‹ Deux ans entre Sénégal et NigerChapitre 5 sur 11 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

Mode d'existence des Européens dans le Soudan

français. Colonne et Postes.

Dans les mois d'octobre et de novembre, les Européens débarquent à Kayes, les uns arrivant directement de France, les autres provenant du Sénégal où ils ont déjà fait un séjour de quelques mois. Ils sont aussitôt dispersés ; une partie se met en route pour les postes éloignés dont elle va relever les garnisons ; l'autre va camper dans les environs de Kayes ou de Diamou, en attendant la formation de la colonne dont elle fera partie.

Dans le but d'aider au ravitaillement des forts et d'assurer la sécurité des routes, chaque année une colonne volante se forme à Kayes ou à Diamou, lève le camp dans les derniers jours de novembre, et se dirige par étapes successives jusqu'au Niger en visitant tous les postes intermédiaires ; quelquefois elle rentre avant les premières pluies, et des chalands la ramènent h St-Louis ; le plus souvent des opérations militaires retardent son retour. En 1885, par exemple, elle guerroyait encore aux environs de Niagassola, c'est-à-dire à 500 kil. de Kayes, dans les premiers jours de juillet, et en 1886 elle n'était dissoute qu^au début de l'hivernage.

Elle comprend généralement deux ou trois compagrnies de tirailleurs sénégalais (troupes indigènes avec officiers et cadres européens), deux compagnies blanches (infanterie de marine et disciplinaires), une batterie d'artillerie de montagne, une quarantaine de spahis, en partie indigènes, en partie blancs, un convoi de vivres et de munitions porté à dos de mulets, et une ambulance.

Le personnel médical, dirigé par un médecin de l'''^ classe de la marine, est composé de deux ou trois médecins de 2™® classe qui vont relever dans les postes des médecins du même grade arrivés à la fin de leur période coloniale, et d'infirmiers indigènes et européens en nombre variable. Rarement un pharmacien est attaché à l'ambulance ; d'ordinaire les médecins en remplissent les fonctions. Six cantines renfermant des médicaments et des instruments, quelques cacolets pour le transport des malades et des blessés, voilà le matériel.

Les étapes de la colonne sont de douze à quinze kilomètres ; quand les nécessités l'exigent, elles sont plus longues et atteignent jusqu'à trente. Le plus souvent elles se font le matin, quelquefois en partie le matin et en partie le soir. A deux heures, le réveil sonne ; à trois, les troupes sont en route; toutes les heures, halte de dix minutes. A huit heures la marche est terminer, à moins que la longueur considérable de l'étape ou le mauvais état des sentiers ne la fasse prolonger jusqu^à une heure avancée de la journée : ce qui n'est pas rare.

Le campement est choisi, et chacun se rend à la place qui lui est assignée. Une demi-heure après l'arrivée, visite et distribution de vivres. Tous les Européens^ offi-

ciers et soldats, touchent la même ration : biscuit, bSO gr. ; viande fraîche, 500 gr. ; tafîa, 15 centilitres ; café, 40 gr. ; sucre, 40 gr. ; sel, 22 gr.

La viande est de bonne qualité et en quantité suffisante ; en revanche l'on ne saurait trop s'élever contre la combinaison biscuit-tafia, destinée à remplacer le pain et le vin ; en peu de temps elle vient à bout des estomacs les plus robustes. La dernière campagne a vu survenir une légère amélioration : la ration de tafia était diminuée, et chaque Européen recevait 25 centilitres de vin de campagne par jour.

' Dès Tarrivée,, chacun s'occupe de soil installation ; les tentes* se dressent, les hommes vont et viennent rapportant la paille qui leur servira de lit et les branchages qui abriteront leurs tentes au moment de la forte chaleur : car l'ombre est un mythe dans cette partie de l'Afrique, et il faut user d'artifices pour y suppléer. Puis c'est l^heuré du repas que la sieste suit de près. A trois heures le clairon de nouveau appelle les malades à la visite, et les chevaux à l'abreuvoir. Jusqu^au dîner^ chacun s'occupe suivant ses goûts. La nuit tombe enfin sur la campagne^ le clairon sonne l'extinction des feux et à neuf heures le silence règne dans le camp.

Cette vie en plein air ne 'manque pas de charmes, et, malgré la fatigue qu'elle comporte souvent, elle exerce une influence favorable sur Tétat sanitaire des Européens; le séjour prolongé au voisinage des postes produit l'effet contraire : la colonne de 1884-1885, durement éprouvée . par la maladie à Diamou, Bafoulabé et Niagassola où elle avait stationné quelque temps, ne perdait qu'un

homme dans sa campagne sur le Baffing; pourtant cetto expédition avait duré 35 jours, dans une région montagneuse, par des sentiers impossibles, et souvent les marches s'étaient prolongées bien avant dans la journée. Les malades, il est vrai, sont fort à plaindre pendant ces excursions prolongées ; quand la fièvre et la fatigue les abattent, nous ne pouvons mettre à leur disposition que des cacolets, moyens de transport défectueux et parfois en nombre insuffisant.

Tout autre est la vie des postes ; plus de marches prolongées au soleil, plus de nuits passées à la belle étoile. Le matin à 6 heures, réveil; jusqu'à 10 heures, travail modéré : les sous-officiers et caporaux instruisent les tirailleurs indigènes dont les garnisons sont exclusivemen t composées ; les ouvriers d'art sont à leurs ateliers. De 10 heures à 3 heures de l'après-midi, déjeuner et repos : il est interdit aux Européens de sortir pendant cet intervalle et d^aller se promener dans les cours que frappe un soleil ardent. A 3 heures, le travail recommence et à 6 h. le clairon rappelle au dîner.

Cette existence régulière et monotone n'est guère favorable à la santé des Européens ; dès le début de l'occupation Ton a remarqué que dans les postes les maladies étaient plus fréquentes et beaucoup plus tenaces qu'en colonne. Pourtant la nourriture est meilleure, le pain remplaçant la ration de biscuit; en outre, des légumes frais, provenant d^un jardin entretenu avec grand soin au voisinage de chaque fort, sont distribués tous les jours.

Il est vrai de dire que quelques-uns de ces postes,

construits à la hâte, laissent énormément à désirer au point de vue hygiénique. Bakel, Médine, Bafoulabé, Kita et Niagassola sont bien compris et assez bien exposes ; Koundou, admirablement situé au faîte d'une montagne à pic, et Badurabé qu'un marécage entoure, sont disposés à rencontre de toutes les règles de Thygiène. Bammako est bâti dans une plaine que le Niger inonde et transforme en marais une grande partie de Tannée. A Kayes, toutes les conditions d'insalubrité sont réunies : le fleuve d'un côté, de l'autre une double ceinture de marécages infects environnent le poste ; les blancs y sont nombreux, horriblement mal logés^ si toutefois il est possible de donner le nom de logement aux masures basses et humides qui leur sont attribuées. A part deux pavillons à un étage qu'occupent les bureaux, Tadminislration du chemin de fer, la trésorerie et le télégraphe, les cases allouées aux Européens, officiers et soldats, étaient inhabitables pendant l'hivernage. Au moment des grains, les tuiles métalliques qui formaient les toitures laissaient passer l'eau dans leurs interstices, et les hommes dans leurs chambres étaient trempés, heureux encore si les murs en terre gâchée tenaient bon et ne s'écroulaient pas au milieu de la tornade.

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