‹ Deux ans entre Sénégal et NigerChapitre 4 sur 11 · CHAPITRE III · texte numérisé non relu

CHAPITRE III

Peuplades du Soudan. — Leurs mœurs et leur

caractère.

Dans un excellent article sur l'ethnologie et Tanthropométrie des races du Haut-Niger, publié par le Bulletin de la Société d'anthropologie de Lyon, un de nos camarades de la Marine, le D^ Collomb, considère les peuples du Soudan français comme dérivés d'une race commune, la race Mandingue qui aurait eu pour berceati les bords du Niger. «En effet, dit-il, chez tous ron trouve la même division en castes, en grandes familles ou tribus, les mêmes usages ; la religion musulmane, que quelques-uns professent, n'a pas amené de. modifications assez importantes pour devenir caractéristiques. Le plus grand nombre est fétichiste, alliant quelques pratiques musulmanes, telles que la circoncision, le salam, à l'adoration des génies, des fétiches, à la croyance aux sorciers. »

Cette race, caractérisée par des lèvres épaisses, un nez épaté, des cheveux laineux, une peau noire, et un angle facial peu ouvert (70°), serait encore représentée dans toute sa pureté par les Bambaras et les Mallinkhés, répandus à l'heure actuelle sur les bords du Niger, du Bakkoy et du Baffing, et autour de nos postes de Koundou, Bammako, Kitaet Niagassola.

A la race Mandingue serait venue se mêler une race nomade, provenant de la Haute-Egypte, les Phouls ou FouUahs, remarquables par leur couleur rouge, leurs cheveux frisés et la finesse de Içurs traits. De ce croisement seraient résultés les Kassonkhés et les Soninkhés ou Sa racolais qui habitent les bords du Sénégal, de Bakel à Bafoulabé.

Enfin notre collègue signale à Bammako une race maure, les Sourakhas, qui aurait très peu de mélange avec les Mandingues.

A l'arrivée des Français. dans le pays, existaient aussi, disséminés un peu partout, des Toucouleurs, descendant également des Phouls ; originaires du Fouta, situé sur la rive gauche du Sénégal en aval de Bakel, ils avaient suivi leur grand prophète El-Adji Omar dans ses conquêtes et avaient été laissés comme garnisons dans les centres importants. On ne les trouve plus guère qu'à Koundian, sur la rive gauche du Baffîng, et à Dinguiray près du Tankisso, affluent du Niger.

Ces peuples, à l'exception des Toucouleurs dont la langue est le Poular, parlent tous le Mandingue, comprenant plusieurs dialectes : le Mallinkhé, le Bambara et le Soninkhé.

Nous n'insisterons pas beaucoup sur les mœurs de ces populations, cette question ayant été traitée d'une façon complète par nos camarades Duclot, Crambes et Jollet dans leurs thèses inaugurales ; qu'il nous suffise de signaler l'existence de deux classes d'hommes nettement séparées: les hommes libres et les esclaves, les premiers, se divisant en:

Guerriers, agriculteurs, griots ou musiciens qui jouent un grand rôle dans ces sociétés primitives; — forgerons qui travaillent les métaux, exploitent les mines d'or et exercent la médecine ; — ouvriers en cuir, ouvriers en

bois, tisserands. Sur les bords des grands cours d'eau, l'on rencontre de petits villages habités exclusivement par les pêcheurs ou somonos, et, dans les grands centres Mallinkhés, des hôtelleries élémentaires dirigées par les Finankés et destinées à donner abri aux commerçants et à leurs caravanes ; ces commerçants voyageurs (Diulas) sont le plus souvent des étrangers, Maures ou Arabes, ou bien des Sa racolais.

