‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 84 sur 115 · TRAITS DE MŒURS CARACTERISTIQUES · texte numérisé non relu

TRAITS DE MŒURS CARACTERISTIQUES

Permettez-moi de placer ici le récit de quelques traits de mii'urs bien chinois. En arrivant à Fou-Tchéou, M'"' Masol me recommanda, comme serviteur, un certain Maing- Maing (Clarus-clarus), » son meilleur chrétien », me

disait-il, lequel savait servir la messe, l'erail même le catéchisme, etc. La liste de ses perfections était longue.

Maing-Maing est resté à mon service dix mois. Je ne l'ai gardé si longtemps qu'en considération de la haute recommandation qui le patronnait. Je dus finalement le renvoyer, tout en le conservant comme catéchiste à 5 dollars par mois.

Quelques jours après, il revint et me tint ce discours ;

— » Père, j'espère que vous ne m'en Voudrez pas; mais je suis obligé de vous avouer qu'étant allé me confesser à un prêtre chinois celui ci m'a refusé l'absolution jusqu'à ce que je me sois entendu avec vous.

— (1 Expliquez-vous, lui dis-je.

— (i Eh bien ! voici : en achetant ditierentes choses pour vous, j'ni fait un petit bénéfice d'une vingtaine de piastres et le confesseur veut que je vous les rende.

— « La chose me paraît toute naturelle.

— « Pas si naturelle que cela, Père. Considérez donc que mes gages n'étaient pas bien élevés et que ces 20 piastres, je ne sais où les prendre pour vous les restituer.

— » Comment, vous ne les avez pas? J'ai appris que vous êtes sur le point de monter boutique, tout en prétendant rester mon catéchiste ; cela suppose de l'argent.

— « Oh ! Père, ce sont des amis qui m'aident. J'ai sans doute un peu d'argent moi-même ; mais je l'ai rais en dépôt.. . »

— « Ah ! je comprends. Alors, quelle solution de la difficulté proposez-vous?

„ Voici, Père. Vous ôtes trop bon pour laisser ma

conscience chargée; comme je ne puis pas vous rendre les 20 piastres, j'espère que vous voudrez bien supposer que vous m'avez donné 2 dollars de plus par mois pendant le temps que je suis resté à votre service; vous ne perdre» rien, puisque je ne puis pas vous rendre ; et ma conscience sera en paix. »

Cette solution chinoise de la difticulté me parut ingénieuse. Ne pouvant faire autrement que d'accepter, je consentis à cet accommodement; mais j'eus besoin de me rappeler la dignité de mon caractère pour garder mon pied droit à sa place quand Maing-Maing, aj^ant fait sa prostration de remerciement, défila devant moi pour s'en aller!

Du reste, le pauvre garçon perdit aussi sa place de catéchiste ; ce n'est pas moi qui la lui enlevai, mais l'inspecteur de l'évêque, le P. Aguirre.

Gela n'empêche pas que Maing-Maing avait des qualités appréciables et, vous allez le voir, j'eus peut-être tort de le renvoyer. Le serviteur que je pris pour lui succéder me réservait une surprise.

Sûon-Mi (Lumière d'Rn-Haut) était un chrétien exemplaire, priant tout haut une partie de la journée et de la nuit avec une ferveur angélique. Il m'était chaudement recommandé par son pasteur comme une perle rare.

Il n'était pas depuis quinze jours à mon service qu'il était désappointé. N'osant me faire directement sa conti-

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(1(MU'(\ il pria un pnMre chinois, de passnji'c cliez moi, de mêla comnuiniquoi'. Voici donc la (lcinand(> de Snon-.Mi.

Les autres serviteurs d'Européens avaient comme lui 5 piastres do gages mensuels; mais, en achetant pour leurs maîtres, ils se faisaient en moyenne 'Z dollars de plus par mois. Or <> Lumière d'Rn-IIaut » s'était tout de suite rendu compte que, chez moi, il n'aurait presque rien à acheter pour mon compte. Ceci ne faisait pas le sien. Il me suppliait donc d'augmenter ses gages de 2 dollars pour le nieltre sur le même pied que les autres.

