‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 3 sur 20 · Ddille a traduit ainsi ces vers · texte numérisé non relu

Ddille a traduit ainsi ces vers

Quand l’air souffle la mort aux champs de la Provence,

D où vient qu’un saint prélat, de mourants entouré,

Semble respirer seul un air plus épuré ?

Introduction.

totalement éteintes, le deuil et les larmes sont introduits dans toutes les maisons. Un nombre infini de victimes est déjà immolé à la justice d’un Dieu irrité, et nous qui ne sommes pas les moins coupables nous pourrions être tranquilles!

« Sans entrer dans le secret de tant de maisons désolées par la peste et par la faim, où l’on n’entendait que des gémissements et des cris, où des cadavres que l’on n’avait pu enlever, pourrissant depuis plusieurs jours auprès de ceux qui n’étaient pas encore morts et souvent dans le même lit, étaient pour ces malheureux un spectacle plus dur que la mort elle-même, sans parler de toutes ces horreurs qui n’ont pas été publiques, de quel spectacle affreux vous et nous n’avons-nous pas été et ne sommes-nous pas encore les tristes témoins ?

« Nous avons vu (pourrons-nous nous en souvenir sans frémir, et les siècles futurs pourront-ils y ajouter foi?) nous avons vu les rues de cette vaste ville bordées des deux côtés de morts à demi pourris, si remplies de hardes et de meubles pestiférés, jetés par les fenêtres,

Introduction.

que nous ne savions où mettre les pieds; — toutes les places publiques traversées de cadavres entassés et en plus d’un endroit mangés parles chiens, sans qu’il fût possible pendant un nombre considérable de jours de leur donner la sépulture.

« Nous avons vu dans le même temps une infinité de malades, devenus un objet d’horreur et d’effroi pour les personnes mêmes à qui la nature devait inspirer les sentiments les plus tendres, abandonnés de tout ce qu’ils avaient de plus proche...

« Combien de fois, dans notre amère douleur, n avons-nous pas vu ces moribonds tendre vers nous leurs mains tremblantes, pour nous témoigner leur joie de nous revoir encore une fois avant de mourir, et nous demander ensuite avec des larmes et avec les sentiments que la foi, la pénitence et la résignation la plus parfaite peuvent inspirer, notre bénédiction et l’absolution de leurs péchés ! Combien de fois aussi n’avons-nous pas eu le regret d’en voir expirer sous nos yeux, faute de secours !

« Nous avons vu les maris traîner eux-

mêmes hors de leurs maisons et dans les rues les corps de leurs femmes, les femmes ceux de leurs maris, et les enfants ceux de leurs pères, témoignant bien plus d’horreur pour eux que de regret de les avoir perdus. Nous avons vu les corps de quelques riches du siècle enveloppés d’un seul drap, mêlés et confondus avec ceux des plus pauvres, jetés comme eux dans de vils tombereaux... »

La peste de Marseille est plus particulièrement célèbre dans nos annales provençales; mais ses ravages ne furent pas moindres dans les autres villes, et partout ce furent les mêmes scènes. A Arles, les infirmeries étant pleines, des malheureux cherchèrent un refuge dans les tombeaux romains ; — plus de boulangers ni de bouchers: il fallut demander à Tarascon et à Beaucaire les aliments de première nécessité. A Toulon, on ne trouva plus ni ouvriers pour raccommoder les voitures, ni corbeaux pour enlever les cadavres, ni tombereaux pour les transporter. Cent treize boulangers périrent, sur les cent trente-cinq qui étaient dans la ville. La peste pénétra dans les campagnes les plus reculées. Celui qui eût alors

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visité la Provence l’eût vue partout mise en état de siège contre un ennemi invisible, les villages, les bourgs, les plus petits hameaux se défendant de ses approches et s’isolant par des quarantaines, les populations dispersées, campant en plein air et vivant comme elles pouvaient, et, malgré toutes les précautions, le fléau marchant toujours semblable à un vaste incendie. Soixante-trois villes, bourgs ou villages, furent décimés, et de petites communes furent presque totalement dépeuplées.

