LE BATARD
Si le ciel l'eût voulu , je serais fils d'un prince.
Mariage de Jù'garo, acte m, scène XV.
Pendant un assez long-temps, Francesco, retiré à Rome , a reçu régulièrement des lettres de sa mère et de Bianca; tout d'un coup celles de sa maîtresse devinrent plus
rares, et sa mère, dans les siennes, ne lui parlait plus de la fille d'Adriani.
Un jour arriva à Rome un homme qui lui remit un paquet assez gros.
C'était de la part de sa mère.
Il s'empressa de l'ouvrir.
Voici ce que contenait la première feuille qu'il lut :
« Mon cher fils,
» Je vais mourir. Quand tu recevras ma » lettre je ne serai plus de ce monde. Je rends » grâces à Dieu de ce que, avant de mourir, il » m'ait permis de te révéler un secret dont » dépend ton sort à venir.
i> Mon cher fils, tu n'es pas le fils de Vincenzo Pisani...
Icila rougeur monta au front deFrancesco. — Bâtard!
» Un grand seigneur napolitain, dont le » nom doit encore, mais pour bien peu de » jours, être un secret pour toi, est celui que » lu dois nommer ton père. C'est par ses » soins que tu es parvenu à échapper, c'est à » lui que tu dois de rentrer dans ton pays.
— «9» — » Lorenzo, qui te porte ma lettre, est un f\- » dèle serviteur à lui qui dès long-temps con- » naîtle secret de ta naissance : tu peux te fier » à lui; il te servira avec zèle et attachement. " Tout puissant à la cour, le duc ton père » a obtenu ton rappel. Tu vas donc revenir » à Naples, mon fils, mais, tu n'y trouveras » plus ta mère. Puisse l'amour du père que tu » retrouves te tenir lieu du n^ien ! puissent les >♦ honneurs et les biens qui t'attendent assurer " ton bonheur dans cette vie! voilà,, mon » enfant, le dernier vœu de ta mère mçu- » rante. Reçois toutes mes bénédictions , » mon Francesco. Pense souvent à ta mère , » et fais prier pour le repos de son âme.
» Teresa Pi SAN I. »
Cette lettre fut un coup de foudre pour Francesco, qui idolâtrait sa mère ; dans sa douleur il ne songea même pas à voir ce que contenaient les autres papiers que renfermait le paquet. Pendant huit jours il ne sortit pas de sa chambre; c'était à peine s'il prenait de la nourriture.
Un jour qu'il prenait machinalement divers papiers dans son secrétaire, il rencon-
ira l'enveloppe de la lettre de sa mère, il l'ouvrit et laissa échapper un cri subit en lisant un papier ainsi conçu :
« Monsieur Le duc,
» Vous savez que je n'ai rien à vous refu- » ser. Le haut intérêt que vous portez au » proscrit Francesco Pisani lui tient lieu d'in- » nocence. J'ai donc l'honneur de vous préj» venir que j'ai, en conséquence, donné des » ordres pour qu'il ne soit pas inquiété dans » le royaume de Naples, et vous pouvez lui » faire savoir qu'il peut, en toute sûreté, se » rendre dans la capitale.
» Agréez , etc.
» Le ministre de l'intérieur. >»
La suscription de cette lettre manquait. Les idées de Francesco , qui depuis une semaine étaient toutes fixées sur un seul objet, la perte de sa mère , commencèrent à s'éclaircir ; il songe à ce qu'il a lu, il se rappelle que le nom qu'on lui donne il n'a plus le droit de le porter, et il rougit d'orgueil froissé et de honte en songeant qu'il n'en a pas encore un autre à mettre à la place.
Puis le républicain se montre bientôt dans son allière fierté ; il ne veut pas qu'on lui fasse grâce; d'un mouvement rapide il jette au fond d'un tiroir tous les papiers officiels que lui envoie sa mère.