I. Lettres édifiantes et curieuses, t. XXIX, p
magicienne par ces malheureux Chinois qui ignorent, oir méconnaissent la Vierge Immaculée, la seule Reine du Ciel, la Vierge aimable et puissante, que nous appelons Étoile (le la mer el qui protège efficacement les pauvres matelots.
J'étais non moins indigné en voyant les énormes dragons, moitié crocodiles, moitié boas constrictors, peints de couleurs criardes et couvrant de leurs masses hideuses le faîte des toits.
L'antique dragon, que combattit saint Michel, qui du ciel fut projeté sur la terre, règne toujours en Chine, dont il est vraiment le prince. L'empereur, qui s'intitule Fils du Ciel, n'est que son lieutenant. Le dragon est le symbole de l'empereur, l'empereur lui-même. Dans le palais impérial, dans le palais des vice-rois el des mandarins, le dragon est partout représenté, en peinture, en sculpture, sur le drapeau national, sur les vêtements et insignes, sur les chaises à porteurs, etc.
Devant la porte principale du temple de Mà-tsou, à l'intérieur, le grand dragon sculpté tient une pomme dans sa gueule, comme le serpent que nous mettons sous les pieds de l'Immaculée.
Je n'ai vu aucune idole dans le temple de Mà-tsou. Jj'autel principal lui est dédié ; mais elle n'y est représentée que par une tablette dorée et sculptée, qui rappelle son histoire et place sous sa protection l'arsenal et la Hotte chinoise. Tout autour des fleurs en papier, des lanternes, des inscriptions et une ornementation variée; par devant, des brûle-parfums comme dans tous les temples chinois.
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Deux autels latéraux sont dédiés à deux génies dont je n'ai pas retenu les noms; ils président l'un à la construction des vaisseaux, l'autre à leur réparation quand un accident leur est arrivé. Ces génies ne sont représentés que par leur tablette couverte de sept ou huit caractères
dorés.
Dans ce temple, chaque premier jour de la lune, un mandarin vient se prosterner et trois fois frapper de son front le pavé pour implorer l'assistance de Mà-tsou, pendant que des bâtonnets d'encens brûlent devant les trois autels.
Dans la vie des Chinois, aucune superstition ne tient autant de place que le dragon. Tel que les Célestes le conçoivent, le dragon est quelque chose de vague, d'indéfini, plutôt spirituel que matériel; un être qui se trouve partout, dans le sol et dans l'air, dans les eaux des fleuves et de la mer. Son rôle est surtout malfaisant : les tremblements de terre, les inondations, les sécheresses, la peste, les éclipses, toutes les calamités lui sont attribuées.
Tous les Chinois croient sincèrement à son existence, beaucoup prétendent l'avoir vu sous une forme ou sous une autre. D'innombrables devins l'ont signalé dans un serpent, un lézard, un crapaud, un nuage, etc.
Un membre du Tsong-li-Yamen, plus éclairé pourtant que ses collègues, ayant visité l'Europe et l'Amérique, expliquait gravement, il y a quelque temps, qu'il avait vu très clairement la veille un drngon volant dans le ciel.
Les Ireinblemeiits de lerre résullon! de mouvements intempestifs dudit animal et manifestent son mécontentement. Dans les éclipses de lune ou de soleil, l'astre est avalé par un dragon monstrueux : ces phénomènes sont extrêmement redoutés par les Célestes. Les Chinois en suivent avec intérêt les diverses phases et, aussitôt que l'ombre commence à être projetée sur l'astre, les gongs, les pétards, les instruments propres à faire du bruit sont mis enjeu, pour effrayer le dragon et lui faire lâcher sa proie.
Le drapeau national représente un grand dragon ouvrant sa gueule devant le soleil qu'il veut avaler.
Les débordements des rivières sont imputés à un mauvais dragon, « Kiao », le démon des inondations. Dans un des plus vieux livres chinois, le Calendrier des Hia, on recommande aux autorités, lorsque des inondations sont à craindre, de sortir avec leurs administrés et de battre soigneusement le pays pour tâcher de découvrir le dragon. Ces perquisitions sont toujours fructueuses, en ce sens que les chercheurs ne rentrent jamais les mains vides. On trouve constamment quelque chose qui personnifie, qui incarne le h Kiao ". Un jour, la foule de Ning-pô étant partie en chasse trouva sur les bords de la rivière, derrière une pierre, un malheureux petit caniche noir, qui fut aussitôt impitoyablement mis à mort, les gens compétents ayant déclaré qu'il était une forme larvée du dragon.
