LA LOI
() horror! boiTor! intxst honror!
Shakspeakë, Hantiet.
Une heure s'esta peine écoulée, et déjà le crime est consomme !
Inconcevable destinée des hommes!... Qui me dira : Les choses seront ainsi! celui-là ment.
Le soleil couchant a laissé M. de Lorvelle
plein de vlfe et de santé, le soleil naissant ne le retrouve pas de ce monde !
Coupable, il est vrai, mais seulement dans le passé , Lavinia , en une nuit , devient la plus criminelle des femmes. Hier au soir elle faisait pitié, ce matin elle fait horreur.
Et voilà le résultat de la conduite atroce tpie Fernand s'est tracée. Son cœur de marbre s'est complu dans l'idée de torturer une jeune âme de femme pour l'étudier, comme il le disait lui-même. Après s en être rendu maître par tout ce que la séduction a de plus habile et de plus attrayant, de combien de douleurs n'a-t-il pas abreuvé à plaisir le cœur de cette pauvre insensée qui croyait, enfant qu'elle était , à une éternité d'amour ! Mais où s'arrête une âme comme celle de Fernand, qui n'a de joies que dans les pleurs qu'il fait répandre, qui trouve plus de charmes aux saiaglots convuîsifs de la douleur^qu'à une tendre caresse de femme! Non, malgré la résignation qu'a montrée Lavinia, malgré les soins affectueux qu'elle lui a prodigués pendant ses souffrances, Fernand ne lui pardonne pas d'être M""^ de Lorvelle. N'allez pas croire nour cela qu'il l'aime, qu'il regrclle de
n'élrc pas son mari. Jl n'a jamais su ce que c'est que d'aimer ; être le mari de Lavinia n'est jamais entre dans sa pensée, mais il éprouve un secret besoin de nuire, le mal est son essence, de lui ne peut naître que le mai. Si c'est du crime, si c'est du malheur qu'il lui faut pour dire : Je suis content! qu'il jette les yeux sur cette maison et qu'il s'applaudisse, car il y a là crime et malheur, et c'est son ouvrage.
Depuis près d'une heure on s'est aperçu de la mort de INI. deLorvelle, et l'on n'a pas encore osé entrer chez sa femme. Le réchaud trouvé dans sa chantbre annonce assez de quelle manière il a quitté la vie, et personne ne doute que sa mort n'ait été volontaire.
M°" de Verrières, le frère de M. de Lorvelle et l'officier de santé délibèrent dans la salle à manger dont on a déjà parlé sur la manière d'aniioncei* ce malheur à Lavinia, quand tout à coup la porte de la chambre de celle-ci s'ouvre avec violence, et elle paraît presque nue , les yeux hagards, les cheveux en désordre. A son aspect ils se turent tous Irois en la regardant avec intérêt.
Elle s'avança au milieu d'eux, et arrêtanf sur eux un regard insensé:
— Pourquoi vous taire devant moi? sécriat-elle d'une voix que l'altération rendait rauquc ; j'ai tout entendu : il est mort, n'est-ce pas ?
Ils ne répondaient pas.
— Pourquoi vous taire, vous dis-je? je le sais tout aussi bien que vous : n'est-ce pas moi qui l'ai tué?
Les trois spectateurs de cette scène terrible reçurent chacun une impression différente de ces mots échappés au délire de Lavinia. La bonne M™^ de Verirères la contemple avec un regard plein de tendresse et de pitié. Froid et impassible comme la mort, qui lui était familière, l'officier de santé observa son visage comme pour y lire l'exacte vérité. Le chevalier de Lorvelle, qui avait su tout le chagrin que sa belle-sœur avait donné à son malheureux frère, crut voir dans ces mots: C'est moi qui T ai tué! l'expression de son repentir pour une conduite qui avait amené |e baron à se donner la mort ; son visage sévère sembla dire : Il n'est que trop vrai! mais l'état d'égarement où était Lavinia
— IHI —
ramena à l'instant dans son cœur des idées généreuses de pardon et de pitié.
— Ma sœur, lui dit-il avec affection, cessez de vous reprocher un malheur aussi affreux Il ne put en dire davantage; les
pleurs étouffèrent sa voix.
Pendant ce temps M™* de Verrières ayant remarqué le désordre de la toilette de sa cousine , alla chercher dans sa chambre un peignoir dont elle la couvrit, pour ne pas la laisser ainsi demi-nue devant des hommes.
Lavinia parut considérer ce peignoir avec attention; puis, s'approchant d'eux, elle leur dit à voix basse :
— Ce peignoir, c'est le même que je portais quand j'ai commis mon crime... — Elle l'examina de nouveau. — Fernand , je ne veux plus en porter d'autre ; il te plaira celuilà , j'en suis sûre.
Ces paroles glacèrent ceux qui les entendaient. M""* de Verrières jeta un cri d'horreur.
— Où allez-vous, monsieur.'* s'écria le chevalier de Lorvelîe en s'élançant vers l'officier de santé qui se dirigeait vers la porte.
— 11 faut que je remplisse mes fonctions,
monsieur, quelques pe'nibles qu'elles puissent être.
— Que voulez- vous faire?
— Mon devoir, monsieur!... Et en disant ces mots il sortit.
— Cet homme est fou! s'écria M"^ de Verrières.
Le chevalier cachait son visage dans ses mains.
Pendant cette courte scène Lavinia promenait sur les assistans un regard morne , comme si elle n'eût ni rien vu ni rien entendu de ce qui se passait autour d'elle.
Environ une heure après on vint avertir le chevalier de Lorvelle qu'on le demandait pour une affaire de la plus haute importance. Il se rendit au salon et y trouva deux hommes fort bien mis, en noir. Le plus jeune s'approcha de lui , et lui dit d'un ton poli , mais grave :
— Pardonnez, monsieur, si je m'annonce moi-même ; je suis procureur du roi.
Le chevalier frissonna.
— Puis-je savoir, monsieur, dit-il au magistrat , ce qui me procure l'honneur de vous voir?
— Monsieur votre frère est mort, monsieur : l'officier de santé, qui a constaté que sa mort était violente , a cru de son devoir de me rendre compte d'un incident dont le hasard l'a rendu le témoin , le mien me commande d'examiner les faits et de faire exécuter les lois.
— Mais, monsieur, j'ai peine à concevoir ce qui a pu porter monsieur l'officier de santé à une dénonciation contre qui que ce puisse être de cette maison.
— Je comprends, monsieur le chevalier, combien il vous est pénible de vous occuper de pareilles choses, mais le devoir de ma charge m'impose la nécessité de procéder à l'interrogatoire de madame votre bellesœur.
Le chevalier le conduisit dans la chambre de Lavinia, qui, plongée dans une stupeur de mort, n'avait jamais voulu consentir à quitter la place, où elle semblait clouée. Le magistrat prit toutes les précautions que réclamait Vétat où elle se trouvait: d'abord il se borna à lui demander ce qu'elle pouvait savoir sur les dernières actions de son mari. A toutes ses questions elle opposa un si-
lence opiniâtre; mais lorsqu'il le termina par ces mots :
— Enfin, M. de Lorvelle a e'té trouvé ce matin asphyxié dans sa chambre !
— Mort ! s'écria Lavinia avec impétuosité ; il est mort ! c'est donc moi qui l'ai assassiné!... non, non! ce n'est pas moi... c'est la voix qui a crié ; Je dois être le mari de Lavinia !
Et tandis qu'elle parlait ainsi, sa voix, son regard, ses gestes donnaient tous les signes de l'égarement le plus complet.
— Il est évident, monsieur, dit le procureur du roi au chevalier, que ce discours, bien qu'il soit dicté par la folie, a rapport à la fin déplorable de monsieur votre frère.
Le chevalier poussa un profond soupir.
— Il est nécessaire, monsieur, dit-il enfin, pour détruire les soupçons qui, je le vois, vont planer sur ma belle-sœur, que je vous instruise de détails de famille destinés à rester dans l'oubli, il faut que je vous dévoile ses fautes, pour vous empêcher de l'accuser d'un crime.
Alors ils passèrent dans le salon , et il lui raconta la fuite soudaine de M""* de Lorvellç
avec un ravisseur inconnu , comment le baron l'avait retrouve'e à Grenade, enfin tout, excepté le nom du séducteur, que lui-même ignorait. — Vous voyez donc, monsieur, d'après ce récit, conxbien de sujets mon pauvre frère avait de haïr la vie, et vous comprendrez comme moi ce qui a causé dans l'âme de ma belle-sœur le trouble auquel elle est en proie : le souvenir de ses fautes, dont elle voit le résultat, a produit cet égarement passager qui la fait s'accuser de la mort de son mari.
Le magistrat, tout en convenant de ce que cette opinion pouvait avoir de raisonnable, ne parut pas cependant tout à fait convaincu ; l'habitude de voir le crime de près le rendait moins incrédule sur sa possibilité. Il revint avec le chevalier sur les derniers instans que celui-ci avait passés avec son frère.
— C'était, dit le chevalier, peu d'heures avant sa mort ; il avait conduit au bal de l'Opéra sa femme et notre cousine que voici (il montrait M"" de Verrières, qui pleurait en silence). Au bout de peu temps il rentra , il monta à sa chambre et resta avec moi just>
qu'à deux licui es et demie, m'entreleriant du chagrin qu'il éprouvait de la vie empoisonnée qu'il menait depuis quelque temps; il m'en fit un tableau déchirant: j'étais loin de me douter alors qu'il faisait là son oraison funèbre.
— A quelle heure rentràtes-vous du bal de l'Opéra, madame? dit le procureur du roi en se tournant vers M""' de Verrières.
— Moi , répondit-elle élourdiment, je suis rentrée à trois heures et demie.
Puis, voyant de suite qu'elle avait commis une imprudence, elle chercha à revenir sur ce qu'elle avait dit, mais elle s'embarrassa.
Le magistrat parut surpris.
• — M"^ de Lorvelle est donc restée au bal, madame?
M""® de Verrières fut obligée d'en convenir.
— Comment est- elle donc revenue? observa le chevalier de Lorvelle d'une voix visiblement altérée.
— Je lui ai renvoyé la voiture, s'empressa de dire M"** de Verrières.
Le procureur du roi pria le chevalier de donner des ordres pour qu'on fit monter le
cocher et la femme de chambre de M""' de Lorvelle,
— A quelle heure M""* la baronne a-t-elle quitté l'Opéra ? demanda le procureur du roi au cocher.
— Quatre heures environ ; je venais de conduire madame.
— S'est-elle couchée de suite ? demandat-il à la femme de chambre.
Sur la réponse affirmative de celle - ci il continua :
— Son visage exprimait-il quelque émotion particulière ?
— JNIadame pleurait, dit la femme de chambre, mais plus qu'à l'ordinaire.
A ce moment la pâle figure de Lavinia apparut à la porte du salon : jamais sa folie n'avait été plus évidente. Il y avait dans la chambre cinq personnes; elle n'en voyait pas une : toutes se turent. Elle marchait légèrement, comme fait une personne qui craint d'en éveiller une autre qui dort profondément.
— Il dorl, dit- elle à voix basse. — Elle s'arrêta, comme frappée d'un bruit soudain. — Quelle est celte voix, ronlinua-t-ollo avec
l'accent de la frayeur, qui crie : A l'assassin!^ — Ah ! — ce n'est rien — rien — ce sont les cris de son fils Et elle continua à se parler, mais si bas qu'on ne pouvait saisir le sens de ses paroles.
Chaque mot qu'elle prononçait donnait plus de force aux terribles soupçons qui pesaient sur sa tête. Convaincu intérieurement de son crime, le chevalier ne put soutenir cet affreux spectacle ; cachant sa tête dans ses mains, il sortit de la chambre en fondant en larmes.
Mais le procureur du roi recueillit ce nouvel indice.
Il manda la nourrice de l'enfant. Interrogée si elle avait entendu marcher au-dessous d'elle pendant la nuit et à quelle heure, et sommée sévèrement, au nom de la loi, de dire la vérité, elle déclara que l'enfant l'ayant empêché de dormir tout le long de la nuit, elle avait entendu, à deux heures, le baron rentrer dans sa chambre; qu'environ deux heures après , M"' de Verrières, puis M™* de Lorvelle, étaient rentrées en voiture; et, ajouta-l-elle, il pouvait être six heures quand
j'entendis quatre portes s'ouvrir et se fermer avec précaution.
Le magistrat fronça le sourcil, son visage prit une expression de tristesse, et il secoua la tête, comme le médecin qui, après de longues expériences, vient d'acquérir la certitude que ce jour sera le dernier de son malade.
L'homme vêtu de noir qui l'accompagnait était un greffier qui, par son ordre, avait écrit les interrogatoires des divers domestiques et de M""* de Verrières.
Après avoir donné ses ordres, le procureur du roi se rendit dans l'appartement du chevalier de Lorvelle.
— Monsieur le chevalier, lui dit-il en entrant , quelque douloureuse que soit la mission que j'ai à remplir, je me vois forcé de donner suite à cette malheureuse affaire ; ma conviction est trop forte pour que je ferme les yeux. — L'expression consternée du visage du chevalier apprit au magistrat que cette conviction était partagée.— Je me vois forcé, poursuivit-il d'une voix altérée, de m'assurer de la personne de M"' de Lorvelle.
Le chevalier tressaillit.
— Croyez que tous les égards qui lui sont dus...
— Mon pauvre frère ! s'écria le chevalier en appuyant sa tête dans ses deux mains.
Il se laissa aller à sa douleur. Bientôt il tressaillit de nouveau ; un cri avait frappé son oreille, c'était la voix de Lavinia. IJne voiture retentit sur le pavé; un profond silence suivit.
Quand il n'entendit plus rien :
— Malheureuse! dit-il en se frappant le front.
XUI