Quant aux esclaves, ils sont sous la dépendance des hommes libres auxquels ils appartiennent et qui peuvent, quand le besoin s'en fait sentir, les vendre ou les échanger; à leur mort, la sépulture leur est refusée et les cadavres sont jetés aux hyènes en dehors des villages. Quoique les gros travaux leur incombent, ils ne semblent pas malheureux de leur sort et tentent rarement de s'enfuir ; du reste ils ne sont pas l'objet de mauvais traitements, et quelques-uns mêmes finissent par acquérir certains privilèges et jouir d'une grande liberté relative; témoin le fait suivant dont nous avons eu connaissance pendant notre séjour à Niagassola : le commandant du fort fait une réquisition de mil dans le village, menaçant de la prison ceux qui n'apporteraient pas la quantité exigée: l'un des notables, le frère du chef, ne voulant pas entamer la provision qu'il avait en grenier, se rend dans un petit village des environs fondé par ses captifs, et là expose la situation. Un silence indifférent accueille son discours. Il

insiste; même réponse. A la fin : « mais, si je n*apporte pas au commandant la quantité de mil demandée, je serai puni et mis en prison », dit-il. Cela te regarde, lui fut-il répondu ; nous t'avons donné au moment de la récolte la part qui te revenait, et tu n'as plus rien à réclamer. Quant à la prison, comme c'est toi qui en es menacé et pas nous, nous nous en moquons. Et le maître dut se contenter de cette réponse.

Ici, comme dans le reste de l'Afrique, la femme ne joue qu'un rôle tout à fait infime. « Les Bambaras et les Mallinkhés l'août réduite à l'état d'une bête de somme devant obéir et travailler ; elle est la chose du mari. Elle cultive; s'occupe des gros travaux de la cuisine. Le temps qu'elle ne passe pas aux champs et à la recherche du bois dans les forêts, elle l'emploie au dur pilage du mil ou à la confection du fil de coton. La maternité même no l'exempte pas de ces travaux ; nous avons vu des malheureuses, à peine relevées de couches, aller, une hachette à la main, chercher un gros faix de bois et revenir pliant . sous le double poids de leur fardeau et de leur nourrisson, suspendu dans une écharpe à leur dos » (1).

L'alimentation de ces peuplades consiste en riz, mil, maïs, patates douces, lait caillé et poisson sec ou frais; elles ne consomment que fort peu de viande, produit de leurs chasses. Le Dolo, sorte de bière fabriquée avec du mil germé et fermenté, constitue leur boisson favorite.

Le fond de leur caractère est la paresse et le brigandage. Notre implantation dans le pays a singulièrement

(1) La France dans le Soudan Occidental.

refroidi leur amour du pillage, mais, par cela même qu'elle assure aux habitants la tranquillité, elle leur permet de se livrer sans souci aux douceurs du far-niente qu^ils savent si bien apprécier. Avant l'arrivée de nos colonnes, le pillage et la guerre étaient leur principale occupation pendant la plus grande partie de l'année : les ruines que Ton re/icontre presque partout l'attestent, aujourd'hui pillards et conquérants, demain pillés et vaincus, ils étaient perpétuellement sur le qui- vive. Aussi leurs constructions sont-elles empreintes d'un cachet spécial : les villages sont adossés à des montagnes escarpées dont les habitants connaissent les sentiers et les refuges ; dans les cavernes, entre les grands blocs de grès, des abris sont construits, la récolte de Tannée est entassée; des cuvettes naturelles que les pluies ont remplies, ou des sources d'eau claire ne sont pas loin. L'ennemi avance; il est signalé. Est-il trop puissant? La lutte est-elle incertaine? Sauve qui peut; le village est déserté; tous, hommes et bêtes, gagnent les hauteurs et assistent, loin du danger, à Tincendiede leurs pénates. L'envahisseur parti, chacun rentre, et, quelques jours après, sur les murs noircis par la fumée, des toits de case pointus, coquets, nouvellement garnis de paille fraîche, s'élèvent; le dommage est en grande partie réparé.

Un seul manque à l'appel : quand tous ont fui, le chef du village est resté à son poste, attendant Tennemi qui ne l'épargnera pas,' il le sait bien ; coutume sublime qui malheureusement tend à disparaître !

