A ig kil. d’Aix
2. Il y eut dans cette commune une manifestation de foi qui rappelle celles des siècles chrétiens. Les habitants délibérèrent de se mettre sous la protection spéciale de S. Denis, patron de la paroisse, et de construire une chapelle en son honneur. L’administration municipale se plaça à leur tête. « Tous les chariots du pays, dit un historien de la localité, concoururent au transport des matériaux, tous les bras furent en action. Les pretres donnaient l’exemple, le seigneur du lieu aussi; tous les bourgeois accouraient au chantier. . »
On sait combien était générale la coutume des vœux publics faits en pareilles circonstances. Celui des échevins de Marseille est mémorable. Le 28 mai 1722, lorsqu’on craignait le retour de la peste, ils s’engagèrent pour eux et leurs successeurs, à perpétuité, « d aller toutes les années au jour de la fête du Sacré Cœur de Jésus, entendre la sainte messe dans l’église
adressé en partant un adieu solennel à leur famille, avec la pensée qu’elles ne la reverront plus. Leur famille! pouvonsnous ne pas la nommer, lorsqu’elle entre pour une si large part dans leur sacrifice ? Elle était du nombre de celles que nous avons décrites ailleurs et qui, joignant à l’exercice des vertus chrétiennes l’esprit de dévouement aux intérêts locaux, demeurèrent jusqu’à la révolution les gardiennes des principes du bien dans les campagnes. Une vie simple, des moeurs pures, une grande union présidant aux joies et aux douleurs du foyer domestique et aussi à la conservation de ce foyer; des père et mère dévoués à leurs enfants, des fils et des filles ne formant qu’un cœur et qu’une âme :
du premier monastère de la Visitation, d’y communier et d offrir, en réparation des crimes commis dans cette ville, un cierge ou flambeau, orné de l’écusson de la ville, d assister le soir du même jour à une procession générale d’actions de grâces, qu’ils prieraient et requerraient monseigneur l’évêque de vouloir établir à perpétuité. »
tels sont les traits sous lesquels l’offriront à à nous les lettres de celles qui allaient y faire un vide si profond et la jeter dans les larmes.
Famille patriarcale! famille nombreuse!
Quatorze enfants étaient nés à Jean- Augustin de Ribbe et Thérèse Bovis, de 1 684 à 1705. Plusieurs de ces quatorze enfants étaient morts en bas âge. Il en restait neuf en 1720, deux fils et sept filles.
Il n’était pas rare autrefois qu’on groupât sur une même toile les portraits de tous les membres d’une famille. Le tableau où auraient été réunis les neuf enfants de Jean-Augustin de Ribbe, eût été de grande dimension. On y eût vu figurer sur le premier plan, « Monsieur l’aîné, » avocat, marié dans la maison, déjà père de famille, et héritier associé du père, dont il était destiné à achever l’œuvre, en complétant la dot de ses sœurs et en conservant avec la maison paternelle le domaine patrimonial. Puis serait venu « Monsieur l’abbé, » le
second des fils, entré dans l’état ecclésiastique. Une des filles aurait eu un rang à part, avec son voile et son costume de religieuse de la Miséricorde, partageant à Aix sa vie entre la prière et le soin des pauvres, Les six autres auraient été échelonnées près d’elle en rang de taille, avec les grâces de la jeunesse, et, si le peintre avait pu deviner ce qui se passait dans l’âme de deux d’entre elles, il les aurait entourées d’une auréole, il aurait montré leur cœur enflammé de l’amour de Dieu et brûlant du désir du martyre.
Marie-Marguerite, la plus âgée des deux, a vingt- deux ans 1 : c’est la vaillance même; on en jugera par ses lettres. Thérèse- Delphine, la douzième dans l’ordre de la naissance, est à peine âgée de dix-neuf ans. Son caractère n’est pas moins doué d’intrépidité.
