Sur cinquante-cinq qui s’étaient dévoués aux pestiférés
pères de la Merci, sans en excepter un seul, avaient été frappés, et il avait fallu enlever le saint ciboire de leur église abandonnée. Marseille allait manquer de prêtres pour le secours des vivants et des mourants.
Mais un souffle de charité parcourait toutes les localités non encore atteintes par le fléau, il s’était étendu aux provinces voisines, et il devait aller plus loin, puisqu’il arriva de tous les points de la France des volontaires de la charité.
C’étaient des jésuites, des capucins, des religieux de divers Ordres, dont plusieurs, à force d’instances auprès de leurs supérieurs, avaient obtenu l’autorisation de venir sur le théâtre de la peste s’exposer à une mort presque certaine h Du nombre de ces
i. « Les Observantins, les Augustins réformes, les Servîtes, les Grands-Carmes, les Antonins, les Trinitaires, les Carmes déchaussés, les Jésuites, tous ces religieux contre lesquels on se plaît tant à déclamer, furent dans ce temps de calamité, avec MM. les curés et les prêtres des paroisses, les seuls hommes dont le zèle fut véritablement utile...
prêtres, fut un bénédictin du Languedoc nommé Jean Sabathier.
Jean Sabathier était destiné à être le compagnon de travail et rhistorien des deux demoiselles de Ribbe, et il doit à ce titre avoir lapremière place dans notrerécit.
« Je demeurais à Aniane, qui n’est distant de Montpellier que de quatre lieues, ditil. Le io août 1720, nous y reçûmes une lettre dont le contenu nous pénétra, mes confrères et moi, d’une douleur que je ne puis exprimer. Quoique le mal n’eût pas encore déployé toute sa violence ni exercé toutes ses fureurs, on le représentait comme un feu qui y dévorait tous ceux sur qui il tombait, ne laissant personne dans les maisons où il frappait, alarmant ceux qu’il n’enlevait pas à un point tel que l’humanité cédait au désir de s’en mettre à couvert, que le frère fuyait le frère, la mère
Ils avaient à peine de quoi vivre, et se privaient du nécessaire... » Papon, Histoire de Provence , t. IV, p. 660.
laissait l’enfant, le iils méconnaissait le père, et que l’on voyait des gens périr faute des plus petits secours.
« Les malheurs de cette ville désolée y étaient décrits avec des couleurs si vives que nous en fûmes tous saisis , et je ne pus m’empêcher de m’écrier : — « Verronsnous donc ainsi nos frères périr sans assistance? Allons et mourons avec eux. Je vais écrire au R. P . général pour en demander la permission, et , s’il me l’accorde, quand je ne ferais que porter quelque goutte d’eau à un pauvre malade, j’exercerai toujours la charité et fléchirai peut-être la miséricorde de Dieu L»
Les bénédictins de Saint-Maur avaient
i. Lettre d’un religieux bénédictin à Son Altesse Royale madame l’abbesse de Chelles, sur ce qui s'est passé de plus édifiant à Aix pendant la contagion, i vol. i il- 1 8 de gt p.; Paris, chez J. B. Samson, 172a.
L’abbesse de Chelles e'tait Madame d’Orléans, fille du Rcgent. Jean Sabathier dit obéir à ses ordres, en publiant sa relation, « pour contribuer à avancer le règne de Dieu et accomplir sa sainte volonté, qui est la sanctification des âmes. »
alors à leur tète un homme éminent, l’illustre Denis de Sainte-Marthe. La congrégation, consacrée aux savants travaux qui l’ont immortalisée, les plus vastes qui aient été exécutés dans le monde, y suffisait à peine avec le personnel de ses membres. Le christianisme a produit tous les genres de dévouement, et parmi eux ceux qu’exige la science ne sont pas les moins méritoires. Denis de Sainte-Marthe résista d’abord aux demandes de plusieurs religieux de son Ordre, brûlant d’une sainte ardeur d’aller soigner les pestiférés de Marseille. Enfin, il accéda aux vœux de Jean Sabathier et d’un de ses confrères d’une autre maison.
« Nous attendîmes la réponse du T. R.
