MARIE-MARGUERITE CONSOMMANT SON SACRIFICE
« Dieu la réservait, continue Jean Sabathier, pour éprouver encore sa foi dans une tentation des plus fortes et des plus difficiles à vaincre.
« Après sa guérison, monsieur son père et madame sa mère, et toute sa parenté, firent tous les efforts possibles pour la retirer de nos infirmeries et lui persuader de faire sa quarantaine1. Sa mère lui repré-
i. La quarantaine était un isolement absolu auquel étaient soumises, pendant un certain nombre de jours, les personnes qui entraient dans le foyer de la contagion ou qui en sortaient, pour s’assurer qu’elles n'avaient pas le mal.
sentait qu’elle lui devait cette consolation, après la perte de ses deux sœurs; car il lui en était mort une seconde depuis peu chez sa mère. Elle la pressait de ne point la laisser dans la peine, lui remontrait qu’elle devait être contente, et que Dieu, en la conservant, semblait lui avoir marqué qu’il était aussi content de son sacrifice.
« Je me joignis à sa famille pour la gagner, et elle commençait à céder à nos instances; mais, après qu’elle eut consulté par lettre son ancien directeur, elle devint plus ferme qu’un rocher dans sa résolution, et on n’en put rien tirer, sinon qu’elle voulait poursuivre et demeurer dans sa vocation sans la quitter, que peut-être bientôt elle obtiendrait sa délivrance de ce monde, et que Dieu lui ferait la grâce de l’attirer à lui. »
Il ne nous est rien resté comme document sur cette épreuve qui devait être le couronnement du sacrifice de la grande chrétienne , de la vaillante servante des
pauvres, en le rendant plus méritoire.
Notre historien aurait-il fait confusion avec les démarches qui avaient précédé ? Nous lisons dans la lettre du 17 février que l’ancien directeur de Marie-Marguerite, loin de la dissuader de répondre aux sollicitations de sa famille, s’était d’abord joint à elle pour la presser de lui donner cette satisfaction et de s’éloigner momentanément du danger. Cédait-il lui -même alors à une pression, et, plus tard, lorsqu’il fut consulté directement par Marie-Marguerite, la confirma-t-il dans sa vocation ? Y eut-il, après la première atteinte de la peste en février, un nouvel assaut livré à cette courageuse jeune fille? Le témoignage de Jean Sabathier porte à le croire ; mais la correspondance n'en parle pas. Il est probable que toutes les lettres ne sont pas arrivées jusqu’à nous.
La seule et la dernière qui se soit conservée, après celle du 1 7 février, est datée du 6 mars, et elle est provoquée par un coup
bien cruel. Marie -Marguerite vient de perdre encore une de ses sœurs, nommée Tulle, qui est morte à Rognes. Elle console ses père et mère, elle fait appel à leur foi, elle montre la patrie céleste qui s’est ouverte à cette âme sanctifiée par la souffrance.
Nous insérons ici quelques fragments de cette belle lettre ; on en trouvera plus loin le texte en entier.
« Il vous est mort deux filles, mais c’étaient des fruits mûrs pour le ciel. Hélas! je ne le suis pas encore, quoique vous devie\ me regarder comme morte.
« Prie \ Dieu qu’il me soutienne et que sa sainte volonté s’accomplisse toujours pour moi. J’y suis fort résignée, je souhaite que vous le soyei tous.
« Hélas! ma guérison ne le prouve que trop : je ne suis pas un fruit mûr pour le ciel. Il me faut encore soupirer, ici- bas, sous le pesant fardeau de ce corps rempli de corrupt ion et porté à tout ce qui peut
flatter une nature si mauvaise d’ellemême.
« Ne soyei point en peine sur moi. Il ne me manque que l’amour de Dieu ; prie 7 le bon Maître qu’il me le donne I »
Cette lettre devait être en quelque sorte le testament de Marie-Marguerite.