Lorsque arrive à Rognes la nouvelle que
i. Elle était née à Rognes le 7 juillet 1698, et sa sœur Thérèse-Delphine, le 14 octobre 1701.
la peste est à Aix, la terreur est à son comble, les remparts du village se ferment, les abords des routes se couvrent de barrières, et des gardes bourgeoises veillent jour et nuit pour défendre l’accès du pays aux étrangers.
Marie-Marguerite entend cependant au fond d’elle-même une voix qui lui dit de franchir tous les obstacles et d’aller à Aix. « 'Dieu m’avait destinée à servir les pestiférés, écrira-t-elle à ses parents, quand la résolution aura été prise ; il m’a fait connaître sa volonté d’une manière évidente ; il m’est arrivé des choses extraordinaires. » Ces choses extraordinaires seraient demeurées son secret, si elle n’avait été mise dans l’obligation de les écrire. Le 8 décembre, jour de l’Immaculée-Conception, au moment où, agenouillée dans l’église paroissiale de Rognes, elle venait de prononcer le vœu de se consacrer aux pauvres pestiférés, elle a été l’objet d’une de ces faveurs célestes que la Providence
réserve, en des circonstances mémorables, à des âmes saintes et privilégiées.
Voici la lettre qu’elle adresse, le lendemain de ce jour, à l’abbé d’Alphéran *, curé de la paroisse et son confesseur.
« C’est avec peine que je vous écris ceci, mon très-cher Père ; mais vous me l’avez ordonné, cela suffit pour que je le fasse, étant une de vos filles les plus soumises. Il faut avoir en vous une confiance aussi grande que je l’ai, pour vous déclarer une chose dont je doute encore, quoique je l’aie vue de mes propres peux. Je vous dirai donc les choses naturellement comme elles sont arrivées.
« Ayant prononcé mes vœux, un peu en tremblant de penser que c’était à tin Dieu d’une majesté infinie, à un Époux jaloux
i . Jean-Melchior d'Alphéran, frère de Paul d’Alphéran qui, nommé évêque de Malte sous le grand-maître Antoine-Manuel de Villhéna, dont il était le secrétaire et l’ami, gouverna pendant trente ans ce diocèse, de 1727 à 1757.
des moindres infidélités, je me sentis un moment après une grande joie secrète , et levant les jeux vers le ciel pour en remercier l’Auteur de toutes choses, je les fixai ensuite sur l’autel. Pendant trois fois, le calice me parut tout coulant de sang. Je crus la première et la seconde fois que c était quelque objet rouge; mais, à la troisième, j’entendis une voix, elle me disait que c’était le sang de Jésus-Christ qui coulait de ses plaies sacrées pour me laver de mes iniquités.
« Je ne puis asse; admirer les grâces que Dieu me fait, à moi si misérable. Je me recommande à vos saints sacrifices et suis »
Marie-Marguerite ne révèle rien de cet événement à sa famille; elle ne le confie que par esprit d’obéissance à son directeur, et elle ne pense qu’à s’humilier dans le sentiment de son indignité. Un coin du voile qui couvre le monde surnaturel vient de s’ouvrir devant elle. Elle voit ce dont
l’antiquité païenne avait gardé la tradition mêlée à des superstitions grossières, sans en comprendre le sens et le but *, ce qui est devenu la force cachée et la grandeur souveraine des sociétés chrétiennes, et a
1. Combien de vestiges de ce dogme fondamental ne trouve-t-on pas dans les sociétés païennes ! Il serait superflu de les énumérer ici. Iphigénie livrée comme une victime à Calchas; l’ombre d’Achille réclamant le sacrifice de Polyxène; Décius et Curtius se vouant à la mort pour sauver leur pays, en sont quelques exemples. « Il y a, disait Platon, des sacrifices très-puissants pour l’expiation des péchés, et les dieux se laissent fléchir, comme l’assurent de très-grandes villes, les poètes enfants des dieux et les prophètes envoyés de Dieu. »
« Les jugements de Dieu sont bien profonds, écrit Origène, et nombre d’âmes faibles y ont trouvé une occasion de chute. Mais enfin, comme il passe pour constant parmi les nations qu’un grand nombre d’hommes se sont livrés volontairement à la mort pour le salut commun, dans le cas, par exemple, d’épidémies pestilentielles, et que l’efficacité de ces dévouements a été reconnue sur la foi même des Ecritures par ce fidèle Clément, à qui S, Paul a rendu un si beau témoignage, il faut que celui qui serait tenté de blasphémer des mystères qui passent la portée ordinaire de l’esprit humain, se détermine à reconnaître dans les martyrs quelque chose de différemment semblable... » Exhortation au martyre .