Père, et je désespérais presque d’obtenir ma permission, lorsque je reçus la réponse si désirée dans notre monastère de Saint- Ibery, où j’étais allé voir nos pères et les soulager pendant leurs vendanges. Ma joie fut d autant plus grande que j’y comptais moins... Mon compagnon D. Jean de la
Gorrée arriva la veille de la fête de tous les Saints que nous passâmes à Aniane, et, dès le lendemain, nous pensâmes à nous pourvoir de tout ce que nous croyions plus nécessaire pour notre dessein.... Tout était disposé, rien ne nous arrêtait ; je n’étais plus occupé que des moyens de me soustraire aux larmes de ma mère, sans lui donner sujet de plainte, et de lui rendre en même temps les devoirs d’un véritable enfant, à la veille d’un voyage dont je regardais l’éternité comme le terme, sans m’exposer au combat intérieur de la tendresse naturelle avec la religion. »
Les missionnaires qui partent pour évangéliser les sauvages connaissent ces crucifiements du cœur, brisant les doux liens de la famille et se déchirant jusque dans les fibres les plus sensibles. Ils vont au martyre du sang : ici c’étaient les horreurs de la peste à affronter chez les autres, avant de les subir soi-même. Jean Sabathier se mit en route pour Marseille . On se
trouvait alors au lendemain de l’acte du icr novembre, dans lequel Mgr de Belzunce, comme le bon pasteur à la tête de son troupeau, s’était offert à Dieu en victime de propitiation. La céleste miséricorde venait de répondre cà cette croisade de prières; la peste était en décroissance à Marseille. On commençait à y respirer, et on y parlait même de délivrance. Les hôpitaux pouvaient recevoir tous les malades qui se présentaient , beaucoup de ceux-ci guérissaient. Par contraire, le foyer de la contagion s était déplacé, et c’était à Aix que le mal avait pris le plus d’intensité. Il y avait débuté au mois d’août par quelques cas isolés ; puis il avait semblé sommeiller. Tout septembre se passa dans des transes mortelles. En octobre eut lieu l’explosion, elle fut terrible. Au rapport des médecins et chirurgiens, le venin pestilentiel y était même plus dangereux qu’ailleurs. Les villages voisins n’avaient pas tardé eux aussi à être infectés.
Marseille n’avait plus besoin de secours, mais Aix souffrait cruellement. Jean Sabathier, changeant ses projets, se résolut à y aller.
« Nous allâmes dîner à Lambesc, petite ville qui n’en est éloignée que de trois lieues et où se tiennent les Etats de Provence; et, à quelque distance de cet endroit, nous aperçûmes un village fermé, nommé Saint- Cannat, où était la contagion. Nous n’y pûmes jeter les yeux sans être émus de compassion; mais nous nous contentâmes d’élever notre cœur vers Dieu et de lui adresser nos vœux pour les pauvres malades qui y étaient enfermés. Le désir d’arriver au terme de notre voyage nous pressait.
« Mais quels furent les mouvements dont nous nous sentîmes agités, quand nous vîmes les murs d’Aix ! On peut mieux les concevoir que les exprimer. « Voilà donc enfin , nous dîmes-nous, le lieu de notre demeure, voilà le lieu où Dieu paraît si sensiblement exercer sa justice et
où nous venons chercher sa miséricorde.
Nous pourrons bien en partir pour l’éternité, etc est ce que nous venons y chercher. Fasse le Ciel que ce soit pour jouir de Celui dont nous croyons suivre la voix, et pour nous réunir à Celui dans lequel seul nous mettons notre espérance ! »
« Ces paroles mutuelles nous attendrirent, et, tout émus, nous descendîmes de cheval pour nous mettre à genoux et offrir au Seigneur le sacrifice volontaire que nous lui faisions de notre vie. Après une courte prière, nous entrâmes dans la ville, et nous allâmes descendre au palais archiépiscopal, comme monseigneur l'archevêque nous l’avait permis... » L’archevêque d’Aix était alors le doux et pieux Mgr de Vintimille du Luc, d’une des plus grandes maisons de Provence, qui devait être en 1729 le successeur du cardinal de Noailles à Paris et y finir ses jours à quatre-vingt-onze ans, après n’avoir pu désarmer les passions du jansénisme. La sain-
teté de sa vie était l’objet de la vénération publique, et sa conduite pendant la peste ne fut pas au-dessous de celle de Mgr de Belzunce à Marseille. Jean Sabathier, accueilli par lui comme un frère et admis à son intimité, nous montre son palais « tout plein d’une foi comparable à celle des premiers siècles » ; les pretres ses auxiliaires déployant un zèle infatigable, et « allant au danger comme à une couronne certaine. » Il ne peut assez louer surtout l’abbé de Ville neuve, grand vicaire et supérieur du séminaire, qui, ne se bornant pas à porter le poids de l’administration du diocèse, se prodiguait avec un courage sans pareil, visitait les maisons particulières, se multipliait aux infirmeries, consolait les uns, soutenait les autres, ajoutait toujours l’aumône aux instructions spirituelles, et n’avait qu un regret, celui de ne pouvoir s’enfermer dans les hôpitaux au service exclusif des malades.
Le feu sacré de la charité d’un S. Vin-
cent de Paul n’avait pas pour rien passé sur la France. « Tant et de si grands exemples nous soutenaient dans notre résolution, continue notre historien; mais un nouveau sujet d’édification acheva de nous faire admirer ce que peut l’esprit de foi chez ceux qui en sont remplis. »