‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 67 sur 115 · Vivez en paix avec vos voisins, afin d'éviter les procès · texte numérisé non relu

Vivez en paix avec vos voisins, afin d'éviter les procès

4. Tenez en honneur l'agriculture et les soins du mûrier, afin de vous assurer la nourriture et le vêtement.

5. Estimez l'ordre et l'économie, afin d'épargner vos richesses.

6. Exaltez l'enseignement des écoles, afin de diriger les études des lettrés.

7. Flétrissez toute secte étrangère, afin d'exalter les doctrines orthodoxes.

8. Expliquez les lois, afin d'avertir l'ignorant et l'obstiné.

9. Montrez l'excellence des rites et de la bienséance, afin de perfectionner les mœurs.

10. Appliquez-vous aux occupations fondamentales, afin de fixer l'énergie du peuple.

11. Instruisez vos jeunes gens, afin de les empêcher de mal faire.

12. Supprimez les fausses accusations, afin de protéger l'innocence.

13. Avertissez ceux qui cachent les déserteurs, afin de les empêcher de s'impliquer dans leur crime.

14. Payez exactement l'impôt, afin (révitcr que la loi vous y presse '.

15. Organisez-vous en p'iv-tia-, afin (rcxtirpcr le brigandage et le vol.

1(). Apaisez vos inimitiés, afin de tenir compte du [)rix de la vie.

« Quand on songe que c'est à ce formulaire de maximes égoïstes et terre à terre que se réduit à peu près toute la morale des Chinois, on a peine à comprendre l'enthousiasme de certains esprits pour les écrits si vantés de leurs sages. Où est, dans ce texte quasi prudhommes(iue, l'idée noble et élevée? où est la notion du bien, fait pour le bien, du devoir, accompli pour le devoir lui-même, sans la crainte d'un châtiment ou l'espoir d'un bénétice? Eviter les procès, vivre sans trouble et sans ennuis, faire des économies, ne pas tomber sous le coup de la loi, ne pas

1. Éminemment pratique! La crainte du mandarin est le commencement de la sagesse.

2. La police cliinoise est d'une espèce particulière : le chef de la police, étant souvent en même temps le chef des voleurs, prend vis-à-vis de vous l'un ou l'autre rôle, suivant la façon dont vous reconnaissez ses services. Pour remédier à cette organisation, quelque peu fantaisiste, les familles se syndiquent par groupes de dix, appelés pav-tia, dont les membres sont enregislrés, les noms affichés sur les portes, et qui se protègent en se survi.'illant mutuellement.-— L'usage de ces association avait été plus ou moins abandonné : un décret de l'impératrice douairière, en date du 6 novembre 1890, aprescrit de les réorganiser, « car, dit-elle, avec le pav-tia, on vil toute l'année sur le qui-vive et l'on est en état de supprimer les vols ». Naïf aveu d'impuissance administrative !

On le voit, la vieille souveraine s'obstine à rêver le retour des temps écouli's, le maintien malgré tout d''in édifice qui croule de lui-même. Comme tous les réactionnaires, elle n'oublie qu'une chose : c'est que la machine sociale n'est pas réversible; elle ne tourne que dans un sens, celui de la marche en avant. En Chine, la rotation est lente, niais la machine tourne cependant.

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exposer son corps et ses membres à quelque désagréable aventure, voilà toute la sagesse du Chinois, tout son idéal .

« La dernière maxime est bien typique :

(< Apaisez vos iniquités, atîn de tenir compte du prix de la vie. »

(( C'est à peine compréhensible pour nous; pour un Chinois, cela dit tout. Conserver son corps et sa vie, c'est le premier devoir de tout homme, car la vie lui a été donnée par le Ciel, et le corps lui vient de ses parents.

« Si donc, dit le Commentaire, le corps est chose si importante, comment peut-on avoir des inimitiés et des haines?... » Comment peiit-on injurier le prochain pour s'exposer à recevoir des coups? se battre sans savoir si on sera le plus fort? voler, frapper, tuer, pour vouer ainsi son précieux corps à la juste vindicte des lois, à la bastonnade, à la torture, à la décapitation, au dépeçage ? Ah! les anciens sages agissaient tout autrement : ils se gardaient bien de se presser en marchant, de peur de tomber et de blesser leur corps, ou, ce qui revient au même, les corps de leurs parents ; — ils se gardaient bien de discuter et de faire montre de bravoure ; — injuriés par d'autres, ils avalaient l'injure, et tout étaitdit: ainsi, ils conservaient intact le corps qu'ils avaient reçu de leurs parents et pouvaient, comme l'un d'eux à son lit de mort, faire découvrir leurs pieds et leurs jambes pour en vérifier l'intégrité, puis mourir contents, sûrs de rapporter à leurs ancêtres un corps complet et sans accroc !

