LES CARBONARI
Cittadini, ia le vostre contrsde, Genio libero c armato vagheggia ; Accorretc; imbraiidite le spade!
Libertade vi appella a piignar.
Chant patriotique de la jeune Italie.
La porte d'une petite maison située sur le bord de la mer , à quelque distance de Naples, vient de se refermer pour la trentième fois peut-être dans cette soirée.
— Suis-je le dernier ? dit l'amvant en s'adrcs-
— iG6 —
sant aux personnes qu'il trouva assemblées dans la principale chambre de la maison. On lui répondit que oui.
— Frères, s'écria-t-il alors en se débarrassant du vaste manteau qui le couvrait, nous sommes trahis ! l'autorité a les yeux sur nous, et peut-être dans cet instant les sbires sont en marche pour nous surprendre.
Un second murmure circula dans l'assemblée ; chacun examina avec un air de défiance la masse des auditeurs, comme pour y chercher le traître qui les avait dénoncés.
— C'est de notre sein qu'est partie la trahison! continua le nouveau venu en promenant sur ses compagnons un regard sombre et furieux. Il s'arrêta un instant , puis tout à coup s'écria d'une "VdIx tonnante :
— Traître infâme , je connais ton nom! En prononçant ces paroles, Francesco
avait étendu son bras vers l'extrémité de la salle ; tous les yeux suivirent le doigt accusateur qu'il dirigeait ver.s.la|)âle ligure d'un des asistans.
')irT& ^iuseppe! s'écria d^une seule voix l'assemblée, i,) / . ..
— Le démentira-t-il ? dit Fra«i;ces;0o V &t il
sV'lança vers Giuseppe en attachant sur lui un de ces regards puissans qui font pâlir le crime.
— Qu'il meure ! crièrent tous les carbonari, car on était dans une vente.
A l'instant trente poignards furent dirigés contre le sein de Giuseppe, qui, dans sa terreur, embrassait les genoux de son accusater. — M'imrnolera-t-on sans m'entendre?
dit-il d'une voix que la frayeur entrecoupait.
Francesco étendit son bras entre lui et ses compagnons ; tous s'arrêtèrent. Giuseppe, pâle comme un cadavre , se leva el laissa échapper quelques mots qu'on n'entendit pas. Les poignards se levèrent de nouveau.
— Laissez-le parler! dit Francesco.
— On m'a calomnié près de vous , murmure le malheureux.
— Démentiras-tu cette lettre que le hasard m'a fait trouver? dit Francesco, pendant que d'une main il lui broyait le bras et que de 1 autre il agitait avec toute la convulsion do la rage un papier (jni fait frémir Giuseppe
— Cette lettre est-elle de toi? parle, et ne mens pas!
La pâleur couvrit le visage de l'accuse, qui ne put proférer une seule parole.
— Dis donc encore qu'on te calomnie, traître! s'écria Francesco en le secouant avec force.
— Qu'il meure! répétèrent les carbonari, et pour la troisième fois Giuseppe vit la mort à deux doigts de sa poitrine; ses genoux chancelèrent ; il n'eut que le temps de dire bas à Francesco :
— Au nom de Bianca Adrianij sauvez-moi la vie!
Un mouvement, que lui-même ne calcula pas , porta Francesco à se jeter encore audevant des poignards que lui seul avait fait sortir du fourreau,
— Il a quelque chose à révéler ! s'écria-til ; laissez-moi l'interroger!
Subissant l'ascendant que ce jeune homme extraordinaire exerçait sur eux , tous se retirèrent, comme si son invitation eût été un ordre suprême.
— Que parles-tu de Bianca ? dit-il rapidement à Giuseppe.
— Elle seule est coupable! répondit celuici; et son œil brilla d'une lueur d'espérance.
— Tu mens !
— Lis î
Il lui tendit un papier. — Francesco tressaillit.— C'était l'écriture de Bianca Adriani, la fille du sculpteur, la bien-aimée de son âme. Il lut :
« Ce que tu m'as dit, mon frère...
— Toi , son frère !...
— Lis donc ! ^
» Ce que tu m'as dit, mon frère, m'a rem- » plie de terreur. Révèle aux magistrats ce » que tu m'as conté. Impose pour condition » la grâce de Fancesco Pisani avec la tienne. » Viens me voir.
» Bianca Adriani. »
— Et tu l'as fait ?
— Tu as ta grâce !
Alors la troupe, impatiente, s'approcha d'eux. — Qu'a dit le traître? — Qu'est-ce que cette lettre? — Parle, Francesco! — Qu'il meure !
