‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 9 sur 20 · MORT DE THÉRÈSE-DELPHINE, ET CONDUITE HÉROÏQUE DE SA SŒUR · texte numérisé non relu

MORT DE THÉRÈSE-DELPHINE, ET CONDUITE HÉROÏQUE DE SA SŒUR

Entre toutes les villes de la Provence, Aix, capitale du pays, fut celle où les mesures les plus sages et les plus efficaces furent prises, pour empêcher la panique dont les résultats avaient été si funestes à Marseille. Dès les mois d’août et de septembre, et avant l’explosion violente de la peste, on y avait mis à profit l’expérience acquise pour organiser les secours, pour établir rigoureusement la quarantaine. La garde la plus exacte était faite à toutes les portes qui pouvaient donner entrée à

quelque objet suspect; on examinait tout, on visitait tout, et cet ordre s’observait sans confusion. « Il avait une telle règle, dit un témoin, que, si la justice de Dieu n’avait agi manifestement, on aurait pu espérer la cessation du fléau. »

Cette quarantaine ne se bornait pas à fermer les portes aux étrangers pouvant porter le germe de la maladie et aux objets infectés. Elle obligeait les habitants à rester chez eux 1 ; défense leur était faite de sor-

i. On peut se faire une idée de ce qu'était cet isolement si absolu, qui, recommandé ailleurs, fut prescrit à Aix, en lisant les détails fournis par un journal manuscrit de l’époque (celui de Pierre-Honoré de Roux déjà cité).

« La première précaution, y était-il dit, est de se renfermer chez soi. Si quelqu’un sort, il n’y doit plus rentrer, afin d’être sûr que rien de suspect n’entre. Le maître de la maison doit garder la clef et ne jamais s’en dessaisir. Il faut tuer les chats, et mettre les chiens à l’attache.

« Il faut s’assurer que personne dans la maison ne puisse communiquer avec les personnes du dehors; il vaudrait mieux clouer et cadenasser toutes les fenêtres que courir le risque d’une telle imprudence^ On doit se contenter des objets de première nécessité, tant que

tir de leur maison et de communiquer avec le dehors. Des commissaires de quartier présidaient à la distribution des vivres, remèdes et secours, veillaient au signalement et au transport des malades. Aucun individu offrant les symptômes précurseurs de la peste ne pouvait séjourner en ville; on l’envoyait de suite et on le faisait entrer dans des infirmeries merveilleusement tenues par un personnel nombreux et choisi, avec une propreté parfaite, et dont les salles étaient sans cesses purifiées par des lotions vinaigrées ou des fumigations aromatiques.

Prêtres, médecins et chirurgiens y riva-

durera ce terrible fléau, et pour introduire ces objets il faut user des préservatifs qui vont être indiqués : placer devant la porte d'entrée, et dans l’intérieur de la maison, une barrière et même deux, pratiquer une fenêtre à la première, et placer à la seconde une cuve pleine d’eau, un baquet de vinaigre et une caisse pour les parfums... »

C’est dans ces récipients que devaient être immergés ou déposés, pour y être purifiés, les objets introduits, selon leur nature.

lisaient de zèle, et Ton n'eût pu dire qui avait plus d’esprit de foi. Demeurant tous ensemble dans une même maison (celle des Récollets), ils semblaient n’avoir, lisonsnous dans les relations du temps, qu’un cœur et qu’une âme. Un monastère n’eût pu être mieux ordonné que la communauté dans laquelle ils vivaient. « Nous faisions, dit l’un d’eux, la prière matin et soir; les samedis nous chantions, le soir, les litanies de la Sainte Vierge; tous se trouvaient à ces exercices de piété avec une exactitude merveilleuse. Au réfectoire où nous mangions, nous commençâmes une lecture, tous la continuèrent avec édification et plusieurs même la faisaient à genoux. »

