‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 83 sur 115 · ENTERREMENT CHINOIS · texte numérisé non relu

ENTERREMENT CHINOIS

Mon plus proche voisin est mort et le récit de ses funérailles vous intéressera peut-être.

Trois hommes sont venus creuser la fosse, accompagnés d'un expert chargé de déterminer l'endroit où devait reposer le corps et l'orientation exacte. Il était muni d'un livre, de divers manuscrits et d'une boussole. Après avoir arpenté le terrain pendant quelque temps d'un air grave et méditatif, il a fixé son choix et les fossoyeurs ont commencé leur besogne à l'est du champ.

Bientôt arriva le cadavre enfermé dans un solide cercueil peint en noir et porté par quatre hommes en deuil. Ils étaient suivis par six femmes également en deuil, c'est-àdire habillées de blanc et voilées: c'étaient les pleureuses; parmi elles se trouvait la veuve du mort; elle tenait son petit enfant par la main et avait un vêtement spécial. Il y avait encore trois ou quatre hommes coiffés d'un bonnet de papier blanc, les faisant un peu ressembler à nos cuisiniers. Les uns semaient de petits papiers représentant, parait-il, de l'argent que l'esprit du mort recueillait sur son passage pour s'en servir dans l'autre monde ; les autres portaient des paniers pleins de riz cuit cl autres cornes-

tibles. Enfin venait un jeune homme qui m'a forl intrigué. Un diadème fait en paille de riz tressée lui entourait le front. Il était peut-être le fils du défunt ; il semblait présider l'enterrement; il jeta de petits papiers dans la fosse et répandit quelques poignées de grains de riz sur le cercueil, ainsi que plusieurs pelletées de terre. Lorsque tout fui fini. il déposa sa couronne de paille sur la tombe et planta au milieu une chandelle rouge.

Les croque-morts arrivèrent en criant, en se disputant, en riant, dans un désordre complet. Après avoir déposé leur fardeau à côté de la fosse, ils s'accroupirent devant les paniers pleins de petits plats, que j'avais cru destinés aux esprits, et, armés de leurs bâtonnets, ils les firent prestement disparaître, puis se mirent à fumer.

Sur un signal du jeune homme au diadème de paille, les six femmes en deuil abaissèrent tout à coup leurs voiles et éclatèrent en sanglots. La lamentation dura un petit quart d'heure. Au milieu des cris de douleur, on entendait de temps à autre des paroles à la louange du défunt. Puis, sur un nouveau signal, cette scène de désolation a cessé aussi subitement qu'elle avait commencé. Les pleureuses ont enlevé leur robe de toile blanche, ainsi que leur voile, et sont apparues vêtues comme les femmes ordinaires. Le visage joyeux et babillant à qui mieux mieux, elles se sont piqué des fleurs artificielles dans les cheveux, ont roulé en petits paquets leurs vêlements de deuil et sont parties gaiement comme si elles allaient au bal.

Le travail sérieux de l'expert devin a commencé au moment où le corps a été déposé dans la fosse. Jusque-là il avait tantôt considéré le ciel et les quatre points cardinaux, tantôt lu attentivement un livre en consultant de temps à autre un petit instrument ressemblant à une boussole. Il avait aussi tendu un fil rouge sur toute la longueur et bien au milieu du cercueil. Le corps étant donc dans la fosse, il disposa son instrument du côté des pieds, en ayant soin de le mettre bien d'aplomb ; il ût tenir ensuite par deux hommes un fil blanc au-dessus du fil rouge et, consultant son instrument, il ordonna de tourner la tête du cercueil un peu à l'ouest, les pieds à l'est; puis un peu plus ou un peu moins. Ce manège dura bien vingt minutes. Enfin il fît signe qu'on pouvait remplir la fosse.

Voici les explications qui m'ont été données. L'homme qu'on enterrait était né sous un signe du zodiaque soigneusement consigné dans les papiers de famille. Lors de son mariage et en d'autres circonstances importantes de sa vie, ce signe avait été consulté et avait eu une influence dont on avait tenu compte. Maintenant que le défunt allait dormir son dernier sommeil, il était capital, pour son repos personnel et pour celui de sa famille, que le cadavre fût exactement orienté vers les signes du zodiaque sous lesquels il était né. De là les opérations du devin.

