‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 80 sur 115 · DE QUELQUES SUPERSTITIONS · texte numérisé non relu

DE QUELQUES SUPERSTITIONS

L'Echo (le C/tinea publié, sous la signature de J. -J.Matignon, plusieurs articles résumant assez bien les superstitions chinoises. En voici de nombreux extraits, qui m'épargneront le souci de rédiger moi-même un tableau des observations faites sur ce curieux sujet.

« Paradis de la routine, la Chine est aussi celui de la superstition. Celle-ci est un puissant facteur qui a dû largement contribuer à tiger, pour ainsi dire, dans son évolution, une civilisation remarquable, sans doute, il y a de nombreux siècles, mais restée inerte, immobile, dans l'état où elle se trouvait à l'époque où nous, peuples d'Europe, en étions encore aux premiers vagissements d'une barbarie naissante.

« Nous croyons que, d'une façon générale, les idées pro-

fessées en Occident sur la Chine elles Chinois ne sont pas absolument exactes. A nos yeux, les Célestes sont toujours les inventeurs de la poudre, et, partant, nous avons une certaine tendance à penser que l'Empire du Milieu a, sous le rapport de la civilisation et du développement intellectuel, atteint un degré tout à fait supérieur. Les Chinois sont des gens surfaits. Nous jugeons encore la Chine d'après les opinions des premiers voyageurs et missionnaires qui abordèrent dans ces contrées. Leurs appréciations, vraies quand elles ont été émises, ont cessé aujourd'hui de l'être, d'une façon absolue. Sans doute, par de très nombreux côtés, aux xvi' et xvii' siècles, la Chine était à cent coudées au-dessus de l'Europe. Mais, tandis que nous avons marché, elle, non contente de rester inerte, a plutôt reculé, s'obstinant dans son admiration et son imitation, louables je leveuxbien, mais ridicules d'un passé glorieux. « La superstition a fleuri chez tous les peuples jeunes. Malgré sa prodigieuse antiquité, la Chine est restée jeune, c'est-à-dire un peuple d'enfants. La crédulité du Céleste, sa suggestibilité sont extrêmes. Son intelligence n'arrive pas à établir une ligne de démarcation bien nette entre la réalitéetla fiction. Son esprit accepte facilement les choses les plus absurdes et, même si la preuve de l'absurdité lui en est faite, il lui est très difficile de renoncer à sa croyance. A nul autre mieux qu'au Chinois ne s'applique cette pensée de Goethe, dans We^'ther : « L'homme est fait de manière qu'il croit l'incroyable. Il se le grave dans la tête, mais malheur à qui voudrait le détruire ou l'etfacer! » Puis, le cerveau chinois est ainsi organisé, que les idées

l'impressionneronl d'autant plus énergiquemeiit qu'elles seront entourées des nuages du mystère et revêtiront de vagues tournures scientificjues, particulièrement obscures.

« En somme, le Chinois est un être superficiel, se contentant de la profondeur apparente plutôt que réelle de l'idée : l'illusion lui suffit. Il admire d'autant plus une pensée qu'il la comprend moins. Et, s'il ne comprend plus du tout, il est alors parfaitement convaincu de sa haute portée philosophique. La plupart des lettrés se bourrent machinalement la tète avec des livres classiques. Très souvent, ils n'en soupçonnent pas le sens, mais peuvent débiter, des pages durant, non seulement le texte, mais aussi les commentaires vraiment arcaniques qui prétendent expliquer les idées, parfois impénétrables, des auteurs.

« Une très grande crédulité, l'absence du besoin de la précision dans les idées, le goût du mystère et du merveilleux, sont autant de facteurs qui préparent le terrain pour le développement des superstitions de tout genre.

« Celui qui désire étudier l'influence de la superstition sur les humains trouvera en Chine un champ d'observation comme ne lui en olFrira, sans doute, aucun autre pays. L'âme de la nation paraît intimement saturée d'idées superstitieuses. Celles-ci jouent un rôle important dans la vie quotidienne de chaque Chinois, lui dictent sa ligne de conduite, en affaires comme en plaisirs, secondent ou gênent ses plans, influent sur le choix d'une femme ou le jour du mariage, interviennent dans ses rapports avec ses enfants, quelquefois raccourcissent son existence et toujours

règlent la date, le lieu et le cérémonial de ses obsèques^ »■ (( A peine débarqué en Chine, l'Européen se sent au milieu d'une véritable trame d'erreurs, amusantes presque toujours, n'ayant, en général, aucune prise sur lui, mais enserrant l'intelligence chinoise dans un cercle d'acier qu'elle ne peut ou ne veut briser. Nul ne peut se soustraire à cette puissante influence, pas plus le Fils du Ciel que le dernier des coolies de son empire. Les affaires de l'Etat comme celles des particuliers s'en ressentent. Tout le monde en souffre ; personne ne s'en plaint, pas même le bon sens qui lui, pourtant, reçoit de fameux accrocs.

a La superstition, telle que je vais essayer de la décrire, n'a rien à faire avec la religion ou plutôt les religions. Si les hautes idées du confucianisme avaient prévalu, elles auraient largement contribué à afï'ranchir la Terre Fleurie de ce fouillis de superstitions qui l'arrête dans son développement. Mais l'éthique de Confucius' ne pouvait s'adapter qu'aux intelligences élevées. L'idéalisme facile du boudhisme, le matérialisme de Lao-Tze (taoïsme) vinrent, tour à tour, le battre en brèche, lui enlever des adeptes. Peu à peu les trois religions — si toutefois on

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