ACTION SOCIALE DU DÉVOUEMENT CHRÉTIEN
La touchante histoire qu’on vient de lire ne fut pas seulement l’objet de l’admiration universelle en Provence 1 : le bruit s’en étendit jusqu’à Rome.
Après la peste, le pape Innocent XIII voulut donner un témoignage de pieuse vénération pour de si saintes mémoires, en daignant adresser à la famille deux pré-
i. Lemontey la relate, mais inexactement, dans son Histoire de la peste de 1720, t. VI de ses Œuvres? et en donnant un hommage de respectueuse admiration pour l’héroïque vertu de ces deux jeunes filles.
cieuses reliques de la vraie croix. Cette croix, où Jésus-Christ était mort pour le genre humain, ne résumait-elle pas en elle l’idéal de l’esprit de sacrifice qui avait inspiré les deux martyres de la charité ?
L’effet d’édification, produit dans la localité où Thérèse- Delphine et Marie-Marguerite avaient vu le jour, fut considérable et durable.
Marie-Marguerite avait écrit à sa mère que, si Dieu lui faisait la grâce de l’écouter, tout le village serait rempli de saints. Ce mouvement de sainteté se manifesta, malgré la contagion de l’incrédulité, plus mortelle encore que celle de la peste, par son intercession et sous l’impulsion de deux curés également saints.
Un annaliste local retraçait plus tard en ces termes le beau spectacle qu’offrait alors son pays •
« Les vertus des pasteurs se dilatèrent et se répandirent sur leurs ouailles, et celles-ci, soutenues par des instructions
pratiques, voulurent marcher dans les voies de la perfection. De là tant de filles pieuses qui, renonçant au monde et à ses plaisirs, vivaient dans la retraite sans quitter leurs familles et qui pratiquaient dans leurs maisons l’austérité des cloîtres. De là aussi tant de braves gens qui, en remplissant les devoirs de leur état, vivaient très-régulièrement et satisfaisaient à leurs devoirs religieux. L’église n’était alors point déserte, les instructions étaient suivies, les sacrements étaient fréquentés... La bourgeoisie donnait le bon exemple, la jeunesse n’était point libertine, les jeunes gens des deux sexes se voyaient avec décence 1 . »
Nous avons dit ailleurs ce qu’étaient devenues trop généralement nos vieilles et libres communes de Provence, sous l’influence de l’esprit du xvme siècle. Les traditions, les intérêts moraux, les rapports
i . Histoire de la commune de Rognes, par l’abbé Martin : manuscrit précieux, fruit de longues et intéressantes recherches sur l’ancienne vie locale.
sociaux, les vertus privées, les libertés publiques, tout y était affaibli, affaissé, ruiné et à demi-détruit, lorsque éclata le grand cataclysme.
Quelques points seuls étaient restés intacts, et c’étaient ceux où l’ordre chrétien s était maintenu sous l’égide d’un clergé pénétré de ses devoirs, grâce aux exemples donnés par des classes supérieures fidèles à Dieu et dévouées au pays.
De ce nombre fut la localité où s’étaient formées et élevées les deux saintes chrétiennes, dont nous venons de raconter le sacrifice vraiment sublime. Un témoin oculaire nous en trace un tableau qui rappelle la foi et les mœurs des temps antiques. Cette commune, présentant un tel spectacle, au milieu d’une lamentable décomposition sociale, n’est-elle pas aussi un opportun enseignement? Et, quand on pense que toutes les localités animées du même esprit furent les seules qui purent et surent échapper aux fureurs sangui-
naires de 1790, comme on se sent éclairé sur la puissance inhérente aux principes du bien ! Quelles forces vives, quels éléments de salut ne possédait donc pas encore une société déjà si malade, et qui inspirait à Fénelon de si tristes prévisions pour l’avenir 1 ! Quelles fécondes réformes
1. Nous avons déjà cité Fénelon. Donnons-lui encore la parole :
« Dieu punit les peuples, écrivait-il au milieu des désastres et des calamités qui remplirent les dernières années du règne de Louis XIV. Il frappe ces grands coups qui épouvantent la terre, pour dompter l’orgueil des méchants et pour exercer la patience des bons.
« Il y a déjà huit ans que sa main est levée, et on ne la reconnaît pas. Jamais on ne vit tant de faste et tant de mollesse, jamais tant de bassesse pour l’intérêt et tant de hauteur contre la vertu. Le luxe ne vit que d’injustice, l’état violent où chacun se jette sape les fondements de toute probité et corrompt le fond des mœurs. L’humilité est foulée aux pieds, et la simplicité est tournée en dérision. L’autorité de l’Eglise n’est plus] qu’un grand nom...» Mandement de V année 1708.
Plus tard, en 1712, il disait au sujet de la maladie du duc de Bourgogne : » Si Dieu n’est plus en fureur contre la France, il reviendra. Si la fureur de Dieu n’est pas apaisée, il y a tout à craindre pour sa vie. »
Et enfin, le 28 févrief, après le coup de foudre prb-
eussent été possibles, si un implacable orgueil, un matérialisme sans pudeur et un égoïsme sans frein n’eussent fait perdre aux gouvernants et aux lettrés de l’époque jusqu’au sens moral lui-même, en desséchant dans les hauteurs sociales toutes les sources productrices du dévouement !