Francesco avait déchiré en morceaux la lettre de Bianca. Stupide d'étonnement, il
ne répondait pas plus à ses amis qu'à Giuseppe , qui , d'une voix tremblante , lui disait :
— Ne sauveras- tu pas le frère de Bianca? En ce moment trois coups frappés à la
porte vinrent faire tressaillir tous les personnages de cette scène lugubre. A ces trois coups succéda la voix du podestà, qui ordonnait d'ouvrir et réclamait l'entrée au nom du roi.
Un profond silence s'établit dans la maison.
— Que devons -nous faire? hasardèrent quelques-uns d'entre eux.
-^ Rester libres ou mourir ! dit Francesco. Et sa main brandissait un long poignard.
La voix du podestà vint de nouveau les replonger dans le silence, puis ils portèrent tous la main à leurs armes quand ils l'entendirent donner l'ordre de forcer la porte.
Giuseppe suivait des yeux tous les mouvemçns de Francesco.
La porte commençait à céder sous les coups redoublés des sbires, quand un dos carbonari, s'élant approché de Criii^eppc ,
se tourna vers ses corapagnons, et leur dit en grinçant les dents :
— Frères, quand nous allons peut-être devenir les victimes de la trahison, laisserons-nous impuni le traître qui nous a vendus?
Un sombre silence dicta la sentence de l'infortuné. Francesco le prit par le bras.
— Ecoute, lui dit-il d'une voix solennelle, mais cependant assez bas pour n'être entendu que de lui, tu n'es pas ici pour moi le frère de celle que j'aime seule au monde ; tu n'es que le traître Giuseppe , le faux frère des braves qui seraient morts pour te défendre.
— Vais-je donc mourir? s'écria Giuseppe dans toute l'angoisse du désespoir.
Les regards sévères des hommes qui les entouraient s'arrêtèrent sur Francesco, comme pour Im reprocher sa lenteur et lui dire : Ce devrait déjà être fait!... Il s'«n aperçut; d'une main puissante il saisit Giuseppe par le bras, et, se tournant vers ses compagnons : — Frères , s'éoria-t-il , me soupçonnerir/,-vous do vouloir épargner ce
traître?...Sonvisage s'était couvert d'une soudaine rougeur.
— Pourquoi vit -il encore? s'écria une voix partie de cette foule avide de vengeance.
— Elle l'a voulu! dit Francesco.
Aux clameurs des carbonari se mêla un sourd gémissement. La bouche de Francesco se contracta d'une manière hideuse : un jet de sang l'avait couvert. Giuseppe se tordait expirant à ses pieds.
Il poussa du pied ce corps tout palpitant, essuyant la lame de son poignard.
— Que ce cadavre serve du moins à barricader la porte, dit-il en le plaçant à l'entrée de la chambre ; cela les retardera d'autant!
Mais, malgré le peu de temps qu'avait duré cette scène , la porte , incessamment assaillie par les sbires du podestà, venait de voler en éclats au moment où Francesco étendait Giuseppe sur le seuil. Les sbires se précipitèrent dans la maison : ils furent reçus par une décharge de coups de pistolet. Plusieurs tombèrent sur la place ; mais ils étaient en nombre, et les carbonari furent bientôt contraints de céder à la force. Plu-
sieurs se donnèrent la mort plutôt que de se rendre ; d'autres, charges de fer,'furent conduits, sous bonne escorte, à Naples; quelques-uns enfin parvinrent à fuir par une issue secrète : de ce nombre était Francesco.
A peine était-il à deux cents pas , que des cris soudains, partis du côté de la maison, le firent regarder en arrière. Un sourire où se peignaient à la fois la i*age de la défaite et la joie de la vengeance .anima son mobile visage.
— Us échapperont! s'écria -t-il.
Et il disparut.
La maison était en flamm es : c'était l'adieu qu'il avait laissé aux sbires.
ADIKIJX.
Kc m'ouLliei pas!
Une rumatice.
