CHAPITRE II
Climatologie . — Aspect général du pays.
Productions.
L'année se partage en deux saisons bien distinctes, la saison sèche et la saison des pluies ou hivernage .
Saison sèche. — Elle commence du i^^ au 15 novembre et se termine du l^^au 15 mai. Caractérisée par l'absence à peu près complète de pluie et d'orage, elle s'accompagne d'une sécheresse qui va toujours en s' accentuant, et atteint son maximum d'intensité dans la première quinzaine d'avril pour les régions voisines du Niger, dans la première quinzaine de mai pour celles qu'arrose le Sénégal. La campagne revêt alors une teinte uniformément jaunâtre ; tout est brûlé : la main de l'homme, venant en aide à la nature, a semé partout Tincendie ; poussée par la brise, la flamme s'épand, envahit la plaine, et monte en serpentant jusqu'au haut des montagnes qu'elle dénude. Sur le sol desséché et noirci, des traces innombrables se montrent : empreintes de fauves, pieds d'hommes, sentiers tortueux que Therbe cachait, tout est démasqué, et Targile durcie expose au grand jour les traces des années précédentes. Les routes sont poudreuses ; sous les pieds des chevaux, les roches desséchées
résonnent. Les sources sont taries; au fond des ravins, un peu de terre humide, une flaque d'eau, voilà ce qui reste de torrents infranchissables deux mois auparavant ; la fraîcheur et la verdure s'y donnent rendez-vous : bosquets charmants àTœil, qui rompent agréablement Taridité du pays, oasis que la fièvre habite, et qu6 des colonnes de fourmis, des scorpions et des cent-pîeds rendent peu fréquentables. Là où s^étendaient de vastes marécages, on ne voit plus que la terre, noire, crevassée et durcie. Les grands fled^s se font petits dans leurs lits trop larges; en maints endrftits, ils deviennent guéables.
Dans la journée, la chaleur est extrême; le thermomètre atteint à l'ombre 40% 46% et au soleil 70° et 80^ Dans les caisses que nous transportons à dos de mulet, les bougies fondent et se déforment. Les nuits sont splendides et délicieuses avec leur ciel sans nuages et leur fraîcheur réconfortante : lè thernjomètre descend alors à 10°, 8°, quelquefois même 2°,5, copime Ta constaté un de nos collègues dans la plaine de Koundou. Une rosée épaisse recouvre le sol au réveil. Plusieurs fois, pendant des marches matinales en décembre et janvier, nous avons souffert de l'onglée et grelotté sous un épais manteau d'hiver.
Nous allons passer en revue, mois par mois, les phénomènes météorologiques qui caractérisent cette saison, en nous aidant des observations publiées par un de nos collègues de la marine, le D"* Dupouy (1).
(1) Météorologie du Soudan; la saison sèche au fort de Kita en 1882. ï)^ Dupouy^ médecin de 1'^ classe de la Marine (Revue maritime et coloniale).
Novembre. — La moyenne des températures maxima est de 33^,6 ; la moyenne des températures minima est de 19^1.
Les températures les plus élevées sont toujours observées entre midi et 4 heures, les plus basses entre 3 et 6 heures du matin.
Le baromètre enregistreur donne des oscillations de S millimètres dans les 24 heures ; à Bammako, par 270"^ d'altitude, il se maintient entre 734 et 740. A Kita, par 314°^, le D*" Dupouy a observé des oscillations moins prononcées : le baromètre ^rie de 734 à 736. L'état sanitaire des Européens, très mauvais pendant les mois de septembre et d'octobre, s'améliore légèrement dans les derniei^s jours, sous l'influence des vents d'est. Le poste de Kayes seul fait exception : les contins gents européens y affluent et, dans cette agglomération d'hommes inacclimatésj la*màladie fait rage. Vers le 20 ou le 25, la colonne de marche est formée définitivement et se met en route dans la direction du Niger.
Le Sénégal est encore navigable jusqu'à Kayes pour les avisos et les remorqueurs d'un faible tonnage.
La voie du chemin de fer, entièrement déblayée^ devient praticable et les trains circulent, emportant vivres et voyageurs à destination des postes : le ravitaillement est commencé.
Les indigènes font leurs récoltes : mil, maïs, arachides, patates douces, Dans-les bas-fonds et au voisinage des puits, ils plantent du tabac, des haricots^ des légumes divers.
Décembre. — Moyenne des tempér. maxima 30''; minima 16°.