Du mois de juillet 1720 à juin 1721, on compta à Marseille, sur une population d’environ cent mille âmes, quarante mille morts dans la ville et dix mille dans le terroir. L’hôtel de ville seul perdit cinq cents membres de son personnel : tous les capitaines sauf un seul, tous les lieutenants excepté deux, tous les gardes de police et les sergents du guet... Certaines professions furent particulièrement frappées; ainsi cent dix cordonniers périrent sur deux cents, et trois cent cinquante savetiers sur quatre cents. A Arles, il mourut dix mille personnes, huit mille cinq cents dans l’enceinte des murs et mille cinq cents dans la campagne.

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Parmi les victimes, il y avait soixante-douze prêtres ou religieux, trente-cinq médecins quatre consuls, trente-cinq conseillers de ville, soixante-quinze commissaires ou aides. A Toulon, le chiffre des morts fut de quatorze mille, et à Aix de huit mille.

Lorsque, après la cessation du fléau, il fut possible de dresser un état général des morts, il fut constaté qu’il y avait en moins dans la Provence cent mille habitants. On ne saurait évaluer, dit Lemontey, le dommage que cette contagion causa au royaume. Il fut énorme et aggrava beaucoup les embarrasdela Régence; car le soupçon et l’épouvante attachés au pavillon français lui avaient rendu les mers ennemies et fait fermer tous les ports, dans le temps même où le crédit public et les fortunes privées s’étaient confiés à une Compagnie des Indes et à des spéculations maritimes.

Nous avons parlé des émotions que de telles calamités jetèrent dans la France entière. « Le gouvernement, ajoute Lemontey, avait dès le principe institué à Paris un bureau particulier, pour hâter la correspondance et les secours. Il envoya des médecins et chargea le

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Rhône d’une grande quantité de blé... Malgré la crise violente où la chute du papier-monnaie avait mis le Régent, il fit aussi porter à Marseille vingt-deux mille marcs d’argent, et Law, tout abattu qu’il était, y joignit personnellement cent mille livres. Une société bienfaisante, où figuraient les Bernard et les Paris, fournit trois cent mille livres par mois, pour tout le temps que durerait la contagion et sans intérêts pendant trois années. A la voix des évêques, les aumônes arrivèrent dans tous les diocèses b »

Le Souverain Pontife, voulant donner à la France un témoignage de son cœur de pontife et de père, ordonna dans toutes les églises de Rome des prières publiques et des processions solennelles, auxquelles il assistait lui-même à

1 • "L ^ b P- 3ç>4 et 395. — tt A Marseille, de généreux citoyens, Constans et Rémuzat, employèrent leur fortune à l’achat de vingt mille charges de blé. Martin, Grimaud et Béolan prirent volontairement pour les boucheries les soins les plus louables. Taxil, agent de la Compagnie des Indes, remit aux échevins 1,600 marcs d’argent et 20,049 marcs de piastres pour les convertir en nouvelles espèces. » Augustin Fabre, Histoire de Marseille, t. II, p. 35 r.

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pied. 11 acheta et fit expédier à Marseille trois

mille cinq cents charges de blé; il ouvrait en

même tempsle trésor spirituel des indulgences,

pour ceux « qui donneraient à boire et à

manger aux pestiférés ou qui leur rendraient

quelque autre service. »

« L’Eglise est une mère, » a dit un éloquent orateur chrétien, répondant aux passions de négation et de haine, par lesquelles la propagande révolutionnaire travaille à arracher du cœur du peuple la foi en Dieu et les espérances de la vie future. A Marseille etdansles diverses villes de Provence, comme à Milan du temps de S. Charles Borromée, elle justifia bien ce nom par des prodiges de charité devant lesquels disparaissent toutes les gloires et toutes les grandeurs humaines. L’argent et les secours matériels étaient très-nécessaires, mais les dévouements l’étaient encore davantage, et le sens du divin pouvait seul les inspirer. Les faits vont nous montrer comment l’appel venu de Rome fut entendu.

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