A l'extrëmité de la ville de Naples, dans une rue isolée, demeure le sculpteur A driani. Habile dans l'art qu'il exerce et passionné pour tous les arts en général, Adriani a donné à sa fille Bianca une éducation peu commune ; mais cet excellent homme , exclu-
sivement artiste, crut avoir tout fait en faisant de Bianca une artiste distinguée comme peintre, comme cantatrice, et même comme poète. Il avait tout à fait négligé de soigner cette partie si importante de l'éducation d'une femme qui ne regarde que son cœur et son âme. Pas une Italienne ne chantait, n'improvisait, ne dansait comme Bianca Adriani, mais pas une aussi, plus que Bianca Adriani, ne portait un cœur brûlant et facile à séduire. Pour ainsi dire abandonnée à elle-même, Bianca n'a pas été mise en défiance contre les illusions de cette viej son âme de Napolitaine s'est développée dans tout son feu : aussi s'est-elle laissé aller sans résistance au premier sentiment qui est venu l'assaillir. Oh! que la morale du monde me pardonne de parler ainsi! mais qui ne trouvera comme moi qu'il a dû être beau ce premier amour, jaillissant vierge de cette âme brûlante et primitive! qu'il a dû être grand et plein de vie ce premier sentiment de tendresse de la jeune fille de Naples qui n'avait eu d'autres principes de morale que le solfège et les leçons de perspective, qui avait balbutié toute petite les vers de Pétrarque et âe l'Arioste, et qu'on avait
laissé grandir sous ce beau ciel bleu, sous ce large et lourd soleil qui calcine le sang dans les veines, noircit les cheveux aux fronts bruns et animés des femmes, et donne de l'amour au cœur!
C'est Francesco Pisani qui a fait battre celui de la fillc d'Adriani. Dès que ce jeune homme s'est senti vivre, deux passions se sont emparées de lui : l'amour et la liberté. Sa mère, veuve d'un peintre qui lui a laissé un modique héritage, l'a élevé avec soin et avec amour. Francesco, nourri dans des principes républicains par le vieux Pisani, s'indigne de l'oppression où languit sa patrie : il n'a qu'un vœu, c'est de la voir libre ; qu'une ambition, de la délivrer : toutes ses pensées sont partagées entre son amour pour Bianca et ses rêves de liberté future. Attaché à la société'des carbonari, plusieurs fois il a failli payer ses imprudences de la vie ou de la liberté. Son àme s'est laissé facilement passionner pour Bianca, dont le cœur s'harmonise si bien avec le sien. Ardente et fière, Bianca a des sympathies pour foutes les idées généreuses : aussi partage-t-elle les senlimr/is de son ami. Souvent Francesco so
plaisait à lui faire répéter ces chansons patriotiques échappées au génie de quelque poète moderne, et que le despotisme; a proscrites dans sa terreur : alors c'était beau de les voir, lui agenouillé tout auprès d'elle, elle caressant les longues mèches des cheveux de Francesco ; c'était beau d'entendre les hymnes de la liberté sortir de leurs lèvres entre deux suaves baisers d'amour.
Il est deux heures du matin. Inquiète de n'avoir pas revu Giuseppe, son frère naturel, fds de sa mèreetd'un Français (parenté qu'ignorait Francesco ) , et qui le matin rnéme lui a parlé d'une, conjuration dans laquelle est mêlé Pisani, Bianca ne s'est pas couchée. Plusieurs fois elle s'est mise à sa harpe , et toujours l'image de son frère et de son amant est revenue s'offrir à son esprit. Enfin elle entend marcher dans l'escalier; la porte s'ouvre, et Francesco, un poignard à la main, les cheveux en désordre, les véteraens pleins de sang, se présente devant elle.
Bianca tressaillit a son aspect.
— Du sang! s'écria-t-clle en se couvrant le visage de ses deux mains.
— Croyais-tu donc, lui dit Francesco avec
— Ï79 — un regard mêlé d'amour et de colère, croyais-tu que moi je serais assez lâche pour vendre mes frères?
— Pourquoi Giuseppc n'est-il pas avec toi? continua Bianca timidement. Le courroux de son amant la glaçait.
— Pourquoi le traître serait-il avec un brave? dit Francesco d'une voix sombre.
— Où est-il? mon Dieu! où est mon frère?
— Avec quelques-uns de ceux qu'il est allé chercher, murmure Pisani, avec les sbires qu'il a dirigés contre nous.
— Est-il en sûreté?
— Oui !
Et il sourit à faire peur. Puis il continua :
— C'est moi qui l'ai mis là où il est. Bianca frémit involontairement; elle n'osa
plus parler de son frère : elle s'approcha de Francesco, et lui prenant la main avec toute linquiélude de la plus vive tendresse :
— Mon amour, lui dit-elle, lu n'es pas blessé?
— Non, dit Francesco , dont la main repoussait Bianca.
Elle pleura et lui dit :
— Tti ne m'aimes plus, Francesco?
— i8o — Il se leva; son œil était enflammé, sa voix tremblante.