Cette âme si pure, si forte, si expansive, qui souriait à la mort, savait ce que sont les combats de la vie pour la conquête du souverain bien. Elle portait en elle avec douleur ce sentiment de l’indignité et du néant de la pauvre nature humaine, qui a rempli le cœur des saints. Tandis que l’orgueil se glorifie en se plongeant dans des abîmes de dégradation , l’humilité chrétienne s’abaisse pour mieux s’élever vers les régions de la lumière éternelle. Plus le
1 . « Priez pour moi, avait écrit S. Louis de Gonzague à sa mère peu avant sa mort, afin que le Seigneur daigne noyer dans la mer Rouge de sa trèssacrée passion toutes mes iniquités, et que, libre de mes ennemis, je puisse arriver à la terre de promission, voir Dieu et en jouir. »
chrétien se rapproche de Dieu par l’amour, plus il gémit sur ce fonds toujours subsistant de misère native, sur ce mal du vice originel qui, sans la grâce d’en haut, le ferait retomber de son propre poids vers la terre.
Gémissements sacrés ! toutes les grandes âmes, tous les cœurs purs, formés par l'idéal du Calvaire et de la résurrection de l’ Homme-Dieu, les expriment depuis dixhuit siècles. David les avait exhalés, en faisant pénitence de sa faute. Ils ont inspiré la sublime poésie des Psaumes, et ils arrachaient à S. Paul ce cri de la conscience : « Malheureux homme que je suis, qui me délivrera • de ce corps de mort ? » et ailleurs ces paroles si souvent citées : « Toutes les créatures gémissent et sont dans la douleur de V enfantement ... »
En entendant Marie-Marguerite se juger et s’accüser ainsi, nous pensions à un autre modèle de l’esprit chrétien, à ce saint évêque de la Provence dont la figure appa-
raissait, il y a soixante-dix ans, aux populations des Alpes comme l’image même de Jésus-Christ évangélisant les pauvres. Son nom est devenu légendaire, et sa mémoire demeure entourée d’une véritable auréole. Tant qu’il restera en France une tradition du bien, on parlera de Mgr de Miollis, de son long et mémorable épiscopat qui fut un apostolat permanent ; on racontera d’innombrables traits de sa charité inépuisable, de sa simplicité rappelant celle des chrétiens de la primitive Église. Et cependant, au terme de sa course, alors que le sentiment populaire vénère en lui la sainteté la plus éminente, lui aussi se condamne comme un serviteur indigne. « Je suis un évêque mort, s’écrie-t-il dans la retraite où l’ont placé ses quatre-vingt-dix ans. En jetant un coup d’œil sur ma vie passée, je me dis â moi-même : « Hélas! Dieu me traite trop « favorablement. Ne serait-il pas tou- « jours juste, s’il m’atterrait sous le poids « de ses châtiments ? »
Et encore : « Je descends tous les jours vers le terme de ma caducité ; mais comment se fait-il que je ne deviens pas meilleur, plus humble de cœur, plus détaché des choses de ce monde ? D’où vient que je n ai pas été plus pénitent, plus rempli de haine pour mon propre corps ? Je suis un chrétien qui, à la fin d’une longue vie, se voit réduit à une grande pauvreté spirituelle »
Marie-Marguerite est aux premiers jours de la vie; elle s’est tout entière donnée à Dieu, consacrée aux malades de la peste, et elle exhale les mêmes plaintes contre elle-même.
Dieu ne la laissera pas attendre longtemps. Chicoyneau nous dit quel fut son chagrin, en la retrouvant, le 9 mars, frappée à mort par une attaque de peste des plus foudroyantes. Lui aussi avait fait de vains
1 . L.-J. Bondil, La Vie et les vertus de Monseigneur de Miollis, évêque de Digne, 18+3 ; Ch. de Ribbe, Monseigneur de Miollis, 1862.
efforts, pour qu’elle quittât momentanément l’hôpital :
«Je l’avais exhortée à renoncer pour quelque temps au service des pestiférés, lui représentant que la vue continuelle de tant de pauvres malheureux la disposerait à retomber dans une nouvelle attaque...
