‹ Deux chrétiennes pendant la peste de 1720 d'apres des documents originauxChapitre 5 sur 20 · Aug. La forêt, loc. cit., p · texte numérisé non relu

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duisent une autre impression non moins vive. Il semble que le terrible fléau soit considéré et traité comme un mystère. Sans doute, le peuple s’est souvent livré en pareilles circonstances à des superstitions grossières, et le matérialisme moderne en a triomphé pour s’attaquer à la réalité et à la notion même de l’ordre surnaturel. Mais la foi chrétienne repousse la superstition autant que le fait la science, et elle seule peut expliquer la tradition universelle du genre humain sur le mystère de ces terribles fléaux par lesquels Dieu, à certains jours, révèle pour leur salut aux nations coupables les effets du mal moral qui empoisonne chez elles les sources de la vie.

« Il y a dans le génie et la production des épidémies, écrivait-on naguère, quelque chose d’invisible, de mystérieux, nescio quid divinum , qui, humiliant notre orgueil, nous oblige bon gré mal gré à reconnaître une force supérieure à toutes les autres, agissant à ses heures, en dépit de tous les calculs humains et de toutes les prévisions. »

Ce quelque chose de divin qui éclate dan s les grands malheurs publics, comme la manifes-

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tation d’une loi supérieure d’expiation, nos pères le sentaient profondément avec la sincérité de leur conscience, et ils s’exprimaient sur ce sujet en des termes vifs et saisissants qui traduisent à nos yeux l'énergie de leur foi.

Le Parlement d’Aix, s’adressant au Roi, le 16 septembre 1587, à l’occasion de la peste qui décimait alors la capitale de la Provence, commençait ainsi sa lettre : « Sire , depuis le mois d'avril. Dieu par sa volonlé a visité votre ville d’Aix . » Au xviic siècle, le fléau fait encore une fois d’effrayants ravages, et un des premiers magistrats élus de la province, parlant à une assemblée générale des habitants d’Aix réunis sur une place publique de la cité, leur tient un admirable langage. Son discours, que nous avons publié ailleurs, est un chef-d’œuvre de forte et virile éloquence, inspiré par le sentiment religieux. Il conclut à ce que tous s’unissent pour désarmer la colère d’en haut, en faisant un vœu solennel. Mais quels beaux développements donnés à cette pensée chrétienne! Il appelle les fléaux a les soldats avec lesquels Dieu combat les

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cœurs endurcis , les canons arec lesquels il foudroie /’ humaine audace . » Il dit des prières des peuples et de l’exercice de la charité :

« Voilà de bien puissantes armes que nous avons pour combattre contre Dieu. » Il montre Dieu demeurant aux aguets, « pour empoigner promptement l’occasion de notre repentir »

Au xviti0 siècle, un vénérable jurisconsulte, gardant le vieil esprit de foi et nourri de la lecture des livres saints, appelle la peste « une guerre divine -. »

Il faut nous-même nous pénétrer de cet es-

1 Discours prononcé en janvier i63o, dans un conseil général des habitants d’Aix, par M. Martelly, procureur du pays de Provence, « tenant le bâton du Roy à la main. » — Voy. notre travail intitulé : L'Ancien Barreau du Parlement de Provence, i vol. in-8°> 1862, p. 169 et suiv.

2 « Je suis bien d’avis que la misère et la mauvaise nourriture ont beaucoup contribué au fléau, et que le proverbe : après la famine la peste , est bien véritable. Il l’est aussi que c’est une guerre divine où Dieu appesantit sa main sur nous, puisqu’on a vu à Aix plusieurs personnes, ayant toujours le vinaigre aux narines et usant de toute autre précaution, avoir péri par le mal, et d’autres, sans user d’aucune, ne l’avoir pas pris. Nisi Dominus custodicrit civitatem .

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prit pour comprendre les laits que nous allons raconter; en dehors du divin, comment expliquer des actes d un héroïsme si fort au-dessus des propensions de la nature humaine ?

L’Eglise est une mère, disions-nous, et elle le prouve bien par 1 ardeur de sacrifice qu’en face de la douleur et de la mort elle communique à ses enfants. « Quand abonde V iniquité, la grâce surabonde; » il y a là une loi providentielle. Ce sont les grandes épreuves qui suscitent les grands dévouements. Que deviennent dans de telles catastrophes les beautés de la terre, la joie de vivre? Tous les êtres semblent ne plus faire entendre qu’un gémissement immense, inconsolable. Alors Dieu paraît, et les hommes assistent à la démons-

iiistra vigilat qui custodit cam. » Lettre de Decormis à Saurin. Aix, 29 janvier 1721, ibid., p. 96.