inspiré à tant de saints l’acceptation, l’amour même de la souffrance. L’innocent assume sur lui les iniquités des méchants, le juste paye, expie pour le coupable. Mais y a-t-il vraiment un juste sur la terre, et tous les hommes n’ont-ils pas à satisfaire envers Dieu, pour le mal qu’ils portent plus ou moins en eux-mêmes? L’Homme- Dieu seul a été la victime sans tache, et il a acquitté sur la croix les dettes du genre humain. « Tout est consommé, » a crié, il y a dix-huit siècles, sur le Calvaire la grande victime élevée pour attirer tout à elle.
« Alors, le voile du temple étant déchiré, le grand secret du sanctuaire fut connu, autant qu’il pouvait l’être dans cet ordre de choses dont nous faisons partie. Nous comprîmes pourquoi l’homme avait toujours cru qu’une âme pouvait être sauvée par une autre, et pourquoi il avait toujours cherché sa régénération dans le sang 1 . »
r. De Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, neuvième entretien.
De là l’héroïsme des martyrs et toutes les épreuves qui semblent avoir été le privilège des plus grandes âmes. De là aussi tant de communications célestes, dans lesquelles le divin Modèle s’est montré si souvent à ces âmes dignes de lui, pour les faire participer et les associer aux mérites de sa passion douloureuse. L’histoire des saints est pleine de ces visions sublimes. Qui ne connaît les belles pages où M. de Montalembert nous retrace Ste Élisabeth, dans l’église Saint-Georges d’Eisenach, ayant la vision du Seigneur crucifié et de ses plaies saignantes, lorsque le prêtre élève l’hostie consacrée pour la faire adorer au peuple? « Le duc son époux la trouva avec des yeux rouges comme le sang, et lui dit, tout troublé : « Chère sœur, pourquoi as- tu tant pleuré, et si amèrement ? » Et aussitôt, s’agenouillant à côté d’elle, et ayant écouté son récit, il se mit à pleurer et à prier avec elle. Après un certain temps, il se leva et dit à Elisabeth : « Avons confiance en
Dieu; je t’aiderai à faire pénitence et à devenir encore meilleure que tu n’es *.»
Malgré un tel prodige, le directeur de Marie-Marguerite, prêtre aussi prudent que pieux, ne voulut pas céder de suite aux impulsions de cette âme si pure le pressant, elle aussi, de souscrire à son vœu et à son sacrifice. Il la soumit à de rudes épreuves, et il lui opposa d’autant plus de difficultés qu’il recevait en même temps une semblable confession de sa sœur cadette, Thérèse-Delphine.
i. Histoire de Ste Elisabeth de Hongrie , t. I, chap. ix.
Mme de Chantal eut une semblable vision dans l’église de Monthelon, avant de fonder l'Ordre de la Visitation. « Là il me fut montré, disait-elle, que l’amour céleste voulait consumer en moi tout ce qui m'était propre, et que j’aurais des travaux intérieurs et extérieurs en grand nombre. Tout mon corps frémissait et tremblait, quand je fus revenue à moi. Mais mon cœur demeura dans une grande joie avec Dieu, parce que pâtir pour Dieu me semblait la nourriture de l’amour en terre, comme jouir de Dieu l’est au ciel. » Mémoires de la mère de Chaugy sur la vie et les vertus de Ste J. F. de Chantal , publiés par l’abbé Boulangé, première partie, chap. x.