" N'esl-ce pas que cette morale est d'une nature gran-

diose.?bien propre à élever les esprits? à exciter les courages? à faire un peuple fort el patriote? C'est là-dessus que la Chine vit depuis plus de deux mille ans : c'est avec cela et de cela qu'elle meurt ! Mais, moins heureuse qiie Tseng-Tse, elle ne mourra pas intacte. » (T. Lachine.)

Janvier 1890. — Les nouvelles qui arrivent du Su- Tchuen sont lamentables. Les belles missions de celte province sont à feu et à sang. Un certain Yu-man-tse, aventurier sanguinaire, parcourt la province à la tête de bandes de pillards qui incendient les églises et les maisons des chrétiens.

On dit que ce brigand n'est qu'un instrument des sociétés secrètes dont le but est le renversement de la dynastie actuelle à laquelle ils voudraient substituer une dynastie chinoise. Ils seraient soutenus par beaucoup de lettrés et même de hauts mandarins humiliés de la défaite infligée à la Chine par le Japon el de la cession de Kiao-Tchéou à l'Allemagne. Ils fontl'empereur responsable de cesmalheurs et l'accusent de faiblesse et d'incapacité.

Tous ces conjurés inscrivent sur leurs drapeaux : « Morl aux chz'étiens! chassons les étrangers! délivrons l'empereur ! » En effet, ils veulent faire croire au peuple qu'ils sont les défenseurs de la dynastie, et que, pour la sauver ainsi que l'honneur du pays, il faut massacrer les Européens avec les chrétiens, leurs aides et leurs adeptes.

Après avoir accompli cette œuvre de salubrité publique, comme ils disent, en purgeant le Su-tchuen de tout élé-

ment chrétien et étranger, ils se proposent de l'accomplir dans les autres provinces, de marcher ensuite sur Pékin, et Yu-man-tse compte bien qu'il sera, lui, le fondateur de la nouvelle dynastie.

Les diplomates voient certainement le danger et ils font ce qu'ils peuvent à Pékin, pour décider le Gouvernement Chinois à agir énergiquement contre les révoltés ; mais celui-ci n'est pas sûr de ses mandarins. Le bruit court que les généraux et les soldats envoyés contre Yu-man-tse pactisent avec le brigand et ne sont pas loin de passer dans son camp ; ce qu'ils feront certainement s'ils voient de fortes chances de son coté.

Le parti qui, en ce moment, pousse l'empereur dans la voie des réformes, peut avoir de bonnes intentions, mais je me suis laissé dire par des gens qui semblent bien informés, que les mandarins affiliés aux sociétés secrètes poussent à l'exagération de ce mouvement de réformes, afin d'indisposer la classe des lettrés et le peuple et, par là, d'arriver à leur fin : une révolution et un changement de dynastie.

Mai 1900. — On n'a jamais bien su la cause réelle de cette révolution de palais à Pékin, qui arrêta le mouvement des réformateurs, mit l'empereur en tutelle et replaça l'impératrice au pouvoir. Voici cependant une indication qui semble jeter un jour considérable sur cet événement dont les conséquences peuvent amener des désastres infinis sur la Chine.

Dans l'émouvante relation de sa captivité, le P. Fleury,

qui resta deux cents jours prisonnier de Yu-man-lse, raconte ce qui suit : «Tels étaient les hommes qui voulaient massacrer les chrétiens et dëlrùiier l'empereur (il parle des membres des sociétés secrètes). Yu-man-lse était au courant de toutes leurs intrigues et savait ce qui se passait à Pékin. Je me souviens encore de ce qu'il me dit au plus fort de la persécution :

« Aujourd'hui l'impératrice a été tuée à Pékin ; maintenant nous sommes forts, plus rien ne s'opposera désormais à la réussite de nos plans. »

<t Le fait n'était pas vrai ; mais il était vrai qu'on avait tenté de faire mourir l'impératrice. Seulement les événements n'avaient pas tourné comme les révolutionnaires l'espéraient. L'impératrice, prévenue de ce qui se tramait dans l'ombre, avait appelé secrètement des soldats qui lui étaient dévoués, mis la main sur l'empereur et s'était emparée des conspirateurs. Puis, victorieuse de la révolution, elle prit la direction des alfaires, ne laissant à son fils adoptif que le titre purement nominal d'empereur '. »

1. Annalesdela Société des Missions Étrangères, p. I8,annéel900.

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