Sans doute, cette commune a partagé depuis le sort que la souveraineté brutale du nombre impose aujourd’hui au pays tout entier. Elle s’est laissé envahir par les doctrines de néant, elle a été soumise à la systématique application de la théorie de la table rase dont nous subissons les désolants résultats. Beaucoup des familles qui s’y maintenaient, depuis des siècles, comme autant de colonnes de religion et de patriotisme, en ont disparu, à mesure que s’étendait l’instabilité des foyers do-
duit par une telle mort, il laissait éclater sa douleur, et il écrivait au duc de Chevreuse : « Hélas! Dieu nous a ôté toute notre espérance pour l'Eglise et pour l'Etat. ..En pleurant le prince mort, qui me déchire le cœur , je suis alarmé pour les vivants. »
mestiques, bases nécessaires de leur existence et de leur bonne influence. La foi des pères ne s’est plus transmise aux enfants; des populations, respirant une atmosphère empoisonnée, y ont puisé ces ferments de désorganisation qui s’attaquent au principe même de la vie morale. Et cependant, cette localité conserve encore des traces visibles de ses anciennes vertus et des traditions des ancêtres. Dieu continue à y être honoré et servi par de belles âmes, restées saines et pures. On y garde des sentiments et une pratique du respect qui contrastent avec les passions révolutionnaires des contrées voisines.
Ce qui se passe sur un petit théâtre concourt à démontrer ce qui est vrai pour un plus grand.
Combien de révolutions se sont succédé dans notre malheureux pays, depuis quatre-vingts ans ! Elles ont mis à nu tout ce que peut l’esprit du mal, tout ce dont est ca. pable la perversité humaine. Elles nous ont
conduits à l’état d'effondrement où nous sommes, et dans lequel menace de s’engloutir la raison elle-même. Et cependant, malgré tant de sang versé et de si effroyables catastrophes, la vie renaît sans cesse des profondeurs de la mort. Les bourreaux de 1793 croyaient avoir coupé assez de têtes pour rendre à jamais impossible cette germination sacrée. Des milliers de victimes sans tache se sont livrées à leurs coups, avec Phéroïsme chrétien qui a rempli le cœur de Louis XVI, et le sacrifice de ces victimes de tout rang et de toute classe a mérité à la France, au sortir de la Terreur, le miracle de sa résurrection religieuse. Il n’est pas besoin de dire à quel péril furent exposés l’ordre social et la civilisation dans les sinistres journées de juin 1 848. Mgr Affre donne sa vie pour jeter entre les combattants des paroles de paix, qui arrêtent les horreurs de la guerre civile. « La paix soit avec vous, avait-il dit le 6 août 1840, en prenant possession de son siège...
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Nous ne venons ni gouverner ni troubler la cité, mais offrir une victime... » — « Ce texte prophétique, il l’accomplit à la lettre. Le moment où l’archevêque est blessé marque celui où le combat cesse, et l’insurrection peut être considérée comme terminée 1 . » Des désastres inouïs fondent sur nous, après vingt ans d’un bien-être qui provoque un immense débordement de matérialisme. La Commune de Paris, s’ajoutant à l’invasion prussienne, vient déchaîner les torrents de haine qui sont au fond d’une société sans croyances; et on voit se produire des actes sublimes de foi, de charité, de patriotisme; et le martyre des otages renouvelle le spectacle des grands sacrifices dont les mérites rejaillissent sur toute une nation.
Au milieu de nos ténèbres croissantes, l'Eglise subsiste comme la lumière des esprits et comme le foyer de l’éternel amour.
1. Victor Pierre, Histoire de la République de 184S, livre X, p. 419; un vol. in-8°, Paris, Plon, 1873.
Elle seule enfante les dévouements, et par là elle porte en elle le salut. « La grande majorité des hommes est souffrante, souffrante de douleurs morales autant que de maux physiques, écrivait l’illustre comte de Montalembert. Le premier pain de l’homme est la douleur, et son premier besoin est d’en être consolé. Or, lequel de nos systèmes a jamais consolé un cœur affligé, peuplé un cœur désert? Lequel de nos docteurs a jamais enseigné à essuyer une larme ? Seul, depuis l’origine des temps, le christianisme a promis de consoler l’homme des inévitables afflictions de la vie, en purifiant les penchants de son cœur , et seul il a tenu sa promesse ‘ « »
Cette promesse, l’Eglise l’a tenue, parce qu’elle est divine, et elle a donné la preuve de sa divinité dans la rénovation qu’elle a faite de la famille.
« Embrasse { toutes mes chères sœui's
1. Histoire de Stc Elisabeth, introduction, septième édition, p. i65.
pour V amour de moi, écrit le 19 janvier 1721 Marie -Marguerite. Je vous aime bien, mais différemment de ce que fanais ff'ait jusqu’ici. »
L’affection fraternelle triomphant de l’esprit d’envie, la véritable et complète union entre les frères redoublée par l'amour et le service de Dieu, et sans cesse agissant dans l’exercice de la charité, voilà une des merveilles de l’état social né du christianisme L
La famille chrétienne régie dans l’ordre et la paix par l'autorité de parents respectés, conservatrice de la foi, de l’honneur et de toutes les bonnes coutumes, source inépuisable de laquelle sortent les grands cœurs et les belles actions, voilà le chef-
1 . On va voir, dans les lettres qui suivent, avec quelle tendre et vive affection Marie-Marguerite écrit, nonseulement à ses père et mère, mais à ses frères et soeurs.
Jeanne du Laurens nous fait admirer cette union étroite de sentiments et cette assistance fraternelle dans l’histoire de sa famille. Voy. notre livre intitulé : Une Famille au xvi® siècle, 2m0 édition ; Paris , Téqui, 1868, un vol. in- 12.
d’œuvre et la force incomparable de l’ Eglise. Elle sera l’instrument nécessaire de la reconstruction des sociétés civiles et politiques, parce que c’est dans la famille, et par la famille, que les hommes, ailleurs divisés par l’égoïsme, apprennent à se dévouer les uns pour les autres et à aimer leur prochain.