‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 8 sur 115 · A 30 .A.NS · texte numérisé non relu

A 30 .A.NS

François Verre, de la Charente-Inférieure, MORT en 1869.

Alphonse-Joseph Mathiëz, de la Savoie, mort a 34 ans.

Louis-Joseph Touborge, né en 1828, a Cherbourg,

MORT en 1873.

Louis-DÉsiRÉ Heepin, professeur de français, NÉ dans l'Eure, mort en 1877, âgé de 30 ans.

Derrière la maison du directeur de l'arsenal se trouve un tombeau qui peut être regardé comme un bon modèle de tombeau chinois. Il remonte à 1823.

Des membres de la famille à qui il appartient existent

encore et sont ouvriers ou marchands. La disposition de ce lorabeau est celle que présentent uniformément tous ces monuments dans la province du Fo-Kien. C'est un tertre à flanc de coteau, entouré d'une sorte de mur de soutènement en granit, en forme de fera cheval. En avant, sur la pierre verticale qui ferme le tumulus recouvrant les cercueils, sont inscrits les noms des défunts, les hommes à droite, les femmes à gauche ; le père et la mère de famille au milieu, les fils et leurs femmes de chaque côté. Un des fils manque, mort peut-être en pays étranger ou noyé, parce que, célibataire, il n'a point contribué à perpétuer la famille, exclu pour cette raison du tombeau commun. La date est indiquée sous cette forme poétique : « La 9" année du règne de Tao-Kouan, par un clair matin de printemps, ce tombeau fut érigé. »

De chaque côté, deux inscriptions parallèles, gravées sur deux pierres verticales, constatent l'heureuse situation de la dernière demeure choisie par la famille, le Fong-Ghoué favorable dont jouissent les occupants :

« Du fleuve du Cheval s'élève une buée favorable. »

« Sur les montagnes du Bœuf monte une brume d'heureux augure. »

Le fleuve du Cheval, c'est le Min, dont on découvre la nappe bleue, voilée d'une buée légère; la colline d'en face ne s'appelle-t-elle pas Mamoï, queue du cheval? La montagne du Bœuf, ce sont peut-être les collines de Yon-Fou, dont le profil embrumé ferme l'horizon. Les morts dorment en paix devant ce paysage calme et grandiose.

On montre à Fou-Tchéou, à côté d'un puits, un sanctuaire bien original : les Chinois y adorent un ancien missionnaire jésuite, le P. Pantoa. Un vieux chrétien, qui me servait de cicérone, me conduisit d'abord près d'un puits:

« L'eau de ce puits, me dit-il, était autrefois malsaine. Les gens attribuaient cette maligne influence à un diable qui y habitait. Le missionnaire, dont l'église était à côté, ayant exorcisé le puits, l'eau eu fut désormais non seulement bonne à boire, mais devint un remède contre toutes les maladies. Après la mort du Père, les Chinois reconnaissants lui érigèrent un petit temple où ils peignirent soa image, et jusqu'à présent ils viennent y oflrir de l'encens et présenter leurs prières. »

Il est fort possible que le Père Jésuite ait fait nettoyer, élargir et cimenter le puits, ce qui suffit pour l'assainir. Ce bienfait devait lui valoir les honneurs de l'apothéose.

Le temple qu'on lui a élevé est un petit édicule de 2 mètres carrés à peu près, ouvert par devant. J'avoue n'avoir rien discerné de particulier dans l'image peinte au fond; car le temps l'a presque complètement effacée. Mais mon vieux chrétien m'assura qu'autrefois la tète de l'image portait le bonnet à plusieurs côtés dont les Jésuites se servent encore, même en disant la messe.

Devant l'image est un petit brûloir dans les cendres duquel sont plantés des bâtonnets d'encens à demi consu-

mes. Il y avait jadis uneinscriplion où se lisaient le nom du missionnaire et les raisons pour lesquelles on lui avait érigé ce temple ; mais elle est aussi entièrement effacée.

Près de là, on me montra l'emplacement de l'église du P. Pantoa. Il n'en reste rien. Gontisquée au temps des persécutions, elle fut vendue et depuis démolie.

A un quart d'heure de là, les Jésuites avaient une autre église. J'allai aussi la visiter. Hélas ! je fus fort attristé de la trouver transformée en temple du dieu de la guerre. De chaque côté de l'entrée principale, on voit un groupe en terre peinte représentant un cheval qui se cabre, maîtrisé par un cavalier chinois. 'Hommes et chevaux sont de grandeur naturelle, mais mal faits.

Une dizaine de grandes statues, jadis dorées, sont logées dans des vitrines tout autour. Elles représentent des guerriers à l'attitude farouche ou belliqueuse, des généraux d'armée qui, s'étant distingués à la guerre à diverses époques, ont été « canonisés » parles empereurs de Chine.

A la place où fut jadis l'autel catholique, on a érigé l'aulel du Mars chinois. Sa statue, placée dans une niche, s'aperçoit à peine. A ses pieds se trouvent sa tablette et l'inévitable brûloir.

Devant cet autel, je fus témoind'une scène qui m'impres-

sionna péniblement. Je vis arriver une femme chinoise d'une trentaine d'années. Bien que ses pieds fussent très petits, elle marchait cependant avec une facilité relative sur ses orteils estropiés. Ses souliers, longs à peine de huit à dix centimètres, étaient d'une étoffe brodée, mais fanée. Son vêlement eût été riche s'il n'avait été si usé. Elle avait la tête nue avec une fleur de papier peint dans les cheveux. Pas de bijoux. Elle avait l'air très préoccupé, le regard fixe.