Mais le désir ardent de mériter l’éternité bienheureuse, par le sacrifice volontaire d’une vie passagère, ne lui permit pas de suivre mon conseil. Peu s’en fallut qu’elle ne marquât quelque chagrin d’être revenue de son premier mal, et il était aisé de connaître, par la manière dont elle me remerciait de tous les soins que j’avais prispour la guérir, que l’éducation et la politesse avaient beaucoup plus de part aux témoignages de sa reconnaissance que les mouvements du coeur et la sensibilité pour la vie... Elle était rentrée dans ses pénibles fonctions avant la fin de sa convalescence, et sans attendre que ses forces fussent revenues *. »
i. Ouvrage déjà cité, p. 147.
« Elle ne survécut que quinze ou seize jours à sa guérison, raconte également Jean Sabathier. Elle retomba un jour de dimanche, et je m’aperçus, en lui donnant la sainte communion, qu’elle était incommodée.
Après mon action de grâces, je fus lui demander si elle ne se sentait pas malade, et elle m’avoua qu’elle avait un mal de tête des plus violents. Je la fis conduire à sa chambre, où je lui fis donner deux infirmières pour la soigner. Je fis avertir MM. Chicoyneau, Verny et Soullier, qui en désespérèrent d’abord.
« Le mardi suivant, sur les cinq heures du matin, cette sainte fille rendit son âme à Dieu avec des transports de joie ineffables.
« Ainsi mourut cette jeune vierge, qui nous donna tant d’exemples de vertu et de force. Ainsi elle termina glorieusement sa course, pour aller jouir d’un meilleur sort et des faveurs de Celui qu’elle avait choisi
pour son Epoux et qu’elle avait si fidèlement servi... »
Deux lettres nous font assister avec plus de détails à la mort de l’héroïne chrétienne. Elles sont d’un religieux capucin, nommé Zacharie d’Auxonne, aumônier de l’hôpital de la Charité, qui lui administra les derniers sacrements et reçut son dernier sou-
pir. L’une est adressée à l’abbé de Villeneuve, vicaire général du diocèse, l’autre au frère aîné de Marie-Marguerite.
Le cœur du prêtre et de l’apôtre vibre profondément dans cet émouvant récit. On y voit comment Marie-Marguerite se prépara à la consommation du grand sacrifice qu’elle avait tant souhaité, et comment ce sacrifice s’accomplit, le 1 1 mars, dans une sorte de transfiguration surnaturelle, au milieu des larmes de toute une maison dont elle était le modèle, et où elle avait trouvé le secret de porter la joie dans la lutte journalière avec la mort.
« Il semblait, par les transports dont elle était agitée, que son âme devait la quitter plus tôt que le Seigneur ne l’avait ordonné.
