‹ Deux cœurs de femmeChapitre 11 sur 19 · LE DERNIER COUP · texte numérisé non relu

LE DERNIER COUP

Tout passe, mon ange!

Liaisons dangereuses.

M"* de Lorvelle a recouvré toute sa raison , mais ce n'a élë que pour sentir plus vivement toute l'horreur de sa situation présente. Une semaine s'est écoulée, et elle n'a pas entendu parler de Fernand ; plusieurs lettres qu'elle lui a écrites sont demeurées

— i54 — sans réponse. Elle attri!)ue son silence à un sentiment de prudence qu'elle ne peut blâmer, mais dont son cœur souffre malgré lui, A peine quelques amis se décident-ils à lui témoigner encore un peu d'intérêt, mais elle n'a vu personne, sa porte est défendue, et seule avec sa douleur elle peut en liberté songer à son affreuse position.

Cependant l'idée d'être abandonnée par l'homme à qui elle a tout sacrifié n'entre pas dans son âme. Fernand est désormais pour elle le terme de tous ses maux. — Je le sais, se dit-elle quelquefois, je ne puis penser de long- temps à me marier à Paris; mais dois-je donc tenir à des lieux marqués par tant de malheurs? nous quitterons la France, l'Europe, s'il le faut, et tous deux nous vivrons l'un pour l'autre.

C'était l'effet de la fatale influence qui la dominait depuis quelque temps, de se repaître encoredel'illusiondu bonhenr,après tous les maux qui l'avaient frappée.

Mais souvent, aumilieii de ses rêves, un horrible souvenir venait la glacer dé terreur, laa voix du juré qui accusait Fernand d'avoir voté pour sa condamnation retentissait in-

tërieurement au fond de son cœur, el venait réveiller des craintes que soïi amour cherchait à dissij)er.

Elle avait peine à s'accoutumer à l'idée que la mort aurait pu lui venir dp celui pour qui seul elle l'avait affrontée : cette pensée lui faisait mal, elle avait hesoin de la bannir de son âme, mais sans cesse elle se reproduisait menaçante et terrible comme un présage de ce que lui gardait cet liomme qui avait creusé avec lanl d'art e^ de cruauté le précipice infernal où elle devaitfinirpars'abîmer tout entière.

Ce n'était pas une illusion de ses sens; il n'était que trop vrai que M. de Sergy avait constamment, pendant la délibération du jury, persisté à la déclarer coupable. On éprouve un sentiment pénible à avouer qu'on ne peut l'en blâme^; lui avait la conscience du crime de Lavinia.

Après le jugement, lorsque M""* de Lorvelle fut de retour chez elle , Fernand» sans doute rassasié de ses expériences sur le cœur sifaiblç et si dévoué de Lavinia., résolut d'y mettre un terme par un nouvel act^e de rruaulé. L'amour qu'elle lui avait prodi-

— i56 — gué, le crime dont elle avait chargé sa vie pour la lui consacrer exclusivement, le mépris du monde qu'elle s'était attiré pour lui , il ne crut pas devoir l'en dédommager par la seule récompense qu'elle en attendait. A la première lettre qu'il reçut d'elle , il dit avec un sang-froid exécrable :

— A quoi bon lui répondre ! je ne la verrai plus.

Oh ! certes, c'était trop de déloyauté pour que Lavinia pensât que de tels desseins puissent entrer dans un cœur d'homme. L'idée ne lui en était même pas venue quand un jour, enveloppée d'un grand voile noir, elle se rendit chez Fernand : c'était le matin.

Depuis son jugement, c'était la première fois qu'elle sortait, non pas de chez elle, mais de sa chambre, Fernand , qui s'inquiétait de ce qu'elle pensait, non par amour, mais par curiosité, peut-être même par crainte , savait qu'elle était malade : aussi , lorsque , introduite dans sa chambre, Lavinia leva son voile, recula-t-il de deux pas, comme si une apparition surnaturelle se fût soudain présentée à lui.

Mais il se remit bientôt.

— Madame, dil-il d'une voix sévère qui glaça Lavinia , que me voulez-vous?

La pauvre femme resta stupe'faite ; ces paroles avaient retenti dans son cœur comme un pressentiment; elle ne répondit pas.

— Si vous avez à me parler, continua Fernand, asseyez-vous... et il lui avançait une bergère près de la cheminëe.

Toute la vérité se montra tout d'un coup à l'infortunée Lavinia ; le voile qui couvrait ses yeux se déchira comme par un effet magique. Elle regarda son séducteur avec une sorte d'effroi ,. et lui cria avec l'accent du désespoir :

— Vous ne m'aimez plus!

— Madame, répondit-il avec solennité , il est des préjugés qu'un homme du monde ne peut braver....

— Bien, dit-elle, justifiez-vous!.... Et la furprise avait fait place au mépris et à la colère.

Elle se dirigea vers la porte pour s'en aller : là elle s'arrêta; ses yeux se reportèrent vers ('et homme pour qui elle s'était affranchie, elle, d'autre chose que de préjugés.

Ah ! un amour comme le sien ne s'éteint pas d'un mot!

