‹ Deux cœurs de femmeChapitre 10 sur 19 · LES ASSISES · texte numérisé non relu

LES ASSISES

jtn conséquence , nous demandons qu'il plaise à

la Cour d'appliquer au pre'venu les articles du

Code pe'nal.

Un procureur du roi.

La foule se presse dans les sombres corridors du Palais-de-Justice , la chambre des assises est assiége'e par tout un monde de curieux qui s'entretiennent de l'affaire qui doit être jugée.

— Savez- vous ce que c'est, monsieur?

— On dit que c'est une jeune femme.

— Bah! vraiment! un infanticide peutêtre?... Pauvre petite femme!

— Non, c'est une baronne, une comtesse , je ne sais quoi , qui a tué son mari d'un coup de pistolet.

— Vous vous trompez, monsieur.

— Elle Ta empoisonné.

— Elle l'a assassiné.

La voix de l'huissier qui criait : Silence, messieurs! pouvait à peine couvrir ce tumulte et faire cesser ces discussions. Enfin le calme se rétablit un peu, et l'huissier cria d'une voix retentissante : La Cour! chapeaux bas!

La tribunal prit place ; les jurés étaient à leur banc.

— Faites venir l'accusée, dit le président.

L'huissier introduisit Lavinia.

Oh! qui l'eût reconnue alors la pauvre enfant! Son visage n'exprime plus la folie, mais elle est pâle et amaigrie par de longues souffrances; elle a passé six semaines dans un état complet d'égarement, ce n'est que depuis quelques heures qu'elle a recouvré un peu de raison.

Elle entre, suivie de son avocat; elle se place au banc des accusés ; son regard se porte sur tout ce qui l'entoure sans qu'elle paraisse recevoir aucune impression de ce qu'elle entend ; bientôt elle baisse les yeux et rentre dans un profond abattement.

Un murmure mélangé de pitié et d'horreur a circulé dans la foule à l'aspect de cette jeune créature dont, malgré la souffrance, la beauté est encore si remarquable. Les jurés n'ont pu s'empêcher de tressaillir à sa vue : un seul , le chef du jury, reste impassible ; cependant sa figure est douce, et il semble plus jeune que tous ses collègues.

Le greffier a lu l'acte d'accusation.

Lavinia de Bligny, baronne de Lorvelle, €st accusée d'avoir asphyxié le baron de Lorvelle, son mari. La chambre d'accusation a déclaré qu'il y avait lieu à suivre, et en conséquence elle a été traduite devant la Cour d'asises du département de la Seine.

A celte lecture Lavinia a montré une agitation visible ; le délire , qui semblait l'avoir abandonnée , revient bouleverser son âme. Lorsque le greffier se tut, elle se leva sou-

dainement; son visage était enflammé ; ses yeux, rouges de fièvre, roulaient dans leur orbite.

— Qui m'accuse? s'écria-t-elle d'une voix forte; qui ose dire que c'est moi qui lui ai donné la mort? — Écoutez! ajouta-t-elle , et le son de sa voix était complètement changé, — écoutez! — c'est sa voix! l'entendezvous? — que dit-elle? heim? — le mari de Lavinia ? — Ecoutez! écoutez!

Et elle retombe sur son banc.

— Cette femme est complètement folle, dit un des jurés au chef du jury ; on ne peut la condamner.

— Elle est peut-être coupable, monsieur. Le juré tressaillit à cette réponse, et remarqua avec peine l'impassibilité qui se lisait sur le visage de son collègue.

Le défenseur de l'accusée pria le jury et le tribunal de remarquer ce que venait de dire sa cliente.

L'audition des témoins commença alors. Le tribunal entendit successivement les divers domestiques de M, de Lorvelle, le chevalier de Lorvelle, M""* de Verrières : leurs dépositions vinrent fortifier dans l'esprit du jury

l'opinion que M. de Lorvelle avait lui-même mis fin à des jours que sa femme avait rendus malheureux.