On n'a pas toujours recours à la violence contre le dra-
gon. Souvent, c'est la prière qu'on emploie pour prévenir les calamités.
Il y a quelques années seulement, la rivière Péi-hô ayant rompu ses digues et submergé toute la plaine, on trouva, aux environs de Tien-tsin, un petit serpent, lequel fut porté à Li-Hung-Tchang. Celui-ci y vit ou voulut bien y voirie dragon du fleuve débordé et, pour obtenir qu'il fit rentrer le Péi-hô dans son lit, il se prosterna devant lui, frappant le front contre la terre, exécutant le Kntù, indice de la plus profonde soumission et révérence.
La pluie, elle aussi, est régie par un dragon. Quand la saison sèche dure trop longtemps, les habitants de la région privée d'eau partent à la recherche du dragon : ils le trouvent toujours.
La curieuse histoire suivante est relatée dans .1 Cycle of Cathay. Le P. Martin rencontre un jour, à Ning-Pô, un imposant cortège de musiques et de gongs, précédant une chaise à porteurs, qui se dirigeait vers la maison du préfet. S'étant approché du palanquin, il y vit un vase de terre qui contenait une sorte de petit lézard. C'était le dragon trouvé dans un marais voisin. L'animal, porté chez les autorités, fut solennellement déposé sur des coussins. Un lapis fut tendu au-devant, sur lequel les magistrats vinrent faire le Kùtô. Puis, toujours avec le même cérémonial, le lézard fut reporté dans son marais.
Pour émouvoir le dragon de la pluie, les mandarins
prescrivent une abstinence rigoureuse. On colle au-dessus des portes, des feuilles de papier jaune, sur lesquelles sont inscrites quelques formules invocatrices et l'image du dragon de la pluie. Si le ciel est sourd à ce genre de supplications, dit le P. Hue, on fait des collectes et on dresse des tréteaux pour jouer des comédies superstitieuses. Entin, comme dernier et suprême moyen, on organise des processions burlesques et extravagantes, où l'on promène, au bruit d'une musique infernale, un immense dragon, en papier ou en bois. Il arrive quelquefois que le dragon s'entête et ne veut pas accorder la pluie. Alors, les prières se changent en malédictions, et celui qui, naguère, était environné d'hommages, est insulté, bafoué et mis en pièces par ses adorateurs révoltés.
« On raconte que, sous Kia-Kang, une longue sécheresse désola plusieurs provinces du Nord. Gomme, malgré de nombreuses processions, le dragon s'obstinait à ne plus envoyer de pluie, l'empereur, indigné, lança contre lui un édit foudroyant et le condamna à un exil perpétuel sur les bords du fleuve Ui, dans la province de Torgot. On se mit en devoir d'exécuter la sentence, et déjà le criminel s'en allait, avec une touchante résignation, à travers les déserts de la Tartarie, subir sa peine, sur les frontières du Turkestan, lorsque les cours suprêmes de Pékin, émues de compassion, allèrent en corps se jeter à genoux aux pieds de l'empereur et lui demander grâce pour ce pauvre diable. L'empereur daigna révoquer sa sentence et un courrier partit, ventre à terre, pour en porter la nouvelle aux exécuteurs de la justice impériale. Le dragon
fut réintégré dans ses fonctions, à la condition qu'à l'avenir il s'en acquitterait un peu mieux.
