‹ Deux cœurs de femmeChapitre 14 sur 19 · SAINT PIERIU: DE ROME · texte numérisé non relu

SAINT PIERIU: DE ROME

Toujours lui! — lui partout!

Y. Hugo , Orientales.

Un mois s'est écoule depuis l'arrivée de Francesco à Rome, lorsqu'un matin Lorenzo rentre chez lui, la figure épanouie, et lui dit:

— Votre Excellence ne veut-elle pas aller voir l'exaltation de Sa Sainteté?

Pisani sourit.

— Ils ont donc fait un pape? dit-il, et ses yeux s'arrêtèrent sur la foule qui se dirigeait vers le Vatican.

Lorenzo ne comprenait pas cette indifférence pour un événement aussi important : aussi rcnouvela-t-il sa question.

Francesco lui fit signe qu'il irait, et le bon serviteur s'empressa de l'habiller.

Pisani sortit. Un sentiment pénible occupait son âme ; la sublime révolution par laquelle le peuple de Paris avait en trois jours renversé^une dynastie ennemie delà France, la révolution de juillet avait pour ainsi dire donné le premier coup à la souverainté absolue.— La France est libre ! s'était-on écrié de toutes parts, et un cri de joie parti de l'Italie , de la Pologne , de la Belgique , de l'Espagne même, avait répété : La France est

libre ! nous allons être libres! Mon Dieu !

fallait-il donc cette nouvelle déception pour prouver qu'ici-bas tout n'est que déception et erreur !

La mort de Pie VIII, arrivée sur ces entrefaites, avait donné à espérer un changement de ce côté-là ; on attendait de la sagesse

— ^97 — du conclave que le nouveau pape, renonçant à toute souveraineté temporelle , se bornerait à une autorité plus noble et plus sublime ; que, content d'être le chef suprême de la chrétienté , il déposerait sa triple couronne , pour n'aspirer qu'à la couronne de l'immortalité. Vain espoir! un pape vient de mourir: sur sa tombe s'élève, entouré de tout son faste accoutumé, le nouveau souverain de Rome. Pie VIII vient de disparaître, le Vatican ouvre ses portes à Grégoire XVI.

Toutes ces pensées se sont présentées à Francesco, et une sombre rêverie s'est emparée de son âme , lorsqu'il est tout à coup tiré de cet état de méditation par les cris de la multitude. C'était le pape qui s'avançait, porté par huit estafiers vêtus de rouge, tels que nous les a offerts notre Vernet dans son beau tableau de l'Exaltation de Léon XII. A l'aspect de ce cortège , Francesco se sentit saisi d'un sentiment inconnu d'étonnement où se mêlaient l'admiration et le respect. La figure vénérable du nouveau pontife , cette longue suite de cardinaux étincelans de la pourpre romaine , et puis ces soldats bardés de fer, qu? semblaient là pour reporter l'i-

- tgS mag-ination vers les temps du moyen-âge, ce*» nuages d'encens, ces [chants harmonieux, enfans de la belle Italie , cette allégresse générale et cette majesté imposante attachée à tOMt ce qui est grand , à tout ce qui est religietor, — tout cela était bea-u ! ;.; ; ,,;;,. ;

Ahî le cœur noble de Francesco n'é^fait pafS de ceux qui restent inaccessibles aux impressions tendres et généreuses ; son âme s'élevait à la vue de tant de grandeur, et si une pénible pensée venait empoisonner la pnfreté de ce qu'il ressentait alors, c'était la conviction de la vanité de cette ponrpe fostueuse.

— • Oh! mon Dieu ! disait-il au-dedans de son cœur, ce n'est pas à toi qu^ils rendent tous ces hommages, c'est à eux-mêmes!... Eé sa grande âme s'attristait de la petitesse d'es hommes.

Il a rencontré une perisonne de sa connaissance qui le fait pénétrer dans l'intérieur de la basiliq^ue.

' La/ cérémonie s'achtàve avec tout son éclat. La voix du prêtre a. prononcé au, nouveau souverain, en brûlant devant lui un léger co-

ton, ces paroles pleines de philosophie : Sic transit gloria mundi!

Un léger sourire vient se placer sur les lèvres de Pisani. — C'est sur un trône , dit-il tout bas à son ami, c'est sur un trône où l'intrigue et l'ambition viennent de se placer qu'on vient lui crier que, de même qu'une vaine fumée, passe la gloire de ce monde! Qu'il prenne alors, qu'il prenne sa tiare, et, la déposant au pied de l'autel de Dieu , il montre ainsi qu'il croit que celle-là seule ne passe point.

LeRomain ne répondit pas. C'élaitle cousin du cardinal-camerlingue; son libéralisme n'allait pas jusqu'à lui faire conseiller au pape de déposer la tiare.

Pisani avait laissé la foule s'écouler; ses yeux erraient sous ces immenses voûtes de Saint-Pierre, et il semblait se rassasier de cette sorte de sainte frayeur qui nous saisit quand nous nous trouvons en contact avec le grandiose quel qu'il soit. Son compagnon s'était détaché pour saluer une femme fort âgée, dont le visage souffrant portait cependant encore d« nombreuses traces de beauté.

Elle «appuyait avec amour sur un jeune homme grand, d'une tournure remarquable, et dont le regard brillait d'un éclat peu commun. Une sorte d'attrait inexplicable arrêta les regards de Francesco sur ces deux personnages. Le Romain leur parlait avec le plus profond respect. Quand il revint à Pisani, celui-ci lui demanda qui étaient cette femme et ce jeune homme.

— Quoi! dit l'autre, ne la connaissez- vous pas? c'est Laetitia Bonaparte....

— La mère de Napoléon ! sécria Francesco avec vivacité et oubliant qu'il était dans une église.

— Et ce jeune homme , poursuivit le Romain, est le fils du duc de Saint-Leu, de Louis Bonaparte. — Il s'appelle Napoléon.

Ce futà peine si Francesco entendit les der-^ niers mots que lui dit son ami. Il pressa le pas et dépassa bientôt les deux personnes qu'il brûlait de contempler. Lorsqu'il eut fait quelques pas il s'arrêta, et, s'appuyant contre une colonne, il attacha ses regards sur l'illustre mère de l'empereur. Un sentiment de peine se mêla à son admiration en voyant la souffrance écrite sur ce noble visage, et

surtout à l'aspect de ces vêtemens de deuil qu'une douleur maternelle lui a fait revêtir et qu'elle n'a pas quittés depuis la mort de Napoléon.

Elle marchait lentement et s'appuyait sur son petit-jfils, qui semblait lui prodiguer les soins les plus touchans.

Lorsqu'ils passèrent près de Pisani, une force irrésistible courba son front, et il s'inclina profondément devant la mère de celui devant qui toute l'Europe resta muette à genoux. L'excellente femme lui rendit son salut avec un gracieux sourire, et Napoléon le salua à son tour en fixant sur lui un regard qui semblait dire: Je t'ai compris... Ils sortirent. Francesco, immobile, ne put que répéter sourdement, à deux ou trois reprises: — Bonaparte, Bonaparte!

Son compagnon le rejoignit. 1 isani ne lui parla que du grand homme, de sa mère, de sa famille, et surtout de ce jeune Napoléon au regard d'aigle, et sans doute, disait-il, à l'âme noble, au cœur de feu!

Lorsque le Romain le quitta : — Votre admiration pour Bonaparte m'étonne, lui ditil ; je vous croyais républicain!

Un souri r(» de pitié fut la seule réponse de Pisani. Il resta quelques minutes immobile; puis reprenant sa route vers la place d'Espagne :

— Et des hommes pareils, s'écria- t-il avec un mouvement de rage, ces hommes croient te comprendre, colosse des tempsmodernes! — Les insensés!

Puis, comme répondant à une autre pensée :

— Oui, dit-il, dans un élan d'enthousiame, ce jeune Napoléon, ce neveu de l'empereur, est destiné à de grandes choses. Peutêtre...

Et i4 rentra chez lui, l'âme pleine de lui et de cette malheureuse famille.

Hélas! il ne prévoyait pas alors ce à quoi l'infortuné jeune homme était destiné! il ne prévoyait pas que , quelques mois plus tard , Napoléon Bonaparte, à la tête des patriotes italiens, mourrai't en trois jours, à la veille d'attaquer les troupes des Autrichiens et de ce pape dont il venait de voir l'exaltation !

Infortuné! du moins, gîoire, honneur à toi! gloire, honneur aux courageux rnfans

de cette jeune Italie <|ue tii devais guider à la liberté! mais aussi honte, honte éternelle à ceux qui t'ont tué, à ceux qui t'ont laissé mourir!,..

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