Cependant le ministère public persistait dans ses conclusions; il rie voyait dans l'égarement de M^'de Lorvelle qu'une preuve de plus de sa culpabilité'. — Quoi! disait-il, une jeune femme qui jusqu'alors a été un modèle de grâce et d'affabilité devient subitement folle le jour où son mari est trouvé mort dans son lit!... — C'est moi, s'écrie-

t-elle, c'est moi qui l'ai assassiné! —

Mill ecirconstances viennent se réunir pour faire peser le soupçon sur sa tête, et l'on pourrait douter un instant de son crime! — Je vois d'avance , disait-il en terminant, ce que Ton va m'objecter.... Qui aurait pu, dira-t-on, pousser M"^ de Lorvelle à transgresser les lois de la nature?... Eh! messieurs, sa fuite avec un homme qui l'avait séduite ne prouve-t-elle pas qu'elle ne pouvait se résoudre à demeurer avec M. de Lorvelle? Une faute l'a menée au crime ; c'est en violant les lois de la société que son âme s'est acoutumée insensiblement à l'idée du crime qui la fait comparaître aujourd'hui de-

vant vons... Malédiction, sans doute, sur celui qui la perdue! mais justice, messieurs, justice pour la coupable que le glaive de la loi réclame ! —

Ah! certes, si Lavinia, libre d'esprit, eût pu comprendre ces terribles paroles, on l'eût vue se lever tout à coup et s'écriçr : Tu dis la vérité!,., mais sa raison l'avait encore une fois abandonnée ; son, corps était là , mais son âme était près de celui dont la funeste influence l'avait traînée sur les bancs de la Cour d'assises.

Aflîigés par le tableau que leur avait peint l'organe du ministère public , ce fut avec joie que les jurés virent que le défenseur de Lavinia réfutait habilement les raisonnemens du procureur du roi; l'idée d'un crime aussi atroce ne pouvait entrer dans leur âme; ils avaient besoin de conviction pour pouvoir déclarer innocente une infortunée qui leur inspirait un intérêt d'autant plus grand que la folie qui troublait ses sens contribuait encore à la justifier à leurs yeux.

— Je ne veux pas, dit l'avocat, défendre la conduite de M"* de Lorvelle avant le jour fatal de sa mort de son mari. Certes, elle fut

— i47 — coupable; mais, messieurs, d'une faute, aussi grave qu'elle puisse être, il y a loin au crime dont on charge ici ma malheureuse cliente. Si l'on conçoit qu'une union mal assortie ait pu amener une âme avide d'amour à oublier ce qu'elle devait au monde, ce qu'elle devait à elle-même, votre raison, messieurs, ne repousse-t-elle pas l'image qu'on vous présente d'une femme jeune, aimante et pleine de qualités de venant tout à coup l'émule d'une femme que l'histoire des temps passés a dévouée à l'exécration de la postérité? Et qu'on n'aille pas arguer contre elle de cette folie qui soudainement s'est emparée d'elle ! Coupable envers un homme que son cœur ne peut aimer, des accens de mort retentissent à son oreille; son mari vient d'expirer, sa mort a été violente : alors l'âme de cette jeune infortunée qu'on veut vous présenter comme un monstre s'estémuederepentir; cettcmort, elle se la reproche ; ce sont les maux dont elle a abreuvé son mari qui l'ont porté à s'arracher une vie qui lui est devenue à charge; celte image navre son cœur, et, trop faible pour la supporter, c'est dans tout le délire de la folie qu'elle s'écrie, poursuivie par le

— i48 — souvenir de ses fautes : — C'est moi qui l'ai tué!

Que vous dirai-je, messieurs, dece qu'on appelle les preuves de son crime ? Qu'elles aient pu déterminer un magistrat chargé de l'exécution des lois à livrer cette affaire à la justice, s'ensuit-il qu'elles vousfassentprononcer sur votre conscience que cette jeune femme est coupable ? Ce n'est pas à votre pitié que je veux ici faire un appel, c'est à votre honneur, à votre justice.

