‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 9 sur 115 · COU-LIAN · texte numérisé non relu

COU-LIAN

Au nord-est de Fou-Tchéou, bornant une plaine de 5'ou 6 kilomètres de rizières, se dresse une montagne d'un millier de mètres d'altitude; c'est Gou-lian, le paradis terrestre des Européens en été. Ceux-ci en effet, trouvant la vallée du Min bien chaude pendant les trois ou quatre mois de la canicule, ont construit nombre de villas sur cette montagne qui, de juin à septembre, est habitée par

tous les gens à peau blanche qui peuvent quilter la plaine embrasée. Une petite armée de coolies gravit tous les jours les sentiers de la montagne pour porter aux habitants des villas de fraîches provisions débouche, le courrier quotidien et le reste. Certains négociants que leurs atfaires retiennent à Fou-Tchéou malgré eux montent cependant à Gou-lian le vendredi ou le samedi pour passer le dimanche avec leurs femmes et leurs enfants, et redescendent ensuite rafraîchis le lundi ou le mardi. Ces deux ou trois jours sur la hauteur suffisent généralement pour les délivrer de l'ennuyeuse bourboule.

On appelle de ce nom des rougeurs qui ulcèrent la peau des Européens, surtout des enfants, pendant les mois de l'été, dans la vallée du Min. Les jaunes, aN-ant la peau plus tannée et plus résistante, paraît-il, ne sont guère sujets à cette misère; mais peu de blancs y échappent. On ne connaît d'autre remède efficace contre la bourboule que d'aller sur les hauteurs. Généralement, après trois ou quatre jours passés à un millier de mètres d'altitude, on est soulagé.

Le plus grand nombre des villas de Gou-lian sont habiées l'été par les ministres protestants et leurs troupes de femmes et d'enfants. G'est une tribu dont les membres viennent de fort loin, en particulier de toute la côte, depuis Ganton, Amoy, et même Shang-haï. Bien qu'appartenant à quatre sectes ditïérentes au moins, ils paraissent s'entendre assez bien sur la montagne. Ils y ont bâti une église qui n'est ni anglicane, ni presbytérienne, ni baptisle, ni congrégationaliste, mais un peu tout cela. Pour le dicine service on s'est fait de mutuelles concessions, et l'on s'est

promis de ne pas se taxer (riierélique. Cliarnie pasteur prêche à son tour, mais il est entendu qu'on reste dans le vague et dans le général sur les points où les frères sont divisés. Du reste, on a soin de prendre des sujets qui ne prêtent pas à la controverse, par exemple le danger du tigre dans la montagne, image du démon qui rôde partout, cherchant qui dévorer, la puissance de l'empire britannique auquel tôt ou tard le monde entier sera soumis, la guerre au Transvaal, etc.; l'orateur finit habituellement par une tirade contre ces hypocrites de missionnaires papistes qui restent dans la plaine, l'été comme l'hiver, et voudraient faire croire qu'ils sont meilleurs que les fils de la Réforme. Ils sont même accusés de profiler indignement de l'absence des ministres pour détourner leurs ouailles.

11 n'est pas rare, en effet, que ceci arrive; non pas que les missionnaires catholiques fassent directement beaucoup d'elîorts pour attirer à eux les néophytes des sectes protestantes ; mais les Chinois, qui ne sont pas sots, savent parfaitement faire la différence, d'un côté, entre leurs minisires qui, pendant les jours pénibles de l'été, ferment leurs églises ou les confient aux soins de catéchistes et maîtres d'école indigènes, pendant qu'eux-mêmes vont s'ébaudir à Gou-lian, et, de l'autre, les prêtres catholiques qui, été comme hiver, restent au milieu de leur troupeau, vivant d'abnégation et de travail. On m'a parlé de plusieurs Chinois observateurs, que ce spectacle avait amenés à la vraie foi.

On m'a écrit que, pendant l'été de 1900, aucun prolestant n'est monté à Cou-lian. Ils ont préféré subir la cha-

leur (le Hong-Kong ou de Shang-haï plutôt que de courir les chances du martyre.

Dansle Quang-tong , ils se sont aussi prudemment éclipsés. M*' Chausse, en effet, écrivait les édifiantes lignes suivantes :

« En ce moment, il n'y a pas un seul ministre protestant dans la province (du Quang-tong) ; tous sont allés à Hong- Kong avec leurs femmes et leurs enfants. Les journaux les plus protestants les attaquent à outrance ; ils veulent leur imposer les lois du célibat. « On ne peut plus leur permettre, disent-ils, d'emmener leur famille au fond delà Chine par crainte d'atrocités pareilles à celles qui se sont commises dans le Nord ! . . . Qu'ils parlent seuls à travers les campagnes barbares du Céleste-Empire ! Saint Paul, ajoutent-ils, n'a jamais conduit une famille avec lui dans ses prédications ! Qu'ils fassent comme l'apôtre ' ! »

Gomme elle est vraie cette parole d'un historien moderne attestant que la comparaison des missions catholiques et des missions prolestantes, en quelque lieu qu'on l'examine, « nous transporte soudainement des régions dfr l'héroïsme dans celles de la comédie- ».

Ce qui empêche Gou-lian d'être un paradis terrestre parfait, c'est la présence sur ces hauteurs de Sa Majesté le tigre, qui, chaque année, fait quelques victimes parmi les Chinois. Ceux-ci disent avec un air de jalousie que ce sont toujours eux qui sont croqués, et que le fauve a fait

1. M»'' Chausse, Aniudes fie la Société des Missions étrangères, 1901,. p. 131.

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