Elle vint d'-abord se prosterner au pied de l'autel, et toucha de son front trois fois la terre en levant vers la tête dorée^du dieu de la guerre des regards si suppliants qu'ils faisaient mal à voir. Elle alluma ensuite un petit bâtonnet d'encens, vint de nouveau faire des prosternations, 'puis alla prendre sur l'autel un vase contenant une trentaine de fiches de bois de 25 à 30 centimètres de longueur. A 'genoux, tenant des deux mains le vase incliné à environ 4.5°, elle le secouait doucement jusqu'à ce que l'un^^des morceaux de bois tombât par terre. Alors elle le saisissait fiévreusement et lisait les signes cabalistiques qu'il portait. Ensuite elle prenait un cône de bois de la grosseur d'un œuf, elle le faisait passer plusieurs fois en cercle autour des fiches de bois plantées dans le vase et, se retournant, elle jetait le cône parterre. Celui-ci, étant en deux parties, se divisait. Elle le ramassait et le replaçait sur l'autel. Elle recommença ce manège cinq fois, se prosterna devant l'idole comme en arrivant et s'en retourna avec le même air anxieux .

Je ne lui vis pas remuer les lèvres pour prier, mais

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j'ai rarement lu tant de supplication dans les yeux d'une créature humaine. Évidemment celte femme était venue demander une faveur. Laquelle?

Un prêtre chinois qui m'accompagnait me dit : « La chose n'est pas douteuse; celte femme est une joueuse ou l'envoyée d'un joueur. Elle est venue demander à l'idole de lui faire connaître le numéro gagnant d'une loterie ou un moyen de gagner à l'un des innombrables jeux où tant de Chinois risquent leurs dernières sapèques. C'est ce qu'elle a cru lire sur la tiche de bois et sur le cône en deux parties. »

Presque tous les Chinois sont d'incorrigibles joueurs et vendent jusqu'à leur dernière nippe pour satisfaire cette passion. Plus encore : j'ai eu à mon service un jeune homme qui avait été vendu par son père pour cette raison et racheté ensuite par son oncle.

Derrière l'autel de cette ancienne église catholique est un appartement, autrefois sans doute la sacristie, dont on a muré la porte et les fenêtres. Voici ce que la tradition, conservée par les chrétiens, raconte à ce sujet. Au temps de la persécution, quand les autorités chinoises se furent emparées de celte église et voulurent la transformer en temple du dieu de la guerre, il arriva malheur à beaucoup d'ouvriers qui y travaillèrent. En particulier, lous ceux qui entraient dans l'appartement maintenant muré étaient frappés de mort. C'est pourquoi les mandarins en firent

maçonner les ouvertures. Encore aujourd'hui les païens ne regardent cet endroit qu'avec crainte et tremblement.

Il y a une vingtaine d'années, un Père Dominicain essaya de gagner le gardien du temple à prix d'argent ; son but était de pénétrer par la toiture dans cette mystérieuse sacristie; mais il ne put réussir à se faire un complice de cet homme. D'anciens chrétiens de Fou- Tchéou supposaient que des vases sacrés, peut-être même les saintes espèces, y étaient conservées; mais ce n'est pas probable.

Au sujet du puits dont j'ai parlé plus haut. M*' Gentili ■écrit dans ses mémoires que M''' Aguilar, coadjuteur du vicaire apostolique du Fo-Kien, avait vu avant 1848 un arc de triomphe et une statue du Père Jésuite là où se trouve maintenant l'édicule. Il fut détruit par les Chinois après le traité de M. de Lagrenée, dans la crainte que les missionnaires catholiques ne s'en servissent comme d'un témoignage pour réclamer les anciennes propriétés qui avaient appartenu à l'Eglise.

« Si les Chinois ont élevé ce monument au Jésuite bienfaiteur de leur quartier, c'est, remarque-t-il, sans doute par reconnaissance, mais probablement surtout par crainte. »

Ils croient, en effet, que le.i âmes des morts se vengent quand elles ne sont pas honorées commes elles le méritent. Ils élevèrent donc ce monument au Jésuite afin qu'il ne fît

pas tarir l'eau du luiits. Il l'ut convenu qu";i lour de rôle les gens du quartier, en venant puiser de l'eau, feraient les prosternations d'usage devant la statue et allumeraient deux bâtonnets d'encens.

M" Gentil! raconte qu'il lui est arrivé une chose analogue. Il fit creuser un puits par les villageois de A-souei dans l'ile de Loec-souei, malgré la défiance des gens; un sorcier avait déclaré qu'il n'y avait aucune source dans cet endroit et qu'il était inutile d'y chercher de l'eau. L'évêque promit de payer lui-même les travailleurs si, arrivés à une certaine profondeur, ils n'eu trouvaient pas. Mais, dans le cas contraire, les habitants s'engageaient à faire tous les frais de l'entreprise et à offrir en sus 10.000 sapèques pour orner leur église.

L'eau fut trouvée et les gens donnèrent ou puits le nom ■de l'évêque. Le bon prélat ajoute que, ce village étant chrétien, il espère bien n'être pas, comme le Jésuite, transformé en idole chinoise après sa mort.

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