Les vents continuent à souffler de Test. L'état sanitaire persiste à s'améliorer; les fièvres sont encore fréquentes, mais présentent moins de gravité. Dans la colonne, les dysenteries et les diarrhées dominent parmi les Européens, et les afîections pulmonaires parmi les indigènes : tandis que dans les postes, la température descend à peine à 14°, on observe, dans la campagne, 8° ou 10° à cinq heures du matin.
Le baromètre oscille entre 734 et 735 à Kita, entre 734 et 739 à Bammako.
Les incendies s'allument dans la campagne. La baisse des eaux s^accentue et, à partir de Bakel, le Sénégal n'est plus navigable pour les vapeurs.
Janvier. — Temp. max. 31°.; min. 15°.
Le baromètre oscille entre 733 et 738 à Bammako.
Les vents d'est augmentent de violence. Généralement un orage survient du 20 au 25. L'état sanitaire des postes est relativement bon. En colonne, quelques décès occasionnés par la dysenterie ou les accès pernicieux.
Ecarts considérables dans la température en dehors des forts: 7°, 8°, 9° le matin^ 38°, 40° le soir vers trois heures; quelquefois les écarts s'accentuent davantage et se chiffrent par 38° et 39° entre cinq heures du matin et trois heures de Taprès-midi.
La baisse des eaux est de plus en plus marquée. Les petits vapeurs n'arrivent plus jusqu'à Bakel ; les communications entre le Sénégal et le Soudan français se font par chalands.
Février. — Temp. max. 31^; min. 19°. Vents d'est et de nord.
Baromètre: 734-73o, à Kita.
Les phénomènes météorologiques signalés le mois précédent s'accentuent. La sécheresse augmente, tout est brûlé. Dans Taprès-midi, vers deux heures, passent rapidement des tourbillons de sable et de feuilles qui prennent naissance sur les plateaux dénudés et surchauffés.
Mars.-- Température max. 39°; min. 19°,2.
Vent d'est. Quelques brises d'ouest amenant un orage ou deux entre le 13 et le 20.
Baromètre: 736-737, à Kita.
Avril. — Temp. max. : 40°. Temp. min. : 22°. Baromètre : 73G-737.
Dès le 20^ on sent l'approche de l'hivernage dans les régions voisines du Niger. Les vents sont variables, quelques orages passent rapidement dans l'après-midi, et la pluie fait de courtes apparitions. Partout la chaleur est accablante; en colonne les insolations sont graves et fréquentes. Dans les postes, l'état sanitaire est bon. Aux environs des villages, les .indigènes préparent la terre pour les semailles.
Saison des pluies. — Elle comprend les mois de mai, juin, juillet, août, septembre et octobre. Elle est caractérisée par des orages à marche spéciale, désignés dans cette partie de ^Afrique sous le nom de tornades, par des grains plus ou moins fréquents et une humidité constante. Les écarts thermométriques sont peu prononcés : rarement la température monte au-dessus de 30°,
presque jamais elle ne descend au-dessous de 22*; en revanche, c'est la saison des fortes pressions barométriques et des grandes oscillations : souvent, au moment des orages, on note des variations de 5 et 6 millimètres. Les vents régnants sont des vents d'ouest et surtout de sud-ouest; au moment des tornades, ils varient et soufflent le plus souvent du nord-est et du nord. Pour les Européens, c'est la mauvaise saison; tous sont plus ou moins sériei^ement malades.
On pourrait diviser l'hivernage en trois périodes : période d'invasion ou d'ascension, période d'état, , période de déclin.
Dans la période d'invasion qui comprendrait les mois de mai et de juin, on assiste à la lutte entre les deux saisons, lutte qui se termine par le triomphe de l'humidité sur la sécheresse. Les tornades, discrètes et espacées au début, se rapprochent, deviennent plus violentes, s'accompagnent de pluies abondantes que le sol desséché absorbe d'abord, mais qui bientôt détrempent les terres, emplissent les bas-fonds et font déborder les torrents et les fleuves. Les montagnes et les plaines se couvrent de verdure ; Therbe envahissante masque les sentiers et atteint rapidement deux ou trois mètres de hauteur.
DèS' les premières ondées, l'indigène a semé le mil, le maïs, le riz, les patates douces, et déjà les sillons disparaissent sous un épais gazon.