« Il y a, à Pékin, un temple où est vénéré le dragon de la pluie. Dans les grandes sécheresses, l'empereur peut aller jusqu'à trois fois y faire des prières et des sacrifices. Si malgré cela l'eau bienfaisante ne se décide pas à venir, le souverain délègue un prince du sang pour aller chercher, dans un temple situé à plusieurs centaines de kilomètres au sud-ouest de Pékin, un morceau de fer trouvé, il y a de nombreux siècles, dans un puits, où il était, paraît-il, tombé du ciel. Les prosternations que l'empereur fera à ce fragment de météorite ne pourront pas manquer de vaincre la résistance du dragon. Mais, s'il n'est pas toujours aisé de s'attirer les faveurs du dragon de la pluie, rien ne serait plus facile que de l'irriter. Dans le temple où l'empereur va faire les prières et sacrifices dont nous venons de parler, se trouve, nous dit Doolittle, un puits fermé par une pierre plate, sur la face inférieure de laquelle un dragon est sculpté. Déplacer cette pierre, c'est contrarier le dragon et exposer le peuple aux pires calamités. Un jour, en etïet, ce même Kia-Ivang, qui avait banni le dragon, ayant prié pour la pluie pendant plusieurs jours, furieux et las de ne voir rien venir, osa toucher à cette pierre. Aussitôt les bondes du ciel de s'ouvrir. Après trois jours d'averses, l'empereur se rend au temple : peine perdue. Après six jours, nouvelles supplications, également inutiles. Enfin, au bout de neuf jours, le Fils du Ciel confesse humblement sa faute, se repent de l'audace qu'il a eue de toucher à la pierre du puits et, devant ce mea oilpo, le
dragon fait cesser la pluie, comme par encliantemenl. « Gomme les inondations et les éclipses, la foudre ellemême trouve son explication dans le dragon. C'est par l'éclair que souvent la bote fabuleuse témoigne aux mortels son mécontentement. II y a quelques années, un Ivphon et la foudre tirent des ravages à Canton. La population expliqua le phénomène en disant que les Européens avaient tiré des coups de canon sur le dragon, au moment où il planait au-dessus de la concession franco-anglaise, et des gravures furent vendues qui reproduisaient cet acte d'insulente témérité des diables d'étrangers. »
Le 20 octobre dernier, la ville était en fêle ; le canon des forts tonnait, les tam-tams assourdissaient les oreilles et les pétards éclataient de tous côtés. Les étendards chinois flottaient partout. Une foule énorme se portait vers le quai de l'Arsenal. De quoi s'agissait-il donc? Un bateau porte-bonheur arrivait, apportant toutes les prospérités imaginables. II ne faisait cependant pas grande figure, tout enrubanné et décoré qu'il fût. Il avait la taille d'un modeste sampan : 4 mètres de long sur 1"',50 de large. Était-ce impuissance de naviguer tout seul ou par respect pour sa dignité ? quoi qu'il en soit, il entrait dans le port traîné par un remorqueur à vapeur du Gouvernement.
Un mandarin avait été envoyé pour l'amener. Le fonctionnaire avait dû se prosterner à genoux devant ce bateau-
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Boiidha et frapper Irois fois la terre de son froni, cérémonie que renouvellent tous ces jours-ci quantité de pauvres Chinois qui se pressent dans la maison d'un dévot où le bateau porte-bonheur a été remisé. On en a fait de petits modèles en bois ou en papier que les Célestes placent dans leurs maisons comme un talisman. J'en ai vu deux suspendus devant les portes du Ya-men (tribunal), tant il est vrai que l'àme humaine est naturellement religieuse.
Voici quelques détails sur ce » palladium naval », d'après le professeur de chinois de M. Doyère, directeur de l'arsenal :
Au temps de la dynastie des Song (d'autres disent des Mùig), un roi des Liou-Kiou, tributaire de la Chine, vint à mourir. L'empereur chargea deux lettrés mandarins de première classe de se rendre aux îles Liou-Kiou pour y installer le nouveau roi et recevoir son hommage. Le bateau coula dans une tempête et les ambassadeurs périrent.
De longues années après, des pirates ravageant les Cotes de Chine, l'empereur envoya une armée contre eux. Une bataille navale s'engagea. La flotte impériale était sur le point d'être vaincue, lorsque tout à coup surgit des flots un navire qui, sans qu'on aperçut à bord aucun équipage, se mit à manœuvrer de lui-même, et prit la défense du pavillon impérial avec tant d'habileté que les rebelles furent complètement battus. Puis le navire miraculeux disparut.
Les devins consultés déclarèrent que le vaisseau fantôme était l'ancien navire des deux ambassadeurs et que c'étaient leur esprit et ceux de leurs compagnons
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<le naufrage qui étaient revenus défendre leur pays. Ue grands honneurs leur furent décernés.
Depuis lors, chaque année, les habitants de Ting-Haï, localité près de l'embouchure du Min, envoient des bateaux qui sont censés représenter l'oncien vaisseau fantôme, et qui vont, moyennant finances, là où on réclame leurs services. Tout endroit visité par ces bateaux est assuré de la paix, de la tranquillité et du bonheur pour le reste de l'année.
On a fait venir des comédiens et depuis trois jours ils donnent des représentations sur une estrade élevée devant la maison où est remisé le bateau porte-bonheur.