Je dus chercher un troisième serviteur. Un nommé Sé- Kaou (Uix-Neuf) ' me fut proposé. C'était un pêcheur de Lien-Kon. Il avait passé toute sa vie sur l'eau; il ne put pas s'habituer sur la terre ferme. Le vingt-cinquième jour depuis qu'il était chez moi, il vint me dire qu'il se mourait d'ennui et qu'il voulait retourner à son sampan. Voyant qu'il était inutile de le raisonner, je lui comptai 4 dollars et lui dis qu'il pouvait partir. Il tomba à mes pieds en frappant la terre du front, et se redressant, il me dit :

— i< Vous m'avez promis 5 dollars; veuillez me les donner.

— « Je vous les donnerai volontiers, mais restez jusqu'à la fin du mois.

— « Je ne puis rester plus longtemps. Donnez-moi les 5 dollars. »

Il se mit à me supplier avec tant d'instance que, pour

1. Souvent les enfants d'une famille n'ont pas d'aulre nom qu'un numéro d'ordre. Dans le cas présent, cependaiÈt, mon serviteur n'élait pas le dix- neuvième enfant d'une famille, mais le dix-neuvième membre d'une Camille à partird'un ancêtre qui s'était illustré par je ne sais quel exploit.

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m'en débarrasser, j'étais sur le point de lui donner ses 5 dollars; mais l'idée me vint de profiter de l'occasion pour faire une étude de mœurs, et je refusai. Le pauvre garçon était navré. Ses insistances pour avoir ce malheureux dollar supplémentaire auraient fendu un cœur de pierre. Il dut se dire que le mien était bien dur ; mais je ne cédai pas.

Sé-Kaou partit en emportant de chez moi un parapluie, dont je ne connaissais pas l'existence, et qui appartenait à une dame française. En le prenant, il dit à mon petit servant de messe que je lui avais fait cadeau du parapluie.

Quelques jours après, la dame vint me trouver fort excitée : " J'ai appris de mes boys, dit-elle, que votre domestique est parti en emportant mon parapluie et que vous lui en avez fait cadeau.

— « Gomment, dis-je, j'ignorais absolument que vous aviez un parapluie chez moi; et je n'ai rien donné de semblable à Sé-Kaou. »

Je ne la convainquis guère ; et je crus que j'allais avoir une affaire désagréable sur les bras.

Avant que j'eusse pu faire prendre des informations au sujet du riflard, le prêtre chinois de Lien-Kon me le renvoyait avec ce message : u Sé-Kaou est venu se confesser; il vous prie de l'excuser; il vous renvoie ce parasol qu'il dit avoir ap'porlé parmégatxle ; il vous serait bien reconnaissant si vous vouliez bien le rendre à la dame française. »

Que conclure de cette élude de mœurs? que ces trois pauvres Chinois ne sont que des fripons? Certes non. J'ai de l'estime pour eux, en voyant comment ils ont réparé un

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moment de faiblesse. Il leur a fallu du courage et presque de l'héroïsme pour faire ce sacrifice à la face, selon leur expression. Dans ces quelques traits de mœurs pris au vif, on voit la lutte de la conscience contre le puissant instinct du Chinois pour la sapèque,et finalement le triomphe delà conscience sur l'instinct, grâce au sacrement de pénitence.

Après Sé-Kaou, je pris un serviteur appelé Suon-Kô. Je ne crois pas qu'il descendît de ce Chinois qui, dit-on, inventa la poudre. Néanmoins, il n'était pas si sot qu'il en avait l'air, après tout, si j'en juge par la petite histoire suivante. Mais comment la raconter? Essayons toujours. On a lu déjà qu'en Chine on fertilisait les terres au moyen d'un engrais spécial. Or, dans les instructions données à Suon- Kù, il y avait celle de conserver ladite chose pour le jardin des Sœurs. La terre en était plutôt légère; les choux et les navets n'y poussaient pas facùeraent sans ce secours.