Pendant cette période, le baromètre oscille de 739 à 743, et le thermomètre varie de 26° à 32^
L'état sanitaire devient mauvais dans les postes ; la fermentation active qui se produit, dès les premières pluies, dans les alluvions et à la surface du sol, manifeste son influence; les accès bilieux, les embarras gastriques, les fièvres intermittentes frappent les Européens.
Les grands fleuves deviennent navigables, et à la fin de juin les chaloupes à vapeur arrivent à Bakel.
Les mois de juillet, d'août et de septemb^Js constitueraient ia période (T état de la saison pluvieuse; pendant ces trois mois l'hivernage bat son plein. Les tornades et les grains se succèdent sans interruption; tout est vert dans la campagne, tout est inondé. Les sentiers, coupés par des torrents rapides et profonds, envahis par les lianes et les herbes, ne sont plus praticables ; les fleuves coulant à pleins bords n'offrent plus de danger à la navigation, et des vapeurs de 2 et 3,000 tonneaux viennent jusqu'à Kayes accoster bord à quai.
Le baromètre, à Kita, varie de 740 à 743; le thermomètre, de 23° à 29°.
L'état sanitaire est partout détestable ; la fièvre fait de nombreuses victimes: bien rares sont ceux qu'elle n'atteint pas.
Enfin dans le mois d'octobre, que nous appellerions la période de déclin de l'hivernage, la lutte recommence entre les deux saisons, et cette fois la sécheresse triomphe. Les vents deviennent variables ; ils soufflent souvent de Test et du nord-est; les tornades s'espacent, les pluies sont rares, peu abondantes; les marécages s'assèchent sur leur périphérie, et les fleuves baissent rapidement.
Les écarts thermométriques s'accentuent légèrement : maxima 31, minima 23. Le baromètre commence à baisser; ses oscillations se maintiennent entre 738 et 740. Même état sanitaire que le mpis précédent. Dans la campagne, des taches jaunes apparaissent cà et là au milieu de la verdure ; le maïs est récolté, le mil et le riz mûrissent.
Productions (1). — Quelques céréales sans valeur, insuffisantes à nourrir FEuropéen, un peu d'or, du fer, peu de bestiaux, voilà ce que produit le Soudan français à l'heure actuelle; c'en est assez pour l'indigène dont les besoins, comme nous le dirons plus loin, sont extrêmement limités.
Il cultive le riz, le maïs, le mil, les patates douces et les arachides qui constituent le fond de sa nourriture, le coton dont il se fait des vêtements, l'indigo qui sert à les teindre ; il élève quelques bestiaux pour en recueillir le lait, des p(îulets pour les sacrifices ou les grandes cérémonies ; il extrait du sol le fer dont il a besoin, quelquefois même de l'or qu'il échange contre des armes, du sel et des étoffes. Autrefois des troupeaux innombrables de moutons et de bœufs paissaient dans les plaines: Mungo Park l'atteste ; la guerre et le pillage ont tout détruit, et maintenant le bétail qui sert à nourrir nos garnisons et nos colonnes nous est fourni en majeure partie par les Maures et les Toucouleurs : le pays n'en produit pas assez pour la consommation de nos troupes.
(1) Nous laissons de côté la flore et la faune, traitées d'un façon complète dans les ouvrages cités plus haut.
Nulle part Ton ne trouve de fruits : il serait difficile de donner ce nom aux sauvageons sans saveur qui mûrissent dans les taillis, et aux oranges aigres et sèches que les indigènes cueillent dans la vallée du Niger.
Les jardins des noirs produisent quelques légumes de qualité inférieure, des haricots, des courges, des gombos, des pastèques sans goût, quelques racines comestibles comme le taro et Tigname, rarement des bananes.
Dans les bois et les plaines, le gibier pullule : antilopes de toute taille, sangliers, perdrix, pintades, canards sauvages et sarcelles fournissent au chasseur l'occasion de se distraire et de varier sa nourriture.
Le poisson abonde dans les rivières ; à deux exceptions près, la carpe et le capitaine^ il est de mauvaise qualité et les arêtes dont il est pourvu généreusement le rendent immangeable.
A notre départ du Soudan, des missions, composées d'officiers français, avaient été lancées dans toutes les directions; elles avaient pour but de s'assurer delà valeur des productions indigènes, de voir si quelques-unes d'entre elles pouvaient devenir la base d'un commerce sérieux, d'étudier spécialement la question de l'indigo, v du tabac et du caoutchouc, et enfin d'apprécier sur place la richesse des gisements d'or rencontrés dans les vallées du Niger et de la Falémé ; nous n'en connaissons pas les résultats.