‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 16 sur 20 · MARIE MARGUERITE, FRAPPÉE DE LA PESTE, ASPIRANT A I.A MORT · texte numérisé non relu

MARIE MARGUERITE, FRAPPÉE DE LA PESTE, ASPIRANT A I.A MORT

Marie-Marguerite nous révèle non-seulement des merveilles de foi et de charité, mais encore d’éminentes facultés d’esprit. Véritable type de la femme forte, elle est à la hauteur des fonctions les plus difficiles. Aussi chaque jour agrandissait pour elle le rôle qui lui avait été donné à l’hôpital. On disait d’elle « qu’elle en faisait les délices » ; elle en était la tète et l’âme; sur elle reposait le soin des services les plus multipliés. Elle avait été chargée particulièrement de l’intendance des salles réservées

aux femmes, et les infirmières avaient été mises sous ses ordres.

Qu’on juge de ce que devait être alors le gouvernement d’une telle maison, par l’indication suivante . « La mal ad ie commence à diminuer, écrivait-elle à la fin de décembre, on n apporte plus une aussi grande quantité de malades ; il riy en a plus à la Charité 1 que cinq cents et quelques-uns. »

Ce rayon d’espérance dura peu, et malgré la rigueur du froid la peste ne perdit rien de sa violence. De nombreux prêtres, sept ou huit Récollets, plusieurs Jésuites succombèrent à la tâche. On se vit à la veille de manquer de confesseurs, et Jean Sabathier se trouva un jour seul avec un Jésuite, le P. Lempereur, venu de Paris pour soigner les pestiférés. Deux autres

1. On appelait ainsi le grand hôpital, où était entrée Marie-Marguerite et dont Jean Sabathier était devenu le directeur en chef.

Lemontey raconte qu'à Aix, des 8000 malades qui entrèrent aux infirmeries, il n’en sortit que 466 « un peu vivants. »

religieux de la même Compagnie arrivèrent bientôt et ne tardèrent pas à être victimes de leur zèle.

De ferventes chrétiennes vinrent également combler les vides faits dans les rangs des infirmières. Mlle de Levezy, sœur du Lieutenant de la prévôté, fut de ce nombre. Elle était d’une santé maladive, elle semblait n’avoir que le souffle, et cependant, la première cà la peine, elle mettait elle-même la main aux lessives, pour donner l’exemple aux filles de service chargées de laver les linges les plus rebutants qui avaient servi au pansement des malades. Un autre objet de l’admiration générale était Marguerite Olivier ; elle appartenait à une très-pauvre famille de la ville et n’avait que dix-neuf ans. Elle avait demandé comme une faveur d’être admise à partager les travaux de l’hôpital sans rétribution. Dans les commencements, lorsqu’on n’avait pu encore organiser le prompt enlèvement des cadavres pour empêcher l’infection des salles.

c’était elle qui avait voulu remplir cet affreux ministère, prenant plaisir à rendre les services les plus bas et les plus humiliants. Nommons enfin une sœur Thérèse, dont Marie-Marguerite parle dans ses lettres comme d’une de ses meilleures amies, et qui devait prendre après elle l’intendance des salles. « Elle imprimait le respect à tous ceux qui avaient affaire à elle. Intrépide, on l’a vue souvent, chargée des habits tout chauds des mortes, les aller étendre ellemême, sans redouter l’air qui s’en exhalait b »

Malgré ses écrasantes fatigues, Marie- Marguerite se regarde comme une servante inutile, et elle dit gagner le ciel trop commodément. Elle est confuse des égards qu’on a pour elle et des attentions dont elle est comblée, tant de la part des autorités de la ville que des personnes de l’hôpital. Les magistrats publics s’adressent à elle pour lui demander des avis : elle n’a

i. Lettre d'un religieux bénédictin , etc... p. 80.

qu’à parler, lui écrivent-ils, et on lui obéira; on fait tout ce qu’elle veut. Il lui faudrait un secrétaire pour répondre à toutes les lettres qu’elle reçoit ; elle a la main à la plume jour et nuit. Aussi s’excuse-t-elle auprès de sa famille de la brièveté de ses propres lettres. Regrettons également pour nous-mêmes qu’elles ne nous donnent pas plus de détails.

C’est au milieu de ce déploiement d’activité qu’au mois de février elle est atteinte de la peste. Laissons encore ici la parole à Jean Sabathier :

« J’eus un nouveau sujet de peine. La demoiselle de Ribbe qui avait survécu jusqu’alors à sa sœur, et qui travaillait toujours avec un courage et une ardeur inexprimables à la distribution de toutes les choses nécessaires aux infirmiers et infirmières, fut attaquée de la contagion. Les soins et l’attention de MM. Chicoyneau, Verny et Soullier, la guérirent en moins de quinze jours, pendant lesquels on peut

se figurer qu’elle eut beaucoup à souffrir. Mais on ne concevrait pas si aisément et la patience avec laquelle elle souffrait, et le désir qu’elle avait de consommer son sacrifice.