Craignez, messieurs, en hvrant à la mort cette infortunée, d'avoir un jour, devant le Dieu qui nous jugera tous, à répondre du sang d'une victime innocente!... —

La plaidoirie est terminée, le ministère public a fait son réquisitoire, le jury va se rendre dans la salle de ses délibérations; il passe devant le banc de l'accusée. Depuis un moment un éclair de raison a paru briller dans ses yeux, elle a tendu la main en pleurant à son défenseur. Soudain elle fait entendre un cri perçant, mais qui n'a rien de Ja folie :

— Donnez-moi la liste des jurés! dit-elle avec empressement à son avocat.

Et ses yeux se fixaient sur la porte de la salle où les jurés venaient de rentrer.

II la lui remit. Elle frotta ses yeux comme si elle eût craint de se tromper encore , et la lui rendant elle lui dit :

— Je crois que le ciel a eu pitié de moi...

Et elle se mit à pleurer doucement. Il n'y a plus d'égarement dans son regard ; elle souffre, elle ne délire plus.

La foule, toujours inhumaine, éprouve cependant une pitié secrète pour cette belle créature que tout le monde croit innocente.

Enfin les jurés sortent de la salle des délibérations ; chacun cherche à lire dans leur physionomie quelle est la décision qu'ils ont prise. Lavinia, plus calme, sentit son cœur se dilater lorsqu'ils s'avancèrent : dans le chef du jury, qui marchait à leur tête, elle a reconnu M. de Sergy,

En effet, c'est Fernand. Désigné par le sort pour faire partie des jurés pour la session où Ton devait juger l'affaire de Lavinia, le sort l'a encore choisi pour être le chef du jury. Son caractère , impassiblement cruel , ne s'est pas démenti dans cette circonstance. Il va juger celte femme dont les

crimes lui appartiennent, peut-être, après l'avoir conduite au bord de l'abîme, va-t-il dépendre de lui de Vy précipiter tout à fait : et son âme ne s'est point émue ! et pas un regret, pas un remords n"a fait battre ce cœur de tigre!... Jamais il n'a été si infâme!

Les jurés sont rentrés dans leur banc.

Fernand se lève, il tient en main la déclaration du jury. Un profond silence succède au sourd murmure qui régnait dans la salle. D'une voix ferme et calnje, où n'a paru ni joie ni aucun sentiment de sympatbie pour l'accusée, il dit : — Sur mon honneur et ma conscience, devant Dieu et devant les hommes, la déclaration du jury est : Non, l'accuséenesl pas coupable.

De nombreux applaudissemens accueillent cette déclaration. Lavinia se renverse sur- sont)anc ; son âme l'abandonnait, remplie qu'elle était de surprise et de bonheur: elle venait, au milieu de ses horribles chagrins, de retrouver une de ces joies que naguère elle avait rêvées. La voix de Fernand proclamant son innocence lui semblait l'absolution de sou crime prononcée par une voix d'ange descendue du ciel...

Quand elle revint à elle, son avocat causait avec un des jures; ses yeux cherchèrent M. de Sergy, elle ne le trouva pas, mais son nom parvint à son oreille. Elle écouta.

— Qui donc, disait l'avocat, parmi vous, a persisté à la déclarer coupable ?

— C'est M. de Sergy, répondit le juré. Un cri aigu les fit retourner tout à coup.

Lavinia était étendue sans connaissance sur son banc.

— Parbleu ! dit le gendarme, en voilà une bonne ! elle se trouve mal au moment oij le président lui dit qu'elle est libre. Je n'en ai pas encore vu de cette force-là !

Et de fait, en même temps le président rendait l'arrêt qui, vu la déclaration du jury, renvoyait de la plainte M""* de Lorvelle et ordonnait sa'mise en liberté.

Par la voix de son séducteur, la justice des hommes venait de l'absoudre.

Par lui, la justice de Dieu l'a frappée!

Page 1