« Trop heureuse , disait-elle, de pouvoir me donner à Celui qui s est donné tout à moi! Que ne V 'ai-je aimé davantage! Pourquoi n’ai-je qu’un cœur à lui offrir, qu’une vie à lui consacrer? Qu’il est doux de mourir pour Lui! Qu’il est dur de vivre séparé de Lui ! Que mon âme ne se détache-t-elle au plus tôt pour s’unir étroitement à Lui, puisque ce n’est qu’en Lui que je puis être véritablement heureuse ! »
S. Jean de la Croix nous décrit ce que sont ces morts bienheureuses. « Le parfait amour de Dieu, dit-il, rend la mort agréa ble et y fait éprouver les plus grandes douceurs. Ceux qui aiment ainsi meurent avec de brûlantes ardeurs, et quittent ce monde avec un vol impétueux, par la véhémence du désir qu’ils ont de se réunir avec leur Bien-Aimé. Les fleuves d’amour qui sont dans leur cœur sont prêts à se déborder pour entrer dans l’océan d’amour; ils sont si vastes et si tranquilles qu’ils paraissent alors des mers calmes. L’âme est inondée
d’un torrent de délices, à l’approche du moment où elle va jouir de la pleine possession de Dieu. Sur le point d’être affranchie de la prison du corps presque entièrement brise, il lui semble qu’elle contemple déjà la gloire céleste et que tout ce qui est en elle se transforme en amour. »
Marie-Marguerite et sa sœur étaient de la famille de ces élus de Dieu, et celui qui l’assista dans ce passage du temps à l’éternité terminait ainsi sa lettre à l’abbé de Villeneuve, en faisant un retour sur luimême :
« Pme\ Dieu afin quil me fasse la meme grâce. Cette mort augmente mon désir de mourir pour mon Dieu ; mais je ne l ai pas encore mérité. Heureux seraije, si par ma pénitence je puis fléchir sa colère! »
A la fin de ce xvi® siècle si troublé et si tourmenté, qui nous a laissé, avec le spectacle de tant de dépravation, l’exemple de grandes vertus, un jeune homme appar-
tenant à l’illustre famille des Gonzague, marquis de Castiglione, princes du Saint- Empire, avait offert dans sa vie et dans sa mort le modèle que semblent s’être proposé d’imiter Thérèse-Delphine et Marie- Marguerite. L’idéal de piété de S. Louis de Gonzague était si pur qu’on se demandait si ce jeune novice, plein de la sainteté des plus éminents serviteurs de Dieu, n’était pas un ange revêtu des apparences humaines. En 1591, la peste éclate en Italie, elle fait d’effrayants ravages à Rome. Louis, à peine âgé de vingt-deux ans, demande et obtient, après bien des instances, la faveur de se consacrer aux pauvres de l’hôpital de cette dernière ville. Bientôt il est saisi du mal. « Nous nous efforcions tous, dit son historien *, de l’engager par plusieurs raisons à demander à Dieu qu’il prolongeât sa vie, soit pour acquérir plus de mérites, soit pour être utile au prochain et à
1. P. Cépari, Vie de S. Louis de Gonzague, traduite par M. Calpin; seconde partie, chap. xxxvii.
la religion. Mais à tous nos discours il répondait toujours: « Il vaut mieux mourir;)) il exprimait cela avec des sentiments si affectueux, et une telle fermeté de visage, qu’on voyait clairement qu’il ne désirait quitter cette vie que pour s’unir plus tôt inséparablement à Dieu. »
Une fièvre lente ayant succédé aux premières atteintes de la peste, Louis voulut et put écrire une lettre à sa mère. Quels adieux! Cette lettre est du 10 juin 1591.
« Votre lettre m’a trouvé encore vivant dans cette région des morts, mais prêt à partir pour aller à jamais louer Dieu dans la terre des vivants. J’avance peu à peu vers les doux et chers embrassements du Père céleste. Votre consolation sera grande, ma chère mère, pour la grâce que le Seigneur vous fait dans ma personne, me conduisant au vrai bonheur et m’assurant de nêtre plus en danger de le perdre...
« Prene; garde de faire injure à cette
infinie bonté, ce qui arriverait sûrement si vous veniez à pleurer comme mort votre fils, qui doit vivre en la présence de Dieu, et qui vous servira plus par ses prières qu'il ne le faisait ici-bas. Notre séparation ne sera pas longue, nous nous reverrons au ciel, et, unis ensemble pour ne plus nous séparer, nous jouirons de notre Rédempteur.
« Je vous écris tout cela uniquement par le désir où je suis que vous, ma trèschère mère, et toute la famille, receviez ma mort comme une grande faveur *. »
Un peu plus d’un siècle après, au milieu des corruptions de la Régence, Dieu faisait briller la même lumière en Provence. C’étaient les mêmes accents, la même manifestation de l’idéal de la famille chrétienne. C’était la même fin héroïque, et le ciel enseignait une nouvelle fois à la terre où sont et d’où viennent les vertus qui portent en elles la vie des nations.
i . Ibid., chap. xxvnr.