‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 10 sur 20 · Jean Sabathier commet ici une légère erreur; c’est · texte numérisé non relu

Jean Sabathier commet ici une légère erreur; c’est

des demoiselles de Ribbe, qui depuis deux jours avait été attaquée, succomba sous la violence du mal , et mourut sur les cinq heures. On peut juger des sentiments qu’elle fit voir dans ce passage, par la manière héroïque avec laquelle elle s’y était préparée; mais je ne puis taire la fermeté de sa chete sœur, qui l’exhorta elle-même, la soutint dans les derniers moments de sa ^ ie et semblait n avoir de peine que de ce qu’elle mourait avant elle. L’œil sec et le cœur plein d une sainte joie, elle lui ferma les yeux; aidée de quelqu’une de ses compagnes, elle la revêtit de ce qu’elle avait de plus propre, et porta le courage jusqu’à coudre elle-même ses habits pour l’ensevelir en quelque manière.

« Je ne savais rien de cette mort, lorsque je la vis qui venait pour se confesser. Elle ne me témoigna rien, ni devant ni après la confession, qui pût me le faire

le jour précédent qu’avait eu lieu la mort de Thérèse- Delphine.

soupçonner ; je ne l’appris que lorsque je fus me revêtir pour dire la sainte messe. Un des infirmiers qui devait me la servir vint me trouver, et me demanda si je savais que Mlle de Ribbe était morte. Je lui dis que je n’en avais rien appris, que, comme on ne faisait le compte des morts que sur les huit heures, je n’avais pu encore rien en apprendre, que j’étais d’autant plus surpris de la nouvelle qu’il m’en donnait que je sortais d’avec sa sœur qui ne m’en avait pas parlé. « Au reste, ajoutaije, si cela est vrai, il faut prier Dieu pour elle, et j’ai confiance qu’elle priera aussi pour nous. «Je repassais cependant en moi -même ce que j’avais vu et ce que j’apprenais ; j’étais moins frappé de la mort de la jeune demoiselle, quelque sensible que j’y fusse, que de la grande foi de sa sœur. Je dis la messe, et quand je fus à la communion, prêt à donner le précieux corps de Notre-Seigneur à cette héroïne chrétienne, je ne pus retenir mes larmes. Elle avait un

air de gaieté et de contentement qui me reprochait ma faiblesse. J’étais si pénétré de sa constance et de sa fermeté qu’il fallut céder aux mouvements divers que je ressentais, d’etonnement, de joie, de tendresse et d’admiration.

« C’est donc ainsi, disais-je en moimême, ô mon Dieu ! que vous tirez votre gloire des plus grands effets de votre colère! C’est ainsi que vous faites coopérer au salut de vos élus les plus rudes coups dont vous les frappez! C’est ainsi qu’en retirant une âme qui était née pour le ciel, vous éprouvez la fidélité d’une autre, et vous agissez en elle pour la rendre digne de vous !

« Je n’eus pas plus tôt achevé la messe que je la fis prier de m’attendre ; et, lorsque je lui pus parler, je commençai à lui reprocher son silence :

« Quoi donc, mademoiselle, lui dis-je en l’abordant, vous ave\ bien peu de confiance en moi! Votre chère sœur meurt,

vous le savez, vous l’assiste z, vous Yeuse velisse\ et vous ne m’en dites pas un mot ! Me croyez-vous assez indifférent pour n’y point prendre part, ou assez Peu courageux pour ne pas pouvoir soutenir cette nouvelle? Nous sommes tous entrés dans V infirmerie presque avec certitude d'y mourir ; quel mystère devons-nous faire de la mort d’un ou d’une de nous? «

— « Ce n'est point, mon Révérend Père, me répondit-elle, par mystère que je vous ai caché cette nouvelle. Je connais votre tendresse, et j’ai appréhendé de vosu faire trop de peine. Je voulais différer jusqu’après votre messe, et je vous l’aurais dit après, si l’on ne m'avait prévenue. »

« Je lui répliquai que je lui en faisais mon compliment, et que je partageais la peine qu’elle en pouvait ressentir; sur quoi elle se récria : « La peine ! mon cher Père, Dieu me fait la grâce de n ’en avoir aucune : on ne doit que me congratuler et

me féliciter. C’est une avocate qui prie Dieu dans le ciel et pour vous et pour moi ; cette espérance fait ma joie. Elle est dans sa patrie, elle était vetiue chercher Jésus-Christ, on ne peut plus le lui ravir; mais nous sommes encore dans la voie, et l’ennemi de notre salut peut encore nous faire perdre le fruit de nos travaux. Il ny a que cette réflexion qui puisse faire ma peine; j’espère au reste dans mon Dieu, et je mets toute ma confiance en lui. »