Les incroyants de nos jours sont au-dessous des païens qni avaient gardé la foi en l’intervention divine dans les fléaux publics. Les peuples de l’antiquité avaient établi, pour les époques de calamités, des fêtes religieuses qui devaient mettre fin aux inimitiés et aux procès, et où les citoyens riches et pauvres s’embras saient sur les places publiques. En 160, sous Marc- Aurcle, cette fête des réconciliations fut célébrée ù Rome à l’occasion d’une peste.

tration pratique de la vraie liberté, de cette liberté fondée sur l’abnégation et sur le don de soi, qui crée les martyrs de la foi, de la charité et aussi du patriotisme, et de laquelle sortent ces flots de vertus qui sont les forces cachées de la renaissance des nations.

Nos pères avaient les larmes aux yeux, en rappelant les prodiges de cette foi et de cette charité, se résumant en quelque sorte dans la personnede Mgr de Belzunce. On publiait naguère quelques fragments d’un journal manuscrit et inédit, tenu régulièrement, de 1712 à 1728, par son intendant Goujon; il n'est pas d’oraison funèbre qui vaille ces simples notes sur chacune des journées du saint évéque pendant la peste ‘.Le bronze a perpétué un

1. « 7 septembre. Le mal augmente tous les jours. Monseigneur continue scs charités dans toutes les rues où il passe.

« Gilibert le tapissier, sa femme et sa fille, réfugies che $ le sacristain, meurent tous les trois.

« 1 1 septembre. M. Duplessis, maître d’hôtel de Monseigneur, malade le matin, meurt le soir.

« 17 septembre, Joseph, un des porteurs de Monseigneur, est mort.

« Monseigneur sort toujours à pied et distribue ses charités.

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souvenir mémorable entre tous, celui de la consécration de la ville de Marseille au Sacré Cœur. « Le ier novembre, fête de tous les Saints, dit une relation du temps, monseigneui 1 évêque sort de son palais en procession , et, voulant paraître comme le bouc émissaire chargé des péchés de tout le peuple, il marche la corde au col, la croix entre les bras et les pieds nus, va ainsi jusqu’au bout du cours, du côté de la porte d’Aix, où il célèbre la messe en public à un autel qu’il a fait dresser,- et, après une belle exhortation qu'il fait au public pour le porter à la pénitence, afin de fléchir la colère de Dieu, il fait un acte de consécration de la ville au Sacré Cœur de Jésus... Les larmes qu on voit couler de ses yeux pendant cette

« irr octobre. Le Turc de la cuisine est mort.

" 4 octobre. Jean Rolland et Jean Mornas, ses pourvoyeurs, sont tous deux morts ,

« Monseigneur faisant toujours ses charités.

“ J9 octobre. Al. Vigne, le chirurgien de Monseigneur, qui logeait à l’évêché, est mort le soir.

« Monseigneur est allé à pied à la Capelette.

" 2 7 octobre. Monseigneur est allé à pied aux Chartreux, suivi de ses gens et toujours faisant ses chantés. » Journal manuscrit de Goujon, intendant de Mgr de Belzunce, cité par M. Aug. Laforêt.

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sainte cérémonie, jointes à l’onction de ses paroles, excitent la componction dans les cœurs les moins sensibles, et chacun pénétré d’une vive douleur réclame la miséricorde du Seigneur. S. Charles Borromée fit la même chose à Milan, à pareil jour h » L’Église était la première au combat, et une société, déjà jetée sur la pente de tous les désordres, gardait encore assez de sève chrétienne pour ressusciter dans la foi des anciens jours. Sans doute, il y eut des défaillances; mais combien de grands cœurs ! quelles âmes et quels caractères ! Quels hommes que ces prêtres réguliers et séculiers, ces magistrats publics, ces médecins, ces humbles infirmiers qui montèrent, pour ainsi dire, à l’assaut du mal, pour en triompher à force de courage et de dévouement ! Marseille n’oubliera jamais les noms du chevalier Roze, de Langeron, chef d’escadre

i. Journal véritable de ce qui s'est passé en la ville de Marseille, depuis qu'elle est affligée de la contagion, en l’année 1720; Marseille, J. B. Boy.

Après la peste, le Régent offrit à Mgr de Belzunce l’évêché de Laon, auquel était attachée la dignité de premier pair ecclésiastique ; mais le sa;nt évêque refusa.