Les médecins des hôpitaux étaient secondés par d’autres venus du dehors; et, parmi les plus marquants, nous citerons Chicoyneau, professeur et chancelier de la Faculté de Montpellier, un des exemples de cette forte éducation domestique à la-

quelle tant de foyers modèles de l’ancienne France, durent d’être, pendant de longues générations, des écoles incomparables de vie chrétienne, de science et de patriotisme. François Chicoyneau était le quatrième de sa famille qui eût été investi de cette double dignité , et son fils allait être dans peu d’années le cinquième. Il avait eu pour précepteur de son enfance le célèbre Chirac; puis il était devenu son gendre, alors que celui-ci, médecin du Régent, était toutpuissant pour l’aider à agrandir encore sa renommée. La peste de Provence lui offrit l’occasion de se distinguer. Il sollicita le périlleux honneur d’être envoyé par le gouvernement en mission à Marseille; il s’y comporta en homme énergique et habile, soutenant pour calmer la terreur générale, • et aussi sans doute par complaisance pour le thème favori de son beau-père, que la maladie n’était pas contagieuse, et il y publia les résultats de ses observations, dans un livre plein de faits sur les cas qu’il avait

traités. Il devait y trouver le point de départ de la haute situation où il s’éleva, et dans laquelle il mourut en 1752, celle de premier médecin du Roi et de conseiller d’État.

Mentionnons encore deux de ses auxiliaires les plus actifs , dont les noms se montrent toujours associés au sien dans l’histoire de la peste, Verny et Soullier. Ce dernier, chirurgien du Roi, s’était consacré à faire, dans l’intérêt de la science, des opérations d’anatomie sur les cadavres des pestiférés. On le regardait comme condamné à être la victime de son courase, et il sortit cependant sain et sauf de ses dangereuses expériences.

Tous trois étaient particulièrement l’objet de l’admiration et de la reconnaissance publiques. Ils s’étaient d’abord prodigués à Marseille et ils recommençaient à Aix le même ministère de dévouement, sans trêve ni repos. « Je les ai vus, dit Jean

1 . Voy. Y Histoire de Marseille , par Augustin Fabre, t. Il, p. 347 et suiv.

Sabathier, demeurer auprès du lit des malades, y passer des temps considérables, s’asseoir même dessus sans la moindre marque de crainte, les consoler et faire le devoir de médecins des âmes, comme ils l’étaient des corps 1 .»

Ils se multipliaient dans le service des infirmeries. « Il y en avait trois disposées pour recevoir les malades qu’on ne souffrait point dans la ville, toutes trois hors des murs et entièrement isolées. La première et la plus grande était celle de l’hôpital; la seconde était aux Minimes, et la troisième à l’Arc, près de la rivière de ce nom. Ce fut à la première que furent envoyées les demoiselles de Ribbe; elles y exercèrent leur charité jusqu’au dernier moment de leur vie. »

i. Ces me'decins furent, après la peste, l’objet d’une haute récompense. Chicoyneau, Verny et Deydier furent anoblis, comme l’avaient été les échevins de Marseille, et reçurent une pension de 2000 livres.

Chicoyneau fut nommé chevalier de l’Ordre Saint- Michel. — Laforêt, loc. cit. p. g5.

Ce fut aussi dans la même infirmerie du grand hôpital qu’entra d’abord comme aumônier notre éminent bénédictin. Bientôt, il allait en devenir l’administrateur et diiccteur en chef. Gouvernement difficile ! « royaume de désolation ! » a dit Manzoni dans son éloquente description de la peste de Milan en 1 648 1 . Les malades s’y

1. Manzoni nous montre également les religieux mis a la tête des hôpitaux de Milan, pendant la peste et investis d une autorité absolue.

« A mesure que la livide foule des mourants se multipliait, d autres capucins accouraient. Ils remplirent non-seulement leurs devoirs de religieux, mais encore es plus humbles et les plus dégoûtants offices. Le L. behce, toujours infatigable, visitait de jour et de mut les galeries, les chambres, les vastes cours, quelquefois une hallebarde à la main, quelquefois armé seulement de son cilice. Il pressait et réglait les services, apaisait les désordres, faisait droit aux plaintes, menaçait, punissait, reprenait, consolait, séchait et répandait des larmes. Dès le commencement, il gagna la maladie, en guérit et reprit ses premières fonctions avec une nouvelle ardeur. La plupart de ses confiées y laissèrent sans regret leur vie. » Les Fiancés chap. xxxT,

C est au meme spectacle que nous fait assister la relation historique de notre religieux bénédictin.

comptèrent par milliers ; des prêtres nombreux y moururent victimes de leur zèle.