« J’admirais ces dispositions; je l’en félitai et lui dis que j’allais donner ordre qu’on fît une fosse particulière pour sa sœur, que j’irais me revêtir pour lui rendre les derniers devoirs avec les cérémonies ordinaires, et que je pourvoirais à ce qui était nécessaire pour l’enterrement, le plus honorablement que je pourrais. Mais sa dévotion n’était pas encore satisfaite : « Non, non, s’il vous plaît, mon Révérend Père, me dit-elle; je vous prie de ne point séparer ma sœur des pauvres et de me per-

met h e de Ici laisser enterrer avec les autres, sans aucune distinction h Je J’ accompagnerai, et j’aurai la dernière consolation de pouvoir de mes mains lui jeter quelques poignées de terre. »

« J’avais peine à lui accorder cette permission, mais je ne pus résister à ses instances. Je donnai seulement ordre qu’on remplît de cadavres le tombereau et qu’on mît celui de la demoiselle sur tous les autres. Sa sœur l’accompagna jusqu’au cimetière, tenant d’une main le tombereau et soutenant de l’autre la tête du cadavre qui pendait un peu en dehors. C’était un spectacle bien agréable aux anges du ciel qu’une jeune fille, dans un âge si tendre, qui montrait tant de foi, et bien touchant pour les

i. Ce que l’esprit chrétien inspirait à cette jeune fille, Mgr de Belzunce l’avait écrit et ordonné dans son testament fait au début de la contagion.

En cas de mort par la peste, il voulait que son corps fût placé sur le premier tombereau venant à passer, et jeté avec les autres cadavres dans la fosse commune.

hommes qui en étaient les témoins. Quand on fut arrivé, elle la fit mettre, comme elle l’avait projeté, la première dans la fosse, lui jeta quelques poignées de terre, fit le signe de la croix sur elle, l’offrit à Dieu et offrit ses prières pour elle, finissant par ces tendres et courageuses paroles : « Adieu, ma chère sœur , prie% pour m°i- »

« On voit des actions bien brillantes et qui frappent davantage. En est-il où le détachement de soi-même, l’amour de Dieu et l’esprit de foi paraissent plus manifestement? »

Et aussi, ajouterons-nous, quelle preuve plus puissante pourrait être donnée de la grandeur morale à laquelle la religion élève les consciences et les caractères ? Pour achever de s'en convaincre, il suffit de lire en entier l’émouvante relation à laquelle nous faisons ici de nombreux emprunts. Rien ne saurait rendre l’effet de telles pages, toutes imprégnées de l’esprit du martyre. La peste perd ses horreurs, la mort resplendit d’une

céleste auréole. On a admiré le courage surhumain de Marie-Marguerite ; voici un autre fait à citer.

Un jour, on voit arriver à l’hôpital de la Charité une jeune femme de Sisteron , nommée mademoiselle Civetti et âgée de vingt-quatre à vingt-cinq ans. Elle aussi vient s’immoler pour Dieu en soignant les pestiférés. Elle ferme les yeux aux mourants, elle ensevelit les morts. Quelques jours après le deuil causé à l’hôpital par la perte de Thérèse-Delphine, un chirurgien succombe à la contagion ; elle l’accompagne jusqu’à la fosse où Jean Sabathier faisait placer les cadavres.

« Dès qu’on en eut rangé environ cinquante ou soixante, se tournant vers moi :

« Quel sujet de méditation , mon Révérend Père! me dit-elle, en me montrant ces corps sans vie. C’est aujourd’hui leur tour, ce sera peut-être demain le nôtre.» — « On ne peut en effet, lui dis-je, trouver une plus ample matière à réflexions. Nous

sommes en danger de mourir tous les jours comme les autres , et nous devons incessamment nous y préparer. Notre heure est peut-être proche. » Cependant on continuait à ranger les cadavres, et, tous étant en ordre, nous remarquâmes qu’il restait une place. Nous y réfléchîmes l’un et l’autre, et, en soupirant, elle ajouta à notre entretien : « Hélas! si Dieu le voulait, je serais ravie de remplir cette place. » J’ordonne sur-le-champ de la laisser vide ou pour elle ou pour moi, et, quatre ou cinq

jours après, elle tomba malade

« Dès que je fus averti de sa maladie, je fus lui rendre visite, et, avant de lui administrer le saint Viatique, je voulus lui dire quelques mots de consolation. M’étant échappé à lui dire que le Seigneur venait la visiter dans son affliction, elle m’interrompit et m’exprima qu’elle était bien éloignée de ressentir quelque affliction, qu’elle mourait trop contente, dans la persuasion où elle était qu’elle avait affaire à un Dieu

plein de miséricorde. Elle mourut ensuite

dans ces sentiments Il y avait environ

trois semaines ou un mois qu’elle était venue de Sisteron, d’où elle était, et s’était consacrée au service des malades. »

Quels temps ! et quelle vie chrétienne chez les familles qui donnaient à Dieu et au pays des âmes si fortement trempées !

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