Suon-Kô n'était-il pas de cet avis, ou pensait-il qu'il y avait surabondance de biens? Je ne sais. Le fait est que je découvris un jour qu'il faisait un petit commerce de l'engrais susmentionné. Un Chinois venait de temps en temps la nuit avec des seaux vides qu'il remportait pleins. Oh! je ne le grondai pas pour si peu. Mais, étant curieux de ma nature, je lui posai quelques questions au sujet des visites nocturnes de ce Chinois. Se voyant découvert et craignant peut-être des conséquences désastreuses, il tomba à genoux enme demandant d'être miséricordieux, et, plaidant les circonstancesatténuantes,ilmedit: «Vous savez que mes gages ne sont pas bien élevés. Or j'ai une femme aux petits pieds presque toujours malade et qui, par conséquent, ne peut

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gagner sa vie et celle de ma fille!... » Il allait continuer lorsque je l'inlcrrompis en lui disant : « Mon pauvre Suon- Kô, continuez, continuez! »

J'ajoutai même une pièce blanche; mais j'eus tort; ■car, trois jours après, il m'en demandait une autre.

CllAI'ITUE XI 1

Fréquence des possessions, obsessions et vcxalions diaboliques on Chine. — M"-''' Masot donnant re\ln>mc-onclion à une obsédée. — M«' Chausse et le démon qui va à la comédie. — Statue de la sainte Viergrc et crucifix emportés. — Le diable-renard. — Evangélisalion de Fou-ciang; le rosaire au cou d'un possédé. — Le diable s'empare d'une femme. — Paul, le catéchiste protestant, devenu catholique. — L'héinorroïsse chinoise. — Le diable offrant à boiio. — Le di'nnn battu avec un rameau bénit. — Remède surnaturel. — Conversion d'une magicienne et de sa famille. — Témoignages de deux prètics chinois sur l'action du démon. — Vengeance d'un diable. — Guérison de la possédée Nguoc- Ga. — Argent disparu. — L'n démon battu par lés chrétiens. — iMère délivrée du démon et convertie par son fils. — Jeune lille possédée délivrée par le rosaire. — Fausse convertie étouffée par le démon. — Jeune mariée saisie par le démon. — Femme tuée par le démon. — La médaille de saint Benoit et le Tan-ehen. — Jeune fille délivrée du démon par le Rosaire.

Si Ton interfoge les missionnaires de l'Extrême-Orient sur l'action préternaturelle des dénions dans ces contrées, tous, à peu près, reconnaîtront que cette action néfaste est incessante et universelle, soit au moj'en de signes cabalistiques, espèce de sacrements diaboliques, qu'emploient de& sorciers, et ils sont légionen Chine, soit par les possessions, obsessions ou vexations infiniment variées.

Dans l'Empire du Milieu, Satan est arrivé à son but, il est réellement le prince ; l'empereur n'est que son vicaire. L'ange déchu a réussi à se faire adorer partout ; le Fils du Ciel et tous les mandarins lui offrent leurs hommages et des sacrifices plusieurs fois chaque mois. Il a ses temples jusque dans le moindre village et à chaque foyer. Personne ne l'aime, mais tout le monde le craint et

tremble d'encourir son déplaisir. Presque dans chaque hameau, il a un représentant visible, homme ou femme, qui a été initié à des rites mystérieux. Ce médecin connaît les formules par lesquelles il peut se mettre en communication avec l'esprit ^/'t-n 6(76'. Tout le monde va le consulter pour découvrir un voleur, pour avoir un remède à une maladie, trouver le mo^'en de se venger d'un ennenii, obtenir la pluie ou le beau temps, réussir dans une entreprise, etc.

Ce médium qui vit de son métier, comme du temps de Michée ', n'est souvent qu'un imposteur; mais, en faisant la part très large de la filouterie et de l'escamotage, il est indubitable que souvent le diable se sert réellement de lui pour manifester ses volontés. C'est la conviction de la grande majorité des Chinois. Lorsqu'ils voient leur sorcier, après ses incantations, transformé en espèce de python qui écume et dont les yeux injectés de sang n'ont plus un regard humain, alors ils ne doutent plus et disent : « L'esprit est entré en lui. » Ils sont confirmés dans cette croyance lorqu'ils entendent parler la langue mandarine à qui n'a jamais appris que son patois, manifester des choses cachées qu'on n'a pas pu connaître naturellement, appeler par son nom une personne qu'on voit pour la première fois, etc.

Si le démon aime à se mettre en rapport avec les humains, ce n'est jamais pour leur faire du bien, mais c'est pour les tyranniser, se faire offrir des sacrifices en ruinant de pauvres gens qui seront ensuite poussés au déses-

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