Seul ou presque seul, Jean Sabathier survécut, avec le regret, disait-il, de n’être pas parti pour l’éternité, et nous lui devons de posséder aujourd’hui une des relations les plus intéressantes sur l’histoire de la peste, un vrai chef-d’œuvre d’éloquence et de sentiment chrétien.

Les premières impressions de son entrée à l’hôpital sont terribles pour lui; qu’on en juge :

« Jusque-là, nous n’avions vu les effets de la peste que, pour ainsi dire, de loin ; mais nous commençâmes à les voir de plus près. Souvent, quand on ouvrait les chaises dans lesquels on amenait de la ville les pauvres affligés, au lieu d’un malade on était surpris de ne rencontrer qu’un cadavre. D’autres fois, on les trouvait agonisants et il fallait sur-le-champ, et dans cette même chaise, leur administrer les sacrements comme on pouvait.... La nature fré-

missait en moi à tous ces spectacles; mais le lendemain, jour de Saint-Etienne, j’en eus un autre, et j’avouerai ingénument que je ne pus pas le soutenir. J’étais à la fenêtre de ma chambre, récitant mon office, lorsque, j’entendis rouler le funèbre tombereau, qui portait pour le premier voyage les cadavres de ce jour-là. Je m’avançai pour regarder, mais un aspect si horrible me frappa tellement que je reculai à l’instant : il y avait là environ vingt cadavres dont les visages découverts, et pour la plupart défigurés, ajoutaient à l’horreur naturelle qu’on a pour les corps morts. Comme les vapeurs contagieuses qui s’en exhalaient ne permettaient pas qu’on se donnât toute la peine nécessaire pour les ranger, on voyait les bras des uns, les pieds, la tête cies autres pendre d’un et d’autre côté. Enfin tout contribuait à rendre ce spectacle des plus effrayants. J’eus honte de ma faiblesse, mais je ne pus dans l’abord prendre le dessus, et ce ne fut qu’après avoir demandé de nou-

veau le secours de Dieu que je me hasardai à me vaincre... »

Marie-Marguerite et Thérèse-Delphine l’avaient précédé, le 16 décembre, dans cette infirmerie qui était la plus importante. Quatre jours après, elles annonçaient à leur mère leur installation, avec l’heureuse issue de leur voyage 1 . On est frappé de la sérénité avec laquelle les deux jeunes filles contemplent pour la première fois ces scènes effrayantes , dont un prêtre bien dévoué se sent tout bouleversé. Thérèse-Delphine ne fait pas une réflexion sur ce qu’elle voit; « Ne soye^pas en peine sur moi, » dit-elle, comme si la peste n’existait pas autour d’elle, et tout ce qu’elle appréhende, si elle est atteinte du mal, est de ne pas le souffrir assez selon l’esprit de Dieu.

i. Notons, au sujet de la correspondance de Marie- Marguerite et de Thérèse-Delphine avec leur famille, un détail qui caractérise la rigueur des mesures de préservation pendant la peste : les lettres ne traversaient les barrières qu’après avoir été trempées dans le vinaigre.

Hélas ! sa fin est proche, lorsqu’elle trace ces lignes. Lejour même où Jean Sabathier éprouvait un tel saisissement, au premier aspect du funèbre tombereau, Thérèse-Delphine mourait d’une attaque foudroyante de la peste, après dix jours passés à l’hôpital. Nous avons sur cette belle mort une lettre écrite, le soir même du 26 décembre, par Hyacinthe de Sainte-Marie, carme déchaussé. On la lira avec une vive émotion; on y verra cette héroïne de dixneuf ans, bénissant Dieu, transportée de joie d'avoir cueilli sitôt la palme du martyre, consolant sa sœur, « et reprochant à celle-ci les larmes qu’elle versait, comme si elle eût été fâchée de son bonheur. »

Qu’on en rapproche les pages suivantes de notre historien sur Marie-Marguerite.

Le tableau d’un grand peintre élèverait-il à ce point l’âme jusqu’au sublime ?

« Le jour de Saint- Jean \ la plus jeune

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