« Comme je savais ses dispositions et que j’étais bien aise de m’en servir pour l’exemple et l’édification de ceux qui l’allaient visiter ou qui la servaient, je prenais assez souvent plaisir, lorsque j’allais la voir, de dire aux approches de sa chambre, d’un ton de voix suffisant pour qu’elle l’entendît : « Hé! donc, Mlle de Ribbe nest pas encore morte ! » Et elle me répondait avec un ton qui faisait sentir sa peine : « Hélas ! mon Révérend Père, /appréhende fort que Dieu ne me juge pas encore digne de lui et que j’en réchappe. »

« Elle en réchappa en effet, comme j’ai dit... »

Est-ce surtout aux soins des médecins qu’elle dut sa guérison momentanée? Il est permis sur ce point d’avoir des doutes; car

les cas de peste bien caractérisés étaient presque toujours sans remède. Chicoyneau témoigne de l’intérêt tout particulier dont était l’objet Marie-Marguerite, dans la relation imprimée qu’il fit de sa maladie, en publiant ses observations continuées pendant plusieurs mois à Marseille et à AixL Ce fut le 6 février 1721 qu’il fut appelé auprès d’elle, et de suite il espéra la sauver. Le spectacle dont il fut témoin le pénétra lui aussi d’une émotion profonde :

« Elle ne montrait aucune appréhension, marquant au contraire un désir ardent de subir le même sort que l’une de ses sœurs, morte de la peste dix jours après qu’elles étaient entrées toutes deux dans l’hôpital de la Charité pour se dévouer au service des pestiférés.

1. Observations et réflexions propres à confirmer ce qui est avancé par messieurs Chicoyneau, Verny et Soullier, dans la relation du io décembre 1720, touchant la nature, les événements et le traitement de la peste de Marseille; un vol. de 1 63 pages, imprimé à Aix en 1721 par ordre de M. de Vauvenargues, premier procureur du pays.

« Avant de prescrire aucun remède, je m’attachai à découvrir les causes évidentes qui avaient pu rendre notre malade susceptible des mauvaises impressions de la cause commune, et il me parut qu’on ne pouvait en reconnaître d’autres que le peu de ménagement pour la nourriture, et la contention d’esprit continuelle occasionnée par le service assidu des malades.

<c Sa bonne constitution, sa fermeté et sa tranquillité dans le danger, la médiocrité des accidents me donnant quelque espoir de guérison, j’entrepris le traitement avec confiance d’y réussir 1 . »

Nous avons de Marie-Marguerite ellemême le récit de sa maladie. Elle la juge fort bénigne, et elle s’était tellement préparée à souffrir qu’elle semble éprouver le regret de n’avoir pas mieux payé sa dette à Dieu. Les médecins et chirurgiens la visitaient sans cesse, écrit-elle le i y fé-

vrier à sa mère. L’abbé de Villeneuve lui envoyait les remèdes les plus précieux, et passait chaque jour à la Charité pour s’informer de son état. L’archevêque lui prodiguait les marques d’intérêt, et tous les matins un de ses serviteurs venait savoir comment elle avait passé la nuit, en lui portant tout ce qu’elle pouvait souhaiter pour son soulagement.

Ces détails sont destinés à calmer les alarmes maternelles. On peut donc guérir de la peste; et la preuve en est dans la sœur Thérèse qui, après avoir eu le mal et même très-violent , est plus que jamais occupée à servir les malades. « Il y a six mois., ajoute-t-elle, qu elle fait ce bon métier. ))

Elle est entrée en convalescence; le mal l’a épargnée, mais c’est pour qu’elle travaille mieux encore à son salut. « Je l’attendais avec impatience, croyant qu’il serait la consommation de mon sacrifice.

Dans cette pensée-, j’avais l’esprit et le

cœur tranquilles, et toujours un air riant, tellement qu’on dit que je rirai trois heures après ma mort. »

Telle est la joie des saints, et, lorsque nous nous épouvantons à la seule pensée des austérités qu’ils s’imposent, voilà comment ils nous instruisent. La mort les trouve riants. Les yeux fixés sur le ciel qui s’entr’ouvre, ils vont à Dieu et se confient à son infinie miséricorde, sans autre regret que de n’avoir pas assez fait pour lui.

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