La lutte est- t-elle possible? Les femmes, les enfants^ les esclaves et les bêtes se réfugient dans la montagne ;

les hommes libres attendent Tarme au .pied : le tata (mur d'enceinte) est solide ; il a 3 ou 4 mètres de haut : ne le franchit pas qui le veut. Les portes, au fond d'un long boyau crénelé, sont barricadées ; les toits de case, trop voisins de l'enceinte, sont jetés à bas : Tennemi y mettrait le feu... Ij'envahisseur pourtant a enfoncé les portes, franchi le rempart ; tout n'est pas fini : les cases, groupées quatre par quatre et entourées de m^irs, sont de véritables réduits qu'il faudra enlever tour à tour; les ruelles sont étroites, deux rangées de créneaux les défendent. Mais l'incendie s'allume, vole de toit en toit, chassant devant lui les défenseurs. Le tata du chef reste seul debout, dominant le village en flammes ; refuge suprême où les derniers combattants s'entassent, se barricadent et succombent sans se rendre.

La présence de nos troupes a ramené la sécurité dans ces régions que la guerre menaçait de dévaster; et pourtant toutes ces peuplades, quelles que soient leurs mœurs, leur origine et leur religion, qu'elles soient musulmanes fanatiques comme les Toucouleurs, ou fétichistes comme les Mallinkhés, professent peu de sympathie pour nous. Quelques milliers d'individus se réfugient, il est vrai, assez volontiers dans les environs de nos forts, sous la protection de nos canons ; ils admettent fort bien que nous les défendions, que nous leur payions le plus cher possible les vivres qu'ils nous fq^irnissent, mais ils n'acceptent que difficilement les corvées et les impositions, même rétribuées. Ils sont pillards de leur nature, et nous réprimons énergiquement toute agression de leur part vis-à-vis des caravanes ; ils sont paresseux et nous

leur imposons quelquefois des corvées que nous rétribuons, c'est ^vrai, igais qu'ils trouvent incompatibles avec leur dignité et leurs habitudes; aussi ne nous aiment-ils pas, et, alors qu'Hun blanc a toutes les peines du monde à obtenir, en payant, du lait et des œufs dans les villages qu'il protège, le fils de Samory, dont les troupes avaient, en 1885, mis à feu et à sang tous les pays compris entre Baffing et Niger, était acclamé comme un cbef et comme un ami par les habitants de ^ces mêmes régions qu'il traversait en se rendant en France, et comblj^ de présents de toutes sortes. La douceur de notre part leur semble de la faiblesse, et, n'étaient la longue portée de nos armes et la solidité de nos troupes qu'ils ont appris à connaître, tous ces peuples imiteraient l'exemple des Saracolais, qui, en 1886, profitant de l'absence de la colonne française occupée sur les bords du Niger, prirent les armes entre Kayes et Bakel sans provocation ni vexation de notre part, coupèrent nos communications avec Saint-Louis, et mirent notre jeune colonie à deux doigts de sa perte.

Loin de nous l'intention de refuser à ces peuples toute valeur, toute aptitude au progrès ; nous les avons vus de trop près pour ne pas leur reconnaître de réelles qualités individuelles : coureurs infatigables, insensibles aux privations, intrépides devant le danger, quelquesuns rendent chaque année des services signalés dans les rangs des tirailleurs. Mais ont-ils les goûts et les aptitudes nécessaires pour améliorer leurs produits indigènes, augmenter lé rendement de leiJrs terres, en un mot, offrir au commerce français un champ productif et exploitable?

Pour nous, nous ne le croyons pas, et nous basons notre appréciation sur l'indolence de ces populations, sur leur manque de besoins, et principalement sur le peu de valeur intrinsèque de leurs productions. Tant que Ton ne sera pas parvenu à arracher ces peuples à leur torpeur, à leur créer dos besoins qui les forcent à travailler, à vaincre la puissance d'inertie qu'ils opposent sans cesse, et que l'on n'aura pas découvert dans le pays de matière d'échange plus richÊ ou plus abondante que celles rencontrées jusqu'ici, il est à craindre que notre* colonie ne demeure ce qu'elle est, unailigne de forts dans une vaste nécropole.

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