— Si je ne t'aimais pas,s'écria-t-il exaspéré, tu aurais déjà suivi Giuseppe!
Bianca l'interrompit.
— Giuseppe! cria-t-elle en reculant d'horreur, Giuseppe! il est mort! — • et c'est toi, toi!...
— Tais-toi, lui dit-il;, ne me fais pas repentir d'avoir fait mon devoir.
— Mon Dieu, mon Dieu! c'est moi qui ai fait tout ce mal ! — Alors son désespoir éclata avec toute la violence que lui donnait la fougne impétueuse de ses passions.
— Ecoute, lui dit Francesco, ne me parle plus de cela; tu me fais mal... Ecoute, il faut que je parte.
Bianca essuya ses larmes, et ses yeux, si mobiles, exprimèrent subitement une autre douleur.
Francesco continua :
— Oui, je dois partir ou porler ma têle sur un échafaud.
Sa maîtresse entrelaça ses bras autour de son cou et lui donna plusieurs baisers en silence.
— Je partirai dès que je le pourrai, poursuivit-il ; demain, s'il est possible; mais je ne puis rentrer chez moi. Il faut cjue tu ailles ce matin même chez ma mère lui dire que je suis ici.
— J'irai chez ta mère, dit Bianca en cherchant à comprimer les sanglots qui l'étouffaient.
— - Merci.
Ce fut le dernier mot qu'il lui adressa. Il s'arrêta, les bras croisés sur la poitrine, et ses yeux fixés, avec une sorte d'immobilité stupide, sur la fenêtre, qui ne donnait encore aucune lumière.
Bianca s'était d'abord jetée sur une chaise; puis, arrachée à cette douleur léthargique par la violence des sentimens passionnés qui l'agitaient , elle se mit à parcourir la chambre dans tous ses sens , laissant de temps à autre échapper le nom de son frère ou de son amant, ou quelques-unes de ces exclamations dont la superstition a semé le langage^des peuples du Midi.
Oh! c'était pour tous deux une horrible et intolérable situation que ce tête-à-tête morne et plein d'une sorte de défiance , ce
têt6-à-télG qui ressemblait à celdi dt la" victime et du bourreau dans l'heure qui précède celle de l'exécution. Quelquefois; subjuguée par une force impulsive et irrésistible, Bianca s'arrêtait vis-à-vis Francesco; ^uis, comme effrayée de ce regard terrifiant qui tombait alors d'aplomb sur elle, la jeune fille cachait son visage dans ses deux mains et reprenait à pas précipités sa lugubre et monotone promenade.
. Enfin les premiers rayons du soleil commencèrent à dorer le sommet dti'^^éaiive et des plus hauts palais de Naples.
— Le jour! s'écria le carbonaro en^ frappant du pied, sans cependant quitter l'attitude qu'il avait prise et dans laquelle il semblait pétrifié.
Bianca s'arrêta tout à coup : elle jeta un regard vers la croisée et un autre s^nr Francesco ; «ans rien dire elle se "revêtit de son voile, sécha ses pleurs, et sortit de la chambre.
La harpe était près de la porte ; un pli de la robe de la jeune fdle frôla les cordes de l'instrument ; elles rendirent un gémissement vague et plaintif. Ce son indéfinissable, au
milieu de ce silence de mort, semblait un adieu de l'âme de la jeune artiste, dont les lèvres n'osaient s'ouvrir. Francesco tressaillit: ses nerfs , déjà tendus au plus haut point, s'irritèrent encore à ces accords imprévus et qui avaient quelque chose de fantastique. 11 étendit convulsivement la main, et l'instrument rendit un son éclatant et prolongé : la lame du poignard de Francesco avait tranché les cordes de la harpe.
Quelles paroles pourraient peindre l'agitation dont cette âme ardente était en ce moment la proie ! Amour, haine, vengeance, liberté, tout s'unit pour déchirer le cœur du malheureux jeune homme. Ce sang qui souille encore la lame de son poignard qui vient de briser les cordes de la harpe de Bianca, c'est le sang du frère de celle pour qui il eût donné tout le sien; ce traître qu'il a puni, c'est encore Bianca qui l'a fait traître pour racheter les jours de son bien-aimé! et lui, pour cet excès d'amour, n'a eu que la mort à rendre à qui voulait lui sauver la vie! S'il jette les yeux autour de lui, tout dans cette chambre lui parle de celle qu'il aime et dont il est si Icndremcnt aimé; touJ^
— i84 — jiisiiu'à son absence , rar c'est pour lui que seule, au matin, elle se rend chez sa vieille mère. Ah! lorsque chaque objet lui rappelle et son amour et le meurtre de Giuseppe, et son amante repoussée par cette main rouge encore de ce sang d'un frère, qui me dira comment il pouvait résister à tant de malheur et de remords !
Sa tête brûle, son sang se refoule au cœur. — Le jour! le jour! répète-t-il en frappant de son pied vigoureux le sol de la chambre, dont le retentissement répond seul à son impatience.
Enfin une voiture s'est arrêtée devant rhumble maison; on a monté rapidement l'escalier; la porte s'ouvre, et Bianca paraît, tenant par la main une femme âgée qu'elle introdiHt dans la chambre.
— Ma mère! s'écrie le carbonaro en se débarrassant de son poignard pour se jeter dans les bras de la nouvelle arrivée. En même temps il tendit sa main à Bianca , qui recula en frissonnant : cette main était tachée de sang!
La mère de Francesco serrait son fils con-
— i85 — lie son cœur en sanglotant, etre'pétait loiir à tour :
— Santa Madonna! Francesco! santa Madonna!
Le fils et la mère se tenaient étroitement embrasse's. Bianca, le cœur gros de soupirs, séchant avec efforts les larmes qui remplissaient ses yeux, s'approcha d'eux avec vivacité :
— Francesco, Teresa Pisani, dit -elle d'une voix agitée , les momens sont précieux!
— Elle a raison, mon fils, interrompit Teresa; il faut fuir.
— Je le sais!... Et il jeta autour de lui un regard farouche qui fut tempéré par un coupd'œil de sa mère.
— Une voiture t'attend dans la rue. Ne me demande pas d'explication; plus tard, tu sauras tout. Voici de l'or... Et elle lui mettait dans la main une bourse que Francesco recevait machinalement.
Soudain il la lance avec raideur contre la terre. Ses yeux s'arrêtent flamboyans sur Bianca. Cet or qu'on lui offre, il lui semble tout à coup qu'il est le prix de la trahison
qu'il a déjà punie. Chacun de ses sequins se colore à ses yeux du sang de ses amis, de celui de Giuseppe que sa main a versé; un frémissement s'empare de tous ses membres. La jeune fille laisse tomber sa tète sur son sein en sanglotant. Elle l'a deviné, elle arrête sur lui un regard déchirant.
— Francesco, Francesco, dit -elle avec peine, Francesco, prends-le! il ne vient pas de moi. '
Puis, cédant au poids de tant d'humiliations et de tant d'horreurs, l'âme de l'infortunée semble être au moment de l'abandonner; elle se sent défaillir, ses genoux se dérobent sous elle , elle roule aux pieds de son amcint.
— Pardon! s'écrie Francesco en la pressant contre son cœur. Un long baiserdu jeune homme redonna la vie à la pauvre fille; d'un regard elle le remercia.
En ce moment un cri perçant que poussa Teresalesfitretournerrtmetrautre. La vieille mère, pâle et tremblante, ne pouvait prononcer une seule parole, mais son doigt indiquait la route qui se déployait au loin devant eux.
Francesco tressaillit.
' — Malt'diction ! s'écria - t - il/ Adieu , ma mère! adieu, Bianca !
Il s'enveloppa de son vaste manteau. Les sbires, car c'élaient eux que Teresa avait montrés à son fils, les sbjres approchaient ; il n'y avait pas une minute à perdre.
— Je reviendrai, ma mère, dit Francesco avec rapidité, je reviendrai.^, dans des temps plus heureux... Alors, ajoula-t-il d'une voix sombre en se tournant vers Bianca, alors nous devons élre unis. Jure-moi ici, devant ma mère, qui deviendra la tienne, jure-moi que tu ne seras pas la femme d'un autre!
— Oh! je le jure, s'écria Bianca tout en larmes en se jetant à genoux, je le jure à Dieu , à toi , à ta mère , à notre mère !
Francesco embrassa les deux femmes dans une même étreinte et s'élança dans la chaise de poste.
— Santa Madonna, s'écria la pauvre mère, ])rotégez mon enfant!
La chaise avait déjà fait une centaine de pas quand on entendit une détonation. Le cœur manqua à la malheureuse Teresa , (pii s appuya sur Bianca en lui disant :
— Ils l'ont tué!... ils ont tué mon pauvre fils!
— Non, non, s'écria Bianca, non; vous êtes toujours ma mère!
Et sa main montrait àTeresa la chaise qui roulait au grand galop sur la route de Piome,
Les balles des sbires ne l'avaient pas atteinte.