Chose étonnante ! les deux sœurs , qui n'avaient eu jusqu’alors point de secret l’une pour l’autre, ne s’étaient pas ouvertes sur celui de leur vocation. Toutes deux nourrissaient le meme désir, et elles le tenaient caché. Toutes deux étaient également combattues par le saint prêtre i qui
i. Ce curé modèle était digne de diriger les âmes dans les voies de la perfection chrétienne. « Dans le temps de la peste, dit un annaliste local, il se dévoua à Dieu comme victime de son peuple; » et ses paroissiens attribuèrent à ses prières, comme au sacrifice héroïque des deux demoiselles de Ribbe, d’avoir été préservés du fléau. Lui aussi, une vingtaine d’années après, donnait l'exemple du renoncement le plus absolu, en entrant comme simple frère novice à la 1 rappe de Sept-Fonts près Moulins. En 17^0, il était mis à la tête de l’abbaye par les suffrages des religieux, et, le 1 1 août 1727, après s’être soumis pendant quatorze ans à toutes les austérités d’une vie pénitente, il mourait sur fa cendre en odeur de .sainteté.
Sa famille pourrait être citée, elle aussi, comme un des types remarquables de l’ancienne tradition. Dans le cours de trois siècles, elle a donné à l’Eglise des prêtres exemplaires, des prieurs de l’Ordre de Malte; à la commune et à la province, des administrateurs dévoués; au barreau, des avocats distingués ; à la magistrature, des conseillers au Parlement; à l’État, de braves soldats, et enfin aux études historiques, de savants érudits.
se trouvait chargé de la responsabilité de leur conduite. Vint cependant le jour où elles durent se communiquer leur projet de départ; ce fut lorsqu’elles eurent gagné leur cause, après avoir fait consulter à Aix l’autorité suprême de l’archevêque. L’abbé de Villeneuve, grand vicaire du diocèse, approuva leur dessein, et l'abbé d’Alphéran leur permit alors de partir pour Aix.
Elles quittèrent Rognes dans la matinée du 16 décembre. Avant de se séparer de ces parents si respectés et si chers, de ces frères et sœurs bien-aimés, auxquels elles allaient faire une si cruelle blessure, elles voulurent non se disculper d’obéir à la voix de Dieu, mais exprimer et mettre à nu le fond de leur âme.
Les adieux de Marie-Marguerite sont particulièrement éloquents; ils traduisent à la fois les déchirements de son cœur et l’ardeur de l’amour divin qui l’entraîne. Elle a eu, dit-elle, à combattre et à surmonter tout ce que la nature peut inspirer d’at-
tache et de tendresse pour des parents qu’elle aime beaucoup plus qu’elle-même ; mais la grâce de Jésus-Christ lui a fait tout vaincre. Elle écrit en versant des torrents de larmes; mais ces larmes sortent d’un cœur noyé dans la joie. Jamais elle n’a ressenti ce quelle éprouve, si grand est le bonheur d’aller s’immoler pour Dieu.
Sa sœur parle de même : « Trop heureuse, écrit-elle, si je meurs au service des malades! Le seul chagrin que j’ai et que je ressentirai toujours , cest l’incertitude dans laquelle je suis si, après le premier moment passé, vous ne faites pas au Seigneur un généreux sacrifice de vos deux filles. Vous deve\ le faire; accordc\-nous cette grâce; nous vous quittons pour le Seigneur, rien de plus pardonnable. »
Jean Sabathier nous a dit leur arrivée à Aix et l’accueil qu’elles y reçurent. Sui- Vons-les maintenant aux infirmeries.