‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 57 sur 115 · BONZERIE DE KI-SHAN · texte numérisé non relu

BONZERIE DE KI-SHAN

La ville de Fou-Tchéou est flanquée de deux célèbres bonzeries : l'une cachée dans un pli de montagne à l'est : c'est Gou-shan (montagne du tambour), dont il a été question plus haut. L'autre se trouve en plaine, à quelques kilomètres au sud do la ville, près du fleuve Min. G'est Ki-shan (montagne du drapeau), connue vulgairement sous le nom de bonzerie des Lit-chi, parce qu'elle est située au milieu d'un verger de beaux arbres aux fruits succulents.

Dans le langage des poètes chinois de Fou-Tchéou, elle est souvent appelée : « la cité guerrière gracieusement assise au milieu de ses rizières entre \etamboure\. le drapeau. >> « Ki-shan, nous dit un bonze, a plus de mille ans d'exis-

lence. » M*' Aguilar, coadjuleur du vicaire apostolique du Fo-Kien vers 1800, après avoir recueilli toutes les trailitions concernant rétablissement, se déclara convaincu de sa grande antiquité. Il se disait même fondé à émettre l'iiypothôse que ce monastère avait une origine chrétienne ; les plus anciens livres conservés dans ses archives attribuent,

ENTREE PRINCIPALE DE LA BONZERIE DE Rl-SHAN

paraît-il, sa fondation à un saint homme venu de l'Occident appelé Toc-ma ou Ta-mo, et un encensoir de la bonzerie remonterait, dit-on, jusqu'à lui.

Ces traditions ont un grand intérêt. Si l'on pouvaitconsulter ces archives et celles d'autres bonzeries chinoises, on y trouverait probablement des révélations étonnantes.

Je me présentai donc comme un visiteur venant des loin-

tains pays de l'Ouest pour vérifier les traditions sur Tamo, dontla renommée était venue jusqu'à moi. Je demandai à voir le supérieur. Je fus très bien reçu. Après un quart d'heure d'attente, le supérieur et quelques bonzes graves arrivèrent. Ils me confirmèrent toutes les traditions que je connaissais sur Ta-mo, le vénérable patriarche Ta-mo, comme ils le nomment toujours : Ta-mo-mao-Eao-Tsou, me montrèrent un livre où elles étaient contenues et me firent cadeau d'une image et d'une statuette le représentant sa sandale à la main.

Quel est le vrai nom de cette bonzerie? Je n'ai pas pu le savoir au juste. J"ai lu sur le grand portail d'entrée quatre caractères chinois qui pourraient bien être le nom que lui donnent les bonzes et ce nom lui-même ne laisse pas que d'être mystérieux. On peut les traduire ainsi : Monastère de la doctrine de t antique liieri-e de l'Oite'St. De quelle pierre est-il question? On songe de suite aux paroles de saint Paul : Petra auiem erat Christus, et à cette pierre sur laquelle il a bâti son Église. Pourtant, quand on visite ces monastères boudhistes, on se demande si ce ne sont pas là de simples coïncidences. Mais, si ces étranges moines n'ont pas une origine chrétienne, comment expliquer leur absence chez les peuples païens de l'antiquité et chez les infidèles de nos jours en Afrique, en Amérique, en Océanie?

On sait que le boudhisme est sorti de l'Inde ; mais il eslnonmoins certain que l'Évangile se propagea dans l'Inde

aux premiers siècles de noire ère. Ne fut-il pas alors prêché en Chine? Dans la grande stèle deSi-ngan-fou, découverte au xvn" siècle, on a un magnih'que et incontestable témoignagequ'au vifsiècle le christianisme était très répandu en Chine, où il y avait alors de nombreux monastères chrétiens. Qu'ils fussent nestoriens ou catholiques, peu importe. On sait qu'àplusieurs reprises lespotenlats de rExlrêrae-Orient ont mis en œuvre une cruauté et une ruse infernales pour exterminer les chrétiens de leurs Etats.

D'après l'histoire de la Chine, le boudhisme aurait été introduit de l'Inde dans l'Empire du Milieu vers la tin du i" siècle de notre ère ; il mit sans doute plusieurs centaines d'années à se propager.

Une légende veut qu'au temps de la nnissancede Notre- Seigneur, l'empereur régnant eût eu un songe lui annonçant qu'un sage avait paru dans les régions de l'Occident et lui ordonnant d'envoyer une ambassade pour demander quelques-uns de ses disciples. L'ambassade fut en etfet envoyée; elle alla jusqu'aux Indes, d'où elle rapporta le boudhisme.

Il est vraisemblable qu'au temps des persécutions, les chrétiens, tombés dans l'ignorance et l'oubli de leurs devoirs, faute de prêtres, se rapprochèrent des sectateurs du boudhisme et que ceux-ci leur empruntèrent quelque chose de leurs dogmes, de leurs pratiques, de leurs cérémonies. Sans cela comment expliquer chez les bonzes tant de points opposés aux coutumes et aux lois chinoises : le célibat, par exemple, pour ne citer que celui là?

Actuellement, certes, il y a un abîme entre le christianisme et le bonzisme. S'il a réellement une origine chré-

tienne, comment a-t-il pu en venir là? La chose n'a rien d'étonnant, étant donné le caractère des Orientaux, qui se plientd'une manière étrange aux situations les plus compliquées, aux circonstances les plus embarrassantes, s'accommodent de tous les milieux, ayant toujours dans leur esprit des ressources inattendues pour se tirer d'affaire quand tout paraît désespéré, ne reculant devant aucune contradiction. D'un autre côté, qu'y a-t-il de plus conciliant que le boudhisme? 11 n'a vécu que de compromis, en s'adaptant aux milieux les plus divers, en proposant à la nature humaine des aspirations d'un ordre souvent noble et élevé et qui le rapprochent singulièrement de la révélation divine, dont, du reste, il a dû s'inspirer. Il n'est pas téméraire du tout d'affirmer que les bonzes ont emprunté au christianisme dans le passé; ils lui empruntent continuellement sous nos yeux. Dans presque toutes les bonzeries que j'ai visitées, j'ai trouvé, au milieu des poussahs grimaçants, des images de Jésus-Christ, de la très sainte Vierge et des saints. J'ai vu, dans la bonzerie des Letchis, trois tableaux catholiques représentant la Sainte-Famille. l'Ange Gardien veillant sur un enfant, et le ciel chrétien avec la Trinité, les anges, les saints. Quant à la proportion si grande de pratiques diaboliques en vogue actuellement chez les bonzes, elle s'explique assez par la tendance de Satan à se mettre à la place du Créateur, à se faire adorer, à tromper les hommes pour les entraîner dans sa ruine.

La bonzerie des Lit-chi ressemble beaucoup à celle de

Gou-slian; mais elle est plus vaste et plus riche. Chacune d'elles compte de 300 à 400 bonzes ; plus de la moitié sont disséminés dans les innombrables pagodes et petites chapelles boudhiques dont la province du Fo-Kien est amplement fournie. Ils vivent ensemble deu.^, trois, quatre ou davantage, suivant l'importance du lieu. Dans la pagode des Gantonais, à cent pas de ma maison, il n'y en a qu'un; c'est un enragé fumeur d'opium, presque complètement abruti.

Ce monastère boudhique des Lit-chi est situe dans un endroit merveilleux, à quelques centaines de pas du lleuve, dans une plaine très fertile et cultivée comme un jardin, entourée de gracieuses montagnes. Il est au milieu d'un parc incomparable d'arbres séculaires dont l'ombre tombe sur ses nombreux corps de bâtiments, sur ses viviers pleins d'heureux poissons qui n'ont à redouter ni filets, ni hameçons perfides, sur de vastes cours bien pavées, ornées de fleurs ravissantes. Un millier de statues plus ou moins grotesques, les unes gigantesques, dorées ou richement peintes, toutes grimaçantes ou difformes, peuple l'enceinte ; c'est en vain que, dans cette multitude d'effigies, on chercherait des traces d'un art quelconque.

La statue placée en face de la porte d'entrée, dans une riche vitrine, mesure au moins 4 mètres de hauteur. Elle a une expression vraiment bestiale avec ses longues oreilles pendant sur ses épaules et sa bouche horriblement ouverte, par laquelle un petit enfant pourrait passer. De chaque côté de ce monstrueux Boudha l'on voit deux rois ou génies plus énormes encore et plus laids, si possible.

DEUX ANS EN CHINE .'tlO

Que peuvent offrir d'idéal des stalues d'hommes ou de femmes surmontées de lêtes d'animaux, encombrées de vingt ou trente bras, ou surchargées de vingt-cinq paires d'yeux?

L'ensemble des constructions n'est pas artistique non plus. Les corps de bâtiments sont éparpillés sans ordro ni symétrie et placés au hasard, dirait-on. Pourtant, certains détails ont une réelle beauté. J'ai remarqué des colonnes qui me faisaient envie pour mon église et j'ai vraiment admiré un pavillon dont l'architecture peut servir de modèle comme genre d'art chinois.

J'avais un bon interprète; je pus ainsi causer à mon aise avec un bonze. Ce personnage est bien le plus parfait sceptique qu'il m'ait été donné de rencontrer. Il m'avoua que la plupart de ses confrères savaient à peine lire et que, sauf ceux achetés tout enfants ou voués par leurs parents,, la plupart des autres s'étaient réfugiés là pour des raisons très peu surnaturelles.

Notre cicérone nous montra, avec un sourire sardonique, un bonze d'une cinquantaine d'années et nous dit :

« En voici un en train de devenir un saint! il y en a dix de cette espèce dans l'établissement. »

Le « saint » en question était un petit homme presque chauve, à l'air parfaitement stupide, accroupi sur un paillasson à la façon de Boudha et juché sur une caisse de 1 mètre de hauteur. Ses mains croisées sur le ventre laissaient voir des ongles d'une longueur démesurée. 11 était là depuis plus de vingt ans, toujours aussi désœuvré^ gardant le même mutisme, réduit à la ration d'un bol de riz et d'une tasse de thé par jour. TduI ce que je pus

apprendre sur son compte, c'est qu'il était originaire de la province du Kiang-Si, qu'il s'était fait bonze pour acquérir la perfection et qu'il menait celle vie étrange afin d'amasser des mérites.

Dans les dépendances de cette bonzerie, on voit des châsses d'idoles pour les processions, des masques hideux, des squelettes humains en bois, de 10 à 12 pieds de hauteur, qu'on habille endiablés les jours de certaines fêtes et qui sont portés dans les rues ou les pagodes par des humains ressemblant aussi à des géants diaboliques. On y voit encore les longs el étroits bateaux-dragons sur lesquels 36 Chinois prennent place aux fêtes du cinquième mois, espèces de régates en l'honneur d'un certain Kiouh-Yuen, qui se serait suicidé, il y a deux mille ans.

La gravure suivante représente un de ces bateaux-dragons tels qu'on les voit en grand nombre sur le Min au mois de juin. Ils sont si étroits et si longs qu'il faut aux rameurs une grande habileté pour éviter les naufrages. Chaque année, il arrive des accidents. Le bateau perd son équilibre, précipite rameurs et musiciens à l'eau, el, comme peu de Chinois savent nager, beaucoup se noient. Il y a deux ans, une vingtaine d'ouvriers de l'arsenal disparurent ainsi.

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