Une fois la fosse comblée, on déposa par terre une ving-

taine de petits plats remplis de riz, de haricots, etc., au milieu de chandelles rouges allumées autour de la statuette d'un dieu chinois. On brûla quantité de petits papiers argentés et dorés, qui, paraît-il, dans le pays des esprits, se convertissent en argent et en or; et l'âme du mort s'en sert soit pour payer son passage, soit pour s'établir dans cette nouvelle région.

On attendit un petit instant en causant et en battant le tam-tam ; puis, voyant que l'àme du défunt ne voulait pas manger les mets qu'on lui avait préparés, on se les partagea. On but là-dessus deux grandes cafetières de thé et loiit le monde partit d'un air joyeux.

Me promenant, le soir, dans l'allée de mon petit jardin en disant mon Rosaire, j'ai revu cette terre fraîchement remuée sur laquelle sont déposés le diadème de paille, une chandelle rouge et une vingtaine de papiers-monnaie non encore brûlés, retenus sur la tombe par de petites pierres. J'ai eu plus d'une distraction, je l'avoue. Je pensais non seulement à ce pauvre mort, maintenant mon plus proche voisin, mais aux innombrables païens de ce vaste empire, qui descendent dans la tombe sans espérance, qui n'ont eu pour les guider dans leur triste vie que les lueurs incertaines et presque effacées de la révélation primitive.

Le pauvre mori qu'on vienl d'enterrer n'habitait pas loin d'ici; aussi n'a-t-on pas jugé nécessaire d'attacher sur son cercueil un coq blanc. Voici la signification de cette pratique. Les Chinois pensent que l'homme vivant a deux âmes. Après la mort, l'une s'en va dans le soleil, l'autre erre sur la terre et a souvent, paraît-il, l'humeur très vagabonde. Or, il est souverainement important, sinon pour le bonheur de cette ;ime, an moins pour la tranquillité des parents survivants, qu'elle ne soit pas trop éloignée du lien où repose son corps. Quand on transporte un cadavre à une grande distance, celte àme ne le suivrait pas toujours facilement si elle était laissée à elle-même. Or, le Chinois, né malin, a trouvé un moyen très simple et très efticace d'obliger l'àme à suivre le corps. Vous ne savez peut-être pas que les coqs blancs (il faut qu'ils soient complètement blancs) ont reçu des dieux le pouvoir d'attirer les âmes vagabondes des morts. Attacher un coq blanc sur un cercueil, c'est obliger l'àme à suivre aussi fidèlement son corps qu'un chien d'aveugle attaché par une corde est obligé de suivre son maître. Ce qui est un peu fort, c'est que, si la famille est dans l'impossibilité de se procurer le coq vivant, un coq en papier ou en zinc blanchi remplit le mêipe office.

En général, la volaille est bon marché en Chine, mais les coqs blancs sont très chers. A cinquante pas de ma maison se trouve une pagode gardée par un bonze. Elle sert de dépôt aux Cantonnais morts dans les environs en attendant qu'on ait une occasion de les transporter à Canton. Or, le bonze, mon voisin, achète tous les coqs blancs qu'on lui

présente, car il en a souvent besoin pour faire accompagner ses compatriotes défunts jusqu'à Canton. Il nouri'it ces précieux volatiles dans de grandes cages. Je les ai vus plusieurs fois, non sans un grand désir de leur tordre le cou, car chaque matin leur chant désordonné m'éveille avant le jour. Heureux coqs blancs de la Chine, qui, en récompense des services qu'ils sont censés rendre aux âmes des trépassés, atteignent les limites de la vieillesse et meurent de leur belle mort!

J'ai dit que les Chinois pensent que les âmes des défunts restent à proximité de leur corps ou viennent de temps en temps le visiter. Aussi, près des tombeaux, ont-ils l'habitude de bâtir des édicules destinés à les abriter contre les intempéries des saisons. Comme, dans la société chinoise, les deux sexes ne vont jamais ensemble en public, ils ont pensé qu'il devait encore en être ainsi chez les esprits ; c'est pourquoi ces petits édifices sont souvent géminés et, pour que les âmes ne soient pas exposées à se tromper, d'un côté on a inscrit le caractère qui signifie homme et de l'autre celui qui veut dire femme.

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