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des galères, des échevins Estelle, Moustier, Dieudé et Audiraar. Aix lut redevable du salut d’une bonne partie de sa population au zèle extraordinaire de M. de Clapiers, marquis de Vauvenargues, premier procureur du pays, père du célèbre moraliste. M. de Piquet de Méjanes s’illustra de même à Arles

Mais d’autres personnages doivent nous occuper, et ceux-ci sont l’image de la faiblesse même, devenant sous l’action de l’amour divin une force d’une puissance incomparable.

Celui qui écrit ces lignes a recherché et retracé dans de consciencieuses études les conditions de l’ordre moral des familles et des localités, au sein de l’ancienne France Il considère comme un des honneurs et des bonheurs de sa vie d’avoir pu montrer dans leur longue et inépuisable fécondité les principes, les croyances, les mœurs, qui furent pendant des siècles le palladium de la paix sociale, et qui, au milieu même de la dissolu-

1. Ch. de Ridbe. Les Familles et la Société en France avant la révolution , d’après des documents originaux ; 2 vol. in-12, Paris, Albanel, 1S74. addition revue et augmentée.

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tion du xviii6 siècle, conservèrent au fond de nos provinces, dans une multitude de foyers chrétiens, l’amour de Dieu, la pratique des bonnes coutumes et le dévouement à la patrie. Les Livres de raison lui ont fourni sous ce rapport de nombreux éléments d’information et d’instruction, une lumière vraiment nouvelle.

On ne s’étonnera pas qu’il consacre aujourd’hui quelques pages à des souvenirs particulièrement chers à son cœur. Souvenirs bénis et presque sacrés! Ce n’est plus simplement le tableau de vertus, telles que les comportent les circonstances ordinaires de la vie; c’est un récit digne des annales de la sainteté.

Deux jeunes filles quittent parents, famille, amis, pays natal, pendant la peste, pour venir à Aix au plus fort de la contagion. Elles demandent comme une faveur d’être admises dans les hôpitaux; elles volent comme de célestes messagères vers le théâtre de la douleur, elles s’y enferment, soignent les pauvres pestiférés, consolent les mourants, ensevelissent les morts, et elles n’ont qu’un désir, qu’une passion, celle de s’immoler elles-mêmes

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sur ce redoutable champ de bataille où la justice de Dieu ne frappe des coups si redoublés que dans un but de miséricorde, et pour ouvrir à tant d’âmes les portes du ciel. Leur vœu est exaucé; après des merveilles de foi et de charité, elles succombent, laissant les témoins de leur sacrifice saisis d’une admiration sans borne.

Ces deux jeunes filles font cela simplement, comme les saints dont elles suivent le modèle. Leur mémoire ne périra pas. Le Livre de famille où elles avaient une grande place ne s’est plus retrouvé, au lendemain de la révolution qui a détruit tant de précieux documents; mais elles ont écrit à leurs parents des lettres qui se sont conservées; des ministres de Dieu, associés à leur mission auprès des victimes de la peste, ont voulu transmettre à la postérité les beaux spectacles qu’elles leur ont offerts. Le foyer domestique a gardé ces documents. Ceux-ci en sortent aujourd’hui, non pour satisfaire une vaine gloire humaine, mais pour donner un témoignage de pieuse vénération à de saintes mémoires et aussi dans un but d’édification religieuse.

Il ne sera pas sans intérêt non plus de faire connaître les fortes âmes que la famille, solidement établie sur l’ordre chrétien et sur la stabilité du foyer, continuait à former dans le régime rural, jusque sous le gouvernement corrupteur du Régent.

Il y a une vingtaine d’années, le si regretté M. Augustin Cochin, plaçant au préambule de la quatrième édition du Manuel des salles d’asile une notice sur la vie de son père, exprimait avec émotion les sentiments qui lui inspiraient cet hommage de respect filial. « Le livre en tête duquel j’aime à placer ces lignes, disait-il, sert plus qu’elles à la gloire de leur auteur. »

Nous sommes plein des mêmes sentiments, en essayant d’arracher à l’oubli la touchante histoire de Thérèse-Delphine et de Marie- Marguerite de Ribbe; et nous serions le bien insuffisant biographe de ces deux grandes chrétiennes, si leurs lettres, publiées par nous à la suite de cette notice, ne devaient mieux les faire revivre que ne sauraient les peindre nos récits trop imparfaits.

PENDANT LA PESTE DE 1720 d’après des documents originaux.

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