‹ Deux ans en Chine; extrait du journalChapitre 99 sur 115 · I. — L\ SAMPANIÈRE PAÏENNE · texte numérisé non relu

I. — L\ SAMPANIÈRE PAÏENNE

Qu'il est triste, mon sort, et peu digue d'euvie '

Que mes jours sont amers!

Pourquoi suis-je venue, ô Père de la vie,

En ce bas univers?

A peine étais-je née et bientôt la misère

Près de moi vint s'asseoir.

Les auteurs de mes jours voulaient à la rivière

Me jeter sans me voir.

Hélas! je fus sauvée afin d'être vendue;

Que de fois j'ai souffert Et de faim et de f.oidi le jour souvent battue

Et la nuit sans couvert!

Je n'avais pas quatre ans, que dans mes mains débiles

Je devais balancer La rame du sampan, mouvoir mes pieds agiles

Pour le faire avancer.

Bien avant que l'amour eût germé dans mon àme,

Sans pouvoir dire un mot, Je fus vendue encore et je devins sa femme,

Son esclave plutôt.

Il n'eut jamais pour moi que des paroles dures

Et de durs traitements ; En tout temps je reçois des coups et des injures,

Ses durs commandements.

Il me donna deux fils et des flUes nombreuses;

Une seule survit.

Lui-même en tua sept, les pauvres malheureuses,

Au pied de notre lit.

Mais s'il fut dur pour moi, que dire de sa mère?

Sur cet étroit sampan, Ce fut une marâtre, une horrible mégère,

Ce fut un vrai tyran.

Je dois cuire le riz, bien portante ou malade,

Lorsque nous en avons, Préparer les filets de mon mari maussade,

Ses bardes, ses chiffons.

Il me faut néanmoins toujours être à ma place,

Nager avec ardeur, Par la pluie et le vent qui brûle ou qui verglace

Dans cet ingrat labeur.

Qu'il est triste, mon sort, et peu digne d'envie !

Que mes jours sont amers !

Pourquoi suis-je venue, ô Père de la vie,

Fa\ ce bas univers?

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