Avant que Fernand ait pu la deviner, elle e'tait à ses pieds, enlaçant ses genoux de ses beaux bras et répandant un torrent delarmes.

— Fernand, s'ëcria-telle de'sespére'e, Fernand , par pitié , dis-moi que tu m'aimes encore !...

Fernand cherchait à se dégagerde ses bras, qui l'entouraient.

— Ne me repousse pas! lui dit elle d'une voix suppliante; rassure ta Lavinia, dis- lui que tu l'aimes toujours, ou laisse la mourir là, à tes pieds; elle y sera bien... Et elle appuyait sa tête sur les pieds de Fernand.

— Madame, dit le comte, quittez une attitude qui ne peut vous convenir.

Lavinia restait stupide d'étonnement.

— Par pitié, lui dit-elle, ne continue pas à me parler ainsi; je croirais que tu ne veux plus m'aimer.

— Veuillez vous calmer, Lavinia; je vous ai dit ce que j'avais à vous dire ; nous ne pouvons, vous et moi

— Écoute, Fernand, s'écria-t-elle en se levant et l'interrompant, je ne puis croire que l'enfer se soit plu à former un monstre d'iniquité et de perfidie avec l'extérieur séduisant

dont le ciel a doué ses élus. Cesse donc un langage qui te va mal. N'est-ce pas, mon bien-aimé, n'est-ce pas que tu m'aimes toujours?

Et elle jetait ses bras, autour du cou de M. de Sergy.

Il se dégagea avec force et alla s'asseoir sur un canapé gros bleu, situé k l'extrémité de la chambre.

Elle l'y suivit : là elle s'agenouilla de nouveau. Elle saisit une des mains de Fernand dans les siennes : son visage exprimait non plus le dépit , mais la résignation , tout ce que l'amour suppliant a de plus doux et de plus irrésistible; des larmes brûlantes coulaient le long de ses joues, ses yeux étaient fixés sur Fernand avec toute Tardeur d'un violente passion.

— Fernand, dit-elle enfin, je vois bien que tu n'es plus le même; mais, si ce n'est par amour, prends pitié d'une pauvre femme qui t'a sacrifié tout ce qui eût arrêté cent autres moins dévouée. Reviens à elle. Son amour doublera, s'il le faut, pour te rendre celui que jadis tului prodiguais. Mon bien-aimé, iai$se-moi vivireavec loi 4 pour toi; laisse- moi

être ton esclave si tu veux, mais ne me dis pas : — Lavinia , je ne t'aime plus !

Le comte, les yeux levés, semblait ne l'écouter qu'avec impatience.

— As-tu donc oublié, continua-t-elle, le jour où, dans cette même chambre, sur ce même canapé, tu me suppliais de quitter Paris avec toi ? Pour vaincre ma résolution, quel amour tu me montras alors! Cetamour, Fernand , l'as- tu donc oublié?... Et cependant, ajouta-t-ellc en fondant en larmes, aujourd'hui c'est mon seul bien dans ce monde !

— Calmez- vous, ma chère, dit Fernand d'un ton qui glaça le sang de l'infortunée.

— Tais-toi, lui dit-elle, ne me parle pas ainsi. Mon amour, écoute -moi, ne me repousse pas; ne sais-tu pas que tu es nécessaire à ma vie.^ ne sais-tu pas que désormais toutes mes pensées sont pour toi?

— Il faut nous oublier, Lavinia.

— Ne parle pas ainsi, te dis-je. Le monde nous impose des lois qui nous pèsent : eh bien ! qui nous force à les subir ces lois odieuses ? Quittons Paris, allons en Italie, en Amérique même ; nous serons heureux peut-être.

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Lamour de mon hien-aimé me fera oublier ce qui empoisonne mes nuits et mes jours. Et moi je tâcherai, par mes soins, par l'amour que je te prodiguerai avec tant de bonheur, de te faire oublier ce monde que tu auras laissé pour me rendre heureuse. Après tant de sacrifices, après tant de maux, il nous sera sans doute donné de jouir de quelques instans de tranquillité et de repos... Tu ne me réponds pas?... Dis-moi, mon ange, as-tu quelque projet? dis-le-moi ! je ne ferai que ce que tu voudras ; mais parle , dis-moi que bientôt nous serons unis , que bientôt Fernand sera le mari de Lavinia!....

— Jamais! je le jure ! s'écria M. Sergy avec force en se dégageant des bras de M™* de Lorvelle , — non, jamais!

L'amour qui brillait dans les yeux de Lavinia fit place tout à coup à une morne consternation.Elle pâlit; tout son sang s'élait porté à son cœur ; elle regarda fixement Fernand ; ses lèvres se serrèrent; elle essaya de parler, un cri sourd fut tout ce qui sortit de sa bou che, et en même temps elle tomba violemment sur le canapé que venait de quitter Fernand.

Il s'approcha ; le cri qu'elle avait proféré avait quelque chose de si triste qu'il s'empressa de porter sa main au cœur de l'infortunée : il ne battait plus !

Il frissonna involontairement, contempla un instant sa victime, et comme cherchant à se débarasser d'une idée qui l'obsédait: — Je suis allé trop loin ! dit-il en mettant sa main devant ses yeux.

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