nuage entourant la tète des élus et des purs. Ce nuage est dû à la sortie par tous les pores de la peau let surtout à la sortie de la nuque; d'un fluide spécial, une des se-

crétions qui provoquent les désirs. Quand ce fluide est produit en quantité suffisante, il s'enflamme et détermine la combustion générale du corps. C'est par une de ces combustions spontanées que fut détruit le corps de Boudha, leur idole.

« Après sa mort, ses disciples essayèrent de le crémer; mais le corps restait incombustible, quand, tout à coup, un jet de flamme sortit de son sein, au niveau du point qui portait un caractère mystique inscrit sur la peau, et réduisit le corps en cendres.

« Il était tout naturel que des dévots ardents, désireux d'arriver à la transformation par combustion spontanée et ne sentant même pas les premières manifestations de leur auto-incendie, aient demandé à un incendie provoqué de les faire sortir de l'enveloppe terrestre qui leur était à charge.

« Cette sublimation avait, en outre, l'avantage de les purifier.

" Les bonzes chinois prétendent que ces habitudes leur ont été transmises par les lamas du Thibet. La chose n'a rien d'impossible. Le boudhisme, en passant par le Thibet et la Chine, a été singulièrement modifié dans sa doctrine et dans sa pratique.

" Les prêtres boudhistes ont tous un nom religieux, dont le sens peut quelquefois faire préjuger du zèle et de la ferveur du candidat à la béatitude du nirvana.

» Un jour, Abime-et-Profondeur — c'est le nom de notre bonze — annonça qu'il avait fait des vœux pour réaliser la « transformation assise », c'est-à-dire qu'il s'assiérait sur

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un bûcher auquel il mettrait le feu et entrerait ainsi dans la sainteté de Boudha. Ce bonze était un frère mendiant qui, depuis quelque temps, parcourait la province, quêtant pour la reconstruction d'un monastère. Vivant de sacrifices et d'austérités, s'imposant des peines corporelles pour la purification de. son âme, ayant renoncé à tous les plus élémentaires soins de propreté, il devint bientôt un monceau de vermine, hâve, décharné, en imminence de mort par consomption, à brève échéance. Tous les trois pas, il s'agenouillait, frappait delà tête contre une planche mise à terre et qu'il portait avec lui, pour prévenir les déchirures de la peau de son front par le sol. Mais tous ces sacrifices restaient sans effet : la charité des Chinois n'était point touchée et les aumônes étaient maigres. Abîme-et-Profondeur se sentit abattre et plus que jamais éprouva du dégoût pour le monde, son égoïsme et son étroitesse d'esprit. Aussi, un jour, traversant les rues de Ouen-Ghao et entendant célébrer l'héroïsme de deux bonzes qui venaient de se faire crémer, il résolut de marcher, sans tarder, sur leurs traces.

<< Il fut reçu à bras ouverts dans un monastère voisin de résidences européennes. 11 y fut une cause d'attraction pour les dévots et les curieux, qui avaient refusé l'aumône au frère mendiant, mais devinrent généreux quand il s'agit de concourir aux frais de l'auto-crémation. On donna plus de bûches et de résine pour rôtir Abîme-el-Profondeur qu'il n'en eût fallu pour cr<'Mner tous les bonzes et bonzesses des monastères environnants. Quelques personnes offrirent même des fusées, pensant qu'une réjouissance pyrolech-

nique donnerait plus d'éclat à la cérémonie. Mais le comité d'organisation, composé de prêtres et de laïques, refusa les feux d'artifice. On se contenta de mettre quelques paquets de poudre à canon dans les vêtements et sous les aisselles du sujet : sans doute pour raccourcir son supplice, ou plutôt, suivant l'opinion générale, pour lui assurer un bon départ pour l'autre monde.

« Un missionnaire anglais du voisinage essaya de détourner Abîme-et-Profondeur de l'auto-crémation. Mais notre bonze déclara nettement ne vouloir accepter la moindre discussion à ce sujet. Les étrangers intervinrent auprès de l'autorité locale; celle-ci donna des ordres pour que la crémation n'ait pas lieu. Grand fut le désappointement des dévots et curieux, brusquement privés de l'alléchant spectacle. Abîme-et-Profondeur en fut particulièrement touché ; il refusa de manger et de boire et se décida à se laisser mourir de faim. 11 alla s'installer dans le bûcher, au centre duquel avait été ménagée une place, juste suffisante pour recevoir un homme debout. On 1'}^ trouva, mort de chagrin, en odeur de sainteté et de saleté. Son corps fut alors placé sur un bûcher, fait avec le bois qui aurait servi à sa crémation, et brûlé en grande pompe : dans cette partie de la Chine, la crémation des bonzes ne se fait que pour ceux qui ont été très pieux et qui en ont manifesté le désir de leur vivant.

« Au commencement de 1888, dans la contrée de Ouen- Ghao, on pouvait lire l'affiche suivante: « Avis : L'abbé « Vivre-Toujours », du monastère de la montagne des Esprits, informe les fidèles que » Intelligence-Lucide »,

DEUX AXS EX CHIXE. 20

diplômé du monastère des Grands-Nuages, s'étant consacré à la conlemplation de Boudha et étant arrivé à la perfection, a, au printemps dernier, été gracieusement poussé par Boudha à réaliser la » transformation assise ". Il a, en conséquence, fixé au 28 janvier, à onze heures du matin, la cérémonie au monastère de la montagne des Esprits : il s'assiéra sur le bûcher et prendra, au milieu des flammes, congé pour toujours de son enveloppe terrestre. Que les deux sexes qui désirent y assister viennent — surtout sans oublier les offrandes — réciter de bonne heure et pieusement les prières à Boudha et à la Reine du Ciel, prières qui les rendront très méritants et leur permettront d'atteindre, en même temps, aux régions du suprême bonheur. »

« p]n arrivant, les fidèles constatèrent avec joie qu'on avait fait plus pour leur édifiante récréation que ne comportait l'affiche de « Vivre-Toujours ». En effet, un jeune bonze, « Magie-Resplendissante », jaloux de l'admiration et des adulations dont « Intelligence-Lucide » était l'objet, avait, parles prières, le jeûne et les ablutions répétées, fait une préparation rapide et sommaire, suffisante néanmoins pour l'auto-crémation. Deux bûchers avaient été préparés, l'un à droite, l'autre à gauche du temple, pour permettre aux spectateurs mal placés pour voir la première cérémonie de jouir tout à leur aise de la seconde.

« Pendant les dernières heures qui précédèrent le sacrifice, les candidats pour le bûcher furent constamment interrompus par des voisins, curieux ou dévols qui venaient leur demander leur protection, les prier de leur faire faire

de bonnes et lucratives affaires, de leur accorder des temps favorables pour leurs récoltes et iiomjjre d'autres choses qui l'on! l'objet des prières habituelles. Eux, bons princes, promettaient généreusement, se laissant adorer comme de vrais Boudhas vivants : aussi la recette du monastère fut-elle des meilleures.

" Mais les chants d'allégresse se font entendre : le moment du sacrifice est arrivé. » Intelligence- Lucide » sort à pas comptés de sa chambre, traverse la foule agenouillée, en chantant un hymne boudhisle, dont il marque la mesure en frappant sur un crâne en bois. Il gagne le bûcher, qui a la forme d'un pavillon, y pénètre et, avec des allumeltes otïertes par quelque généreux fidèle, il embrase l'édifice, dans lequel des fenêtres et une porte ont été ménagées, pour permettre aux spectateurs de suivre les phases de la crémation. Jusqu'à ce que les flammes et la fumée l'aient caché aux yeux des fidèles, on vit <i Intelligence-Lucide » chanter tranquillement et battre la mesure, sans avoir l'air de se douter qu'il était en train de se rôtir.

« Une heure après, « Magie-Resplendissante », qui avait été témoin du sacrifice, entra paisiblement en scène à la plus grande satisfaction des spectateurs.

« Leurs cendres et os furent pieusement rassemblés et déposés au monastère de Ouen-Ghao, où sont conservées toutes ces précieuses reliques.

« M. Mac-Gowan demanda au supérieur du monastère s'il n'avait rien tenté pour prévenir ces actes de folie religieuse ou s'il n'avait pas avisé l'autorité. Il lui fut répondu

qu'on s'était, mais en vain, efforcé de leur démontrer qn'endurer les maux de cette terre était, pour eux, un acte de piété et d'abnégation. Quant à l'inlervention de l'autorité, jamais personne n'y avait pensé; et celui qui, par hasard aurait eu cette idée saugrenue, n'aurait jamais eu le courage de l'émettre. Le magistrat, qui savait que la crémation devait avoir lieu, arriva quand tout était terminé. Sa présence, même officieuse, eût gêné la cérémonie. Enfin, si, par cas, l'autorité avait empêché le suicide, qu'auraiton fait des offrandes et surtout comment calmer l'indignation de l'assistance, frustrée d'un spectacle payé cher par quelques-uns ?

<i Les bonzes, tout en prêchant le renoncement aux richesses de ce monde, apprécient hautement la valeur de l'argent et ces séances de crémation sont une source de revenus énormes pour le monastère ou les amis. L'histoire suivante montrera à quel point les bonzes savent spéculer sur la bêtise humaine.

'< Au commencement du vu'' siècle, le général Lipaou- Ching dirigeait des opérations de guerre dans le Ghan-Si. Arrivé à Lou-tchou, il s'aperçut que la caisse de son armée était vide, et, pour se procurer le <> nerf de la guerre », il s'adressa à un bonze, réputé pour sa sainteté et sa piété. « Rien n'est plus facile ->, lui répondit notre homme. Il s'agissait simplement de recourir à une pieuse fraude. Mais la fin ne justifie-t-elle pas les moyens, surtout quand il s'agit de garnir la caisse de l'État ? Le bonze fit annoncer à ses ouailles que, touché par la grâce de Boudha, il allait, au milieu des flammes du bûcher,

prendre la route de l'autre monde; mais, de son côté, le général s'engageait à procurer à son acolyle le moyen d'échapper aux ilammes, el, pour ce faire, il creusa une sorte de tunnel, réunissant la base du bûcher à un puits dans lequel le bonze pourrait se réfugier dès le début de l'incendie.

" Pendant la seiuaine qui précéda le spectacle, tout fui mis en œuvre pour toucher le cœur et la bourse des fidèles. La musique, les chants, les lumières, les parfums, rien ne manqua. Le général et son état-major donnèrent l'exemple de la générosité, en déposant aux pieds du bonze toul ce qu'ils purent réunir de numéraire. Dévots el curieux ne voulurent point rester en arrière et bientôt plus d'un demi-million fut réuni. Le bonze avait l'innocente idée d'escroquer de son mieux ses ouailles. Mais sa plaisanterie eut une triste fin. Quand le bûcher eut été copieusement arrosé d'huile, le bonze s'avança un réchaud à la main, pénétra dans l'édifice de bois et mit le feu. A ce moment, le général fit fermer l'issue de salut, et notre homme périt, victime de sa ruse, par autocrémation, mais celle-là involontaire.

(( Aux yeux des spectateurs pieusement escroqués, le bonze avait été transformé en Boudha, aussi ses cendres furent-elles religieusement conservées. Mais, si le général lui avait permis de jouer la comédie jusqu'au bout el qu'après quelque temps il se fût à nouveau présenté à ses fidèles, il eût été pris pour une réincarnation et adoré comme Boudha vivant.

« Il est rare que la ferveur religieuse arrive à un degré

assez aigu pour pousser les femmes à se faire brûler. Elles préfèrent se jeter dans un précipice ou clans la mer. La violence de la crémation leur répugne. En voici poui'Iant un cas.

« Abîme-et-Méditation » — les laïques, hommes ou femmes, aspirant à la vie religieuse, se donnent un nom, — veuve d'un boudhiste zélé, après s'être privée môme du plus maigre confort, couverte d'habits grossiers, s'être imposé toutes les peines corporelles, sentit qu'il lui restait encore beaucoup à faire pour la purification de son âme et pensa à faire brûler son corps. Elle construisit elle-même dans sa cour un bûcher et invita bonzes et bonzesses à assister à son suicide. Après les ablutions à l'eau parfumée, elle fut conduite au bûcher par les bonzesses. Elle s'avança, avec calme, une baguette d'encens enflammée dans la main, s'assit sur le bûcher et bientôt les spectateurs virent son àme prendre le chemin de l'éternité au milieu des flammes et des vapeurs multicolores.

« 11 arrive parfois que les bonzes dont le monastère périclite, abandonné par les fidèles, annoncent à grand bruit une auto-crémation pour donner à leur établissement un regain de popularité lucrative. Les suicides, dans ces cas, ne seraient pas toujours volontaires. On raconte, en effet, que quelquefois les bonzes auraient fait boire des narcotiques ou de l'alcool à très haute dose aux sujets qu'ils destinaient au feu et qui, en état d'ébriété, se laissaient sans difficulté conduire au sacrifice.

« Mais ordinairement ceux qui se font crémer sont des bonzes ayant pendant des aimées mené une vie d'ana-

chorète, vivant dans risolemeiU le plus complet, ne vo^'anl pas visage luiinain et profondément enfoncés dans la méditation, aspirant à la sainteté de Boudha. Ce sont des monomanes contemplatifs, chez qui la mort par le feu doit procurer le suprême bonheur. »

C'est à Cou- shan qu'une fois l'an sont ordonnés ou

VUE GÉ.NÉBALE DE LA BONZEHIE DE COL'-SIIAN

consacrés tous les jeunes bonzes de 20 lieues à la ronde Le P. Aguirre, un missionnaire catholique, fut témoin une fois de cette cérémonie diabolique. Elle lui fit une telle impression d'horreur qu'il en rêva pendant huit jours. Sur la tête rasée des candidats, on met de petites boulettes faites de soufre, de graisse et d'encens. Les uns en ont

trois, d'autres six, d'autres jusqu'à douze et quinze. A un moment, le bonze consécrateur met le feu à ces boulettes et bientôt une acre odeur de chair brûlée se répand de tous côtés. Il est défendu aux candidats de remuer et de se loucher la tête. La douleur est si vive que les uns hurlent comme des damnés, d'autres souffrent stoïquement en invoquant Boudha. Que le diable est cruel pour les siens I

La bonzerie de Gou-shan a l'honneur, nous dit notre cicérone, de posséder deux dents de Boudha. Après qu'une porte solide qui les protège eut été ouverte, nous fûmes admis à les voir. J'aperçus sous un cristal une longue dent qui pourrait bien avoir appartenu à un tigre et, à côté